INTRODUCTION

 

0.1 Contexte du mémoire

            Utiliser une approche sociologique pour traiter d’un sujet d’actualité est un pari risqué. Non seulement les interprétations du sociologue se retrouvent-elles en compétition avec les journalistes et les analystes, pour le court terme, ainsi qu’avec les historiens pour le long terme, mais elles doivent aussi tenter de faire sens d’événements avec lesquels nous n’avons que très peu de recul. Il n’est jamais évident, dans le feu de l’action, de démêler les tendances et les circonstances qui vont s’avérer provisoires et vieillir rapidement de celles qui s’imposeront à long terme, en amenant avec elles les transformations sociales en profondeur qui font le régal des auteurs de ma discipline académique.

S’intéresser à un phénomène social contemporain comporte donc un haut risque : celui de l’obsolescence rapide que connaissent les sujets de l’heure, et l’inévitable retour du pendule qui frappe de plein fouet les individus s’y étant consacrés. Je peux vous donner un exemple connu de tous. A mon arrivée dans les rangs universitaires, la question du cyberespace et de l’arrivée de l’Internet était l’objet le plus neuf et le plus pertinent. À raison, un sujet d’une telle ampleur et d’une telle nouveauté ne pouvait nous laisser indifférent. La littérature nombreuse qui en a découlé a marqué la fin des années 90, autant du côté des utopistes qui y ont vu la promesse d’une libération inouïe que chez les pessimistes qui dénoncèrent, du haut de valeurs classiques, les dangers et les écueils des nouveaux réseaux.

On peut dire la même chose du multimédia aujourd’hui. Rédiger sur le sujet entre 1999 et 2001, comme je l’ai fait, ce fut être témoin de l’ascension et de la débâcle tout aussi fulgurantes de ce domaine au niveau économique. Mon passage chez Netgraphe m’a permis de contempler le phénomène de près. En effet, la fondation de la Toile du Québec en 1995 de manière artisanale, la croissance qu’elle a connu, son rôle de première société Internet québécoise à entrer en bourse, son apogée euphorique et sa débâcle en 2000 ainsi que les aléas de son rachat par l’empire Québécor résument assez bien la plupart des étapes successives qu’ont connu la plupart des entreprises du domaine.

Comme beaucoup de gens y ont perdu des plumes, le regard que l’on pose sur la ‘bulle Internet’ est maintenant des plus cyniques, ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi après des débuts si utopiques. De simple portrait du milieu multimédia à Montréal, ce qui fut mon point de départ, il me fallut donc élargir le sujet en cours de route pour englober toute la question du positionnement de Montréal dans le domaine de la haute technologie, un sujet qui reste d’actualité même après la débâcle des titres technologiques sur le marché boursier.

On ne peut aborder le positionnement de Montréal sans aborder l’aspect culturel qui est une des forces de la métropole. Ce mémoire pose donc aussi la question des industries culturelles, dans le contexte tout à fait nouveau de l’omniprésence des technologies numériques. Outre l’infographie, cela concerne également tout ce qui touche à l’audio et au vidéo. À terme, toutes ces industries artistiques risquent d’être intégrées à un tout plus grand. Nous appellerons cet ensemble ‘multimédia’, mais tout en gardant à l’esprit qu’il dépassera de beaucoup la portée que ce terme peut posséder aujourd’hui, au fur et à mesure que des nouvelles façons de combiner le son, l’image et les données textuelles seront inventées.

En conséquence, nous tenterons donc de redéfinir le secteur multimédia comme un secteur conjoncturel de convergence entre l’industrie de l’informatique et celui des industries culturelles.

 

0.2 Résumé des chapitres

L’orientation principale du mémoire étant posée, nous allons maintenant détailler la structure de celui-ci et sa présentation. Pour mieux situer les différentes facettes de mon objet d’étude, j’ai crée le schéma que l’on retrouve ici bas.

Ce travail est une combinaison d’écrits théoriques et de recherches pratiques qui se divise en quatre chapitres. Les trois premiers visent à couvrir le terrain sur le plan théorique en faisant le tour de trois axes (art, technologie et métropoles) qui sont chacun de grands champs théoriques qui dépassent de beaucoup la portée de ce mémoire (gris pâle). Ce sont les intersections de ces champs qui nous intéressent ici. Les trois sujets principaux étudiés dans un premier temps seront donc le multimédia, les technopoles et le mode de vie bohême en milieu urbain (gris foncé)

Graphique 1 : Représentation visuelle du champ théorique de ce mémoire.

La dernière partie est une exploration des résultats précédents appliquée au cas de Montréal, prise comme modèle à évaluer. La conclusion de ce travail portera donc sur le positionnement de Montréal par rapport à ces trois aspects.

Au lecteur pressé, je recommande le chapitre trois, qui contient un traitement statistique inédit (l’indice ‘bohémien’ appliqué au Canada) ainsi que la conclusion du chapitre quatre. J’aimerais à présent procéder à un bref résumé des différents chapitres qui compose cet ouvrage.

0.2.1 Art et Technologie : Le Multimédia

            Ce premier chapitre veut, comme nous le disions précédemment, redéfinir le secteur multimédia comme un secteur conjoncturel de convergence entre l’industrie de l’informatique et celui des industries culturelles. Ce croisement s'inscrit dans le contexte de numérisation, qui est lui-même partie prenante d'un processus plus large d'informatisation des sociétés occidentales. Les différentes études sur le sujet ont toutes accordé une grande importance à séparer le multimédia du secteur des produits et services informatiques, qui est beaucoup plus important en taille, mais qui ne vise pas le même bassin d’employeurs et de travailleurs. À la limite, on peut voir le multimédia comme un secteur spécialisé alors que l’informatique est un secteur transversal qui concerne un nombre grandissant d’emplois en tout genres, dans le contexte de l’informatisation grandissante du travail, en cours depuis les années 80.

Nous verrons tout d ‘abord quelques aspects théoriques pour distinguer ce secteur de certains domaines connexes, notamment les arts médiatiques, mais aussi des usages généraux du multimédia par la population. Nous ferons ensuite un portrait de ce secteur au Québec et au Canada, en utilisant les données concrètes des différentes études économiques sectorielles existant sur le marché. Nous terminerons ce chapitre par un bref regard sur l’importance du lien entre l’art et les technologies à travers les centres d’arts médiatiques. Nous verrons que ceux-ci jouent un rôle important dans le cycle de développement et d’expérimentation de nouveaux débouchés pour les technologies, et qu’ils peuvent être classifiés à l’intérieur d’un continuum qui va de la recherche industrielle appliquée au centre d’art à proprement parler. Nous traiterons de quelques exemples, notamment le légendaire MediaLab du MIT au Massachusetts.

0.2.2 Technologie et Métropoles : Les Technopoles

En second lieu, nous verrons comment les métropoles se sont adaptées au contexte des nouvelles technologies par ce qu'on a appelé le "clustering industriel", ou entre d'autres mots, la création de technopoles. Ce phénomène a brouillé les cartes au niveau du palmarès économique des grandes villes à l’échelle mondiale, en faisant émerger un certain nombre de métropoles qui se sont spécialisées dans le domaine. En d’autres mots, des nouvelles règles ont fait de nouveaux gagnants et de nouveaux perdants, bien qu’à moyen terme aucune ville ne peut se permettre d’être indifférente à ce phénomène. Nous verrons alors comment le phénomène de technopole a été copié à grande échelle, avec divers degrés de succès.

Une partie importante du nouveau positionnement des métropoles est lié à leur capacité d'adaptation et aux stratégies développées pour créer une masse critique d'innovation technologique. Le processus de mondialisation a quant à lui fait éclater les compétitions traditionnelles entre métropoles nationales pour créer un réseau international de villes cosmopolitaines. Nous en profiterons pour consulter différents palmarès réalisés sur le sujet, en plus d’aller rechercher les racines sociologiques des liens entre la grande ville, le savoir et le mode de vie chez des auteurs comme Simmel.

0.2.3 Métropoles et Art : L’indice bohémien

Il existe un lien surprenant entre la capacité artistique d’une ville et sa performance dans le domaine des nouvelles technologies, notamment dans les secteurs de l’innovation. Des personnalités du milieu académique comme Richard Florida ont réussi à chiffrer cette hypothèse en démontrant que le mode de vie influence sur la productivité intellectuelle d’une ville en servant d’attracteur pour les individus à haut capital humain.

            Si on considère le talent comme étant la matière première des entreprises innovantes, il faut se préoccuper des conditions idéales pour attirer les individus à haute mobilité. Le prestige artistique d’une ville, l’importance des événements internationaux (par exemple, Mutek et différents festivals de pointe pour Montréal), la tolérance et l’ouverture d’esprit sont quelques uns des items que nous aimerions étudier dans ce chapitre.

0.2.4 Le positionnement de Montréal

En quatrième et dernier lieu, nous aborderons la question du positionnement de la métropole dans l'industrie mondiale du multimédia et sa situation face aux autres technopoles.

La recherche et le développement dans l’économie du savoir et la création artistique dans le domaine technologique cheminent en parallèle. Nous en tirerons donc comme conclusion que le prestige de Montréal au niveau économique passe par le rayonnement de la métropole dans les domaines artistiques de pointe que sont les arts médiatiques et les arts technologiques.

0.3 Méthodologie

Pour la partie statistique la plus importante de ce travail (le troisième chapitre), les données du recensement canadien de 1991 et 1996 en matière de catégories d’emploi ont été utilisées. Ceci nous permet donc d’assurer une vue de type macro-économique sur la réalité canadienne en plus de nous assurer de la fiabilité des résultats.

Dans un deuxième temps, nous avons procédé à une revue de la littérature pour le domaine du multimédia au Canada. Signe des temps, outre les ressources bibliographiques traditionnelles (livres et publications gouvernementales), il ne faut pas sous-estimer le rôle du réseau Internet et d’engins de recherche comme Google lors de la recherche. Cela fut bien utile pour compléter et mettre à jour les renseignements tirés de différents livres écrits il y a plusieurs années, voir même essentiel pour pouvoir couvrir un domaine aussi récent et en mutation aussi rapide. Notons également la consultation de plusieurs travaux étudiants, qui ont choisi comme moi de publier leurs résultats en ligne.

Pour terminer, une série d’entrevues avec des personnalités connues dans le domaine des nouvelles technologies et des arts (incluant Michel Cartier, Monique Savoie, Louise Poissant et Hervé Fischer), ont été effectuées à différents moments au cours de l’année. Nous avons utilisé la technique de l’entrevue ouverte, en nous basant sur un petit nombre de questions de départ, habituellement moins de 10. Les entrevues, enregistrées sur ruban magnétique, ont été transcrites de façon verbatim, puis ont été éditées. Les renseignements recueillis ont servi principalement à orienter notre recherche et à pousser plus loin nos pistes de réflexion.

0.4 Cadre sociologique

Outre l’aspect sociologique, il y a beaucoup d’influences interdisciplinaires en sciences humaines dans ce travail, les principales inspirations provenant des communications, de la géographie et des études urbaines.

Bien qu’il ne soit pas de nature strictement artistique, ce mémoire doit tout de même beaucoup à la sociologie des arts, représenté par des intellectuels dans la tradition de Raymonde Moulin ou encore Vera Zolberg. Il doit beaucoup également à la sociologie des sciences et des technologies, de par son thème et son traitement.

Pour les raisons d’obsolescence expliquées précédemment, j’ai choisi de ne pas m’inspirer des travaux de la sociologie du cyberespace. Ce mémoire échappe également à la tradition critique et théorique qui est dominante au département de sociologie de l’UQAM. Il ne faut toutefois pas y voir une apologie du sujet, mais plutôt une tentative d’en discerner les contours concrets dans la réalité actuelle.

            En terminant, notons que ce travail demeure une porte ouverte pour une multitude de projets futurs. Nous verrons notamment que cette étude devra être remise à jour en utilisant les chiffres du recensement canadien de 2001, qui n’est pas disponible au moment de terminer ce travail, afin de voir l’évolution actuelle de la situation jusqu’à aujourd’hui. Il existe également de nombreux autres sujets de recherche que j’aurai peut-être la chance d’aborder lors de travaux futurs. Mentionnons notamment des idées de travaux sur la mobilité en milieu urbain, et sur l’évolution des moyens de communication, notamment les téléphones de troisième génération (3G), qui permettent la transmission de données via les téléphones cellulaires et qui n’en sont aujourd’hui qu’à leurs balbutiements. La popularité du phénomène du iPhone au Japon (téléphone cellulaire avec accès Internet ou transmission de texte) a piqué ma curiosité, et la grande question des téléphones 3G en Europe demeure irrésolue à ce jour. Mentionnons également l’intérêt soutenu de Charles Halary pour les vêtements communiquants ou ordinateurs vestimentaires, un sujet qui ne manquera pas de refaire surface au cours des prochaines années et qui intéresse déjà des équipes du Medialab du MIT à Boston.