Les métropoles à l’échelle
internationale sont dans une valse perpétuelle entre la recherche de prestige
culturel et celle de la puissance économique. L’un n’est pas moins importante
que l’autre, bien que l’aspect culturel soit plus difficilement quantifiable.
Par contre, l’un peut parfois compenser pour l’autre. Par exemple, les villes
ne faisant pas partie du grand réseau des capitales mondiales de l’Occident
(New York, Los Angeles, Londres, Tokyo, Paris, Berlin, etc.) et qui ne pourront
jamais rivaliser en terme de taille avec ces mégapoles peuvent toutefois tirer
leur épingle du jeu à l’aide de leur prestige, qu’il soit artistique ou
culturel. On aura bien sûr reconnu Montréal parmi celles-ci. Ces villes, que
l’on peut qualifier de périphériques, bien que cela soit très relatif puisqu’on
parle tout de même de villes de plus d’un million d’habitants, ont tout de
suite compris l’importance de se repositionner en misant sur d’autres atouts.
L’art en est un, les nouvelles technologies en sont un autre.
Bien que cela soit difficilement
vérifiable et pourrait faire l’objet d’un tout autre travail dans le domaine de
l’urbanisme, j’avancerais l’hypothèse personnelle suivante : dans de
nombreux cas, les villes de puissance économique et les villes de prestige
gravitent les unes autour des autres, souvent en paires. Nous pouvons penser à
San Francisco et Los Angeles, qui dans le même espace (le sud de la
Californie), jouent des rôles tout à fait différents : San Francisco
possède une renommée internationale comme ville progressive de culture et
d’expérimentation, alors que Los Angeles fonde sa puissance sur sa taille et
son pouvoir économique, qui à son tour s’alimente de lui-même en attirant vers
lui les phénomènes migratoires avec les promesses d’emploi.
Nous pourrions retrouver le même
phénomène entre New York et Boston, Aix-en-Provence et Marseille en France,
Austin et Houston au Texas et entre Kyoto et Tokyo au Japon. Au plan local, le
principal exemple de villes jumelées mais différenciées au niveau de la
réputation serait entre Toronto et Montréal.
Il faut toutefois remarquer que
plusieurs villes, notamment des villes centralisées comme Paris, ne possèdent
pas d’équivalent à proximité. Il n’y a donc pas de règles reliées à ce
phénomène. Il faut être prudent et ne pas miser sur des vues trop schématiques.
Cette hypothèse relève-t-elle de préjugés non fondés, notamment pour Montréal
et Toronto? La question mériterait d’être étudiée plus à fond.
Quoiqu’il en soit, toutes ces villes
font partie du même réseau de villes cosmopolites. La carte est toutefois
différente selon qu’on aborde les villes d’un point de vue économique ou
artistique. Si la population d’une ville peut parfois être un bon indicateur de
son pouvoir d’attraction au niveau économique (ex : Londres ou New York),
il n’existe pas a priori de méthode fiable pour mesurer l’impact culturel d’une
ville. Pourtant, il existe tout un réseau de grandes villes dans le domaine de
l’art contemporain, ou plus récemment, dans le réseau des grands festivals en
musique électronique, qui évolue dans des réseaux qui se redessine au gré des
grands événements, mais dont les noms sont tout de même connus à l’échelle
internationale : Barcelone, Stockholm, etc.[1]
Voilà
pour le réseau des grandes villes. Si on revient au niveau de l’individu maintenant,
le lien théorique entre les métropoles et l’art demeure le mieux illustré
par le type classique du dandy ou de l’individu bohème, une figure surtout
identifiée à la grande ville. Le dandy (peut-être dirions nous aujourd’hui
le branché) ne fait pas que pratiquer un métier
artistique, il en fait un mode de vie qui influence son comportement public
à tous les instants. C’est par un détour surprenant, celui de la créativité
dans les secteurs innovants en nouvelle technologie, que cette figure, ainsi
que celle de l’artiste, font un retour dans le domaine autrement très sérieux
de l’économie. Nous allons voir comment dans la première partie de ce chapitre.
Si l’on établit un lien solide entre le
développement artistique d’une ville et sa capacité d’innovation dans le
domaine de la haute technologie, comme nous avons fait au premier chapitre de
ce mémoire, on peut en déduire que la position artistique d’une ville peut fortement
influencer son niveau de leadership technologique au niveau du réseau
international des métropoles.
Outre les différentes études
économiques de type ‘benchmark’ (études de performance sur une base
comparative) que nous avons évoquées au premier chapitre, il existe d’autres
types de travaux sociologiques pour tenter de saisir l’esprit des différentes
cités, à l’aide de critères les plus divers, comme la culture ou le mode de vie
des habitants de ces villes. On peut même retracer la généalogie de ces études
jusqu’au travaux que le sociologue Simmel avait réalisées sur la métropole
qu’était Berlin au début du XXè siècle, comme nous le rappelions à la fin du
deuxième chapitre.
La plus intéressante de ces études à mes yeux a été mené par Richard Florida, un professeur en économie de la Carnegie Mellon University de Pittsburgh aux États-Unis. Elle met de l’avant, après un recensement de différents indices existants, un nouvel indice appelé ‘indice bohémien’. Sa théorie m’a semblé d’un intérêt suffisant pour décider de l’appliquer au contexte canadien, dans le but de vérifier selon une autre perspective le positionnement de Montréal. Les résultats de cette adaptation forment le gros de ce chapitre. Puisque les chiffres n’était pas disponibles, nous avons dû utiliser les chiffres du recensement canadien et effectuer nos propres calculs. Les chiffres qu’ont y retrouve sont donc, sauf indication contraire, tous inédits.
En janvier 2001, Richard Florida[2]
publiait une étude intitulée The Geography of Bohemia[3].
Dans ce texte, l'auteur cherchait à quantifier le lien existant entre le
capital humain, le développement culturel d'une ville et les industries
d'innovation, ainsi que l'importance grandissante d'un mode de vie qualifié de
bohème parmi les créateurs et les innovateurs du domaine des hautes
technologies. Florida fait écho par le fait même à un ouvrage populaire de
David Brooks intitulé 'Bobos in Paradise : The New Upper Class and How They Got
There", qui fait le portrait d'une nouvelle classe dominante, les
'Bohemian Bourgeois' ou 'bobos', qui viennent rivaliser avec les 'yuppies' des années 80 dans notre
imaginaire collectif, et de ses valeurs qui diffèrent très fortement des élites
qui les avaient précédées.
L'hypothèse de départ de Florida est
résumée ainsi par l’auteur :
"Ce
travail examine la géographie de la bohème et la relation entre elle, le capital
humain et les industries de haute technologie. L’hypothèse centrale est que
la présence et la concentrations de bohémiens dans une zone crée un environnement
ou un milieu qui attire d’autres types d’individus talentueux ou à haut capital
humain. La présence d’un tel capital humain attire à son tour des industries
innovantes et orientées vers la technologie. "[4]
Pour ce faire, l'auteur a établi de
façon statistique une gammes d’indices mesurant l’ouverture des villes par
rapport à divers facteurs : un indice gai, un indice ethnique et celui qui
nous intéresse le plus ici, l’indice bohémien (Bohemian Index). Celui-ci cherche à quantifier la présence
artistique de chacune des 50 plus grandes agglomérations américaines. Il la
compare ensuite à plusieurs indices similaires qu'il recense et analyse dans
son essai : Le TechPole Index, le Talent Index, le Coolness Factor, le Culture
Index, etc.
Sur le plan statistique, l'indice
bohémien s'établit comme suit :
|
------------------------------------------------------------------------------------------- % de la population nationale d'une
ville par rapport à la population totale américaine |
En d'autres termes, on compare pour
chaque ville la proportion d'artistes par rapport au niveau national d’une
part, avec sa proportion démographique d’autre part. Un taux supérieur à 1,00
indique un taux de bohémiens supérieur à la moyenne nationale.[5]
Pour les besoins de la cause, les
"bohémiens" ou artistes regroupent les individus qui ont déclaré
exercer comme principale profession un métier artistique, tel que défini par
les catégories suivantes du recensement américain de 1990 : auteurs, designers,
musiciens et compositeurs, acteurs et réalisateurs, artisan, peintres,
sculpteurs et artistes visuels, photographes, danseurs, artistes de la scène et
personnel assimilé. Les techniciens de différents domaines (cinéma, télévision,
spectacles, etc.) et le personnel de la culture (musées, bibliothèques, etc.)
ont été exclus de cette catégorie.
L'article en question a tout de suite capté
notre intérêt, et nous avons par curiosité décidé de transposer le calcul dans
le contexte canadien. Disposant des données du recensement canadien, nous avons
établi un indice bohémien canadien. Pour ce faire, nous avons délibérément
choisi des variables similaires aux données américaines.
- Face aux MSA américaines, nous avons choisi les CSA du
recensement canadien, qui sont des mesures calquées du modèle américain[6].
- Nous avons choisi les catégories d'emplois similaires[7].
Le modèle est généralement applicable
au contexte canadien à quelques variantes près. D'une part, l'indice bohémien
de Richard Florida utilisait des chiffres de 1990, ce qui nous a forcé à
utiliser les recensements de 1991 et de 1996[8].
D'autre part, les démographies américaines et canadiennes n'ont aucune commune
mesure. L'auteur a recensé 50 agglomérations de 700000 habitants et plus, alors
qu'il n'y a que 6 villes de ce type au Canada. Même en comptant les villes de
plus de 500 000 habitants, il n’y a que 9 villes canadiennes admissibles[9].
Nous avons donc choisi d’inclure les 25 agglomérations canadiennes comptant 125000 habitants et
plus, qui sont aussi celles utilisées par Statistiques Canada dans ses
rapports. Nous ne croyons pas que l'inclusion de villes de petite taille ait un
impact sur le résultat, puisque la concentration des professions artistiques
concerne surtout les grands centres urbains.
Nous avons donc procédé aux calculs nécessaires en utilisant la même méthode que l'auteur. En voici les résultats.
Au niveau du nombre de professionnels du domaine de la culture,
Toronto vient en tête du palmarès canadien avec plus de 50000 "artistes",
suivi de Montréal avec 36000 et de Vancouver avec 22000. Les autres agglomérations
canadiennes comptent entre 500 et 10000 artistes.
Tableau 7 – Nombre d’artistes
recensés dans différentes métropoles canadiennes (Recensement de 1996).
|
Ville |
Nombre d’artistes |
Population |
|
Toronto |
4 263 760 |
|
|
Montréal |
36 085 |
3 326 510 |
|
Vancouver |
22 625 |
1 831 665 |
|
Ottawa-Hull |
9 245 |
1 010 495 |
|
Canada |
223 030 |
28 846 760 |
Jusqu'ici, il n'y a
pas de surprise, car le nombre d'artiste respecte la proportion des grandes
villes canadiennes. D'un coup d'œil rapide, le nombre de professionnels semble
presque directement proportionnel à la population.
D’un autre point vue,
sur le plan dynamique, on arrive à un résultat surprenant en comparant les
chiffres de 1991 et de 1996. On voit dans un premier temps que la croissance
des professions artistiques excède largement celle de la population moyenne, ce
qui nous fait penser que si un plus grand nombre d’emplois migrent vers le
secteur tertiaire, il est donc normal que les professions artistiques héritent
d’une bonne partie de ces nouveaux emplois. Concrètement, alors que la
population canadienne totale s’est accrue de 5,7% entre 1991 et 1996, le nombre
de professionnels du domaine des arts a grimpé de 16% pendant la même période.
Tableau 8 : Croissance
comparée de la population canadienne et le nombre d’artistes canadiens entre
1991 et 1996 (Source : Recensements de 1991 et 1996).
|
|
Nombre d’artistes
(1991) |
Nombre d’artistes
(1996) |
Croissance de la
population (1991-96) |
|
|
Toronto |
42425 |
50675 |
19,4% |
9,4% |
|
Montréal |
32535 |
36085 |
10,9% |
3,7% |
|
Vancouver |
16625 |
22625 |
36,1% |
14,3% |
|
Ottawa-Hull |
8840 |
9245 |
4,6% |
7,3% |
|
Canada |
192190 |
223030 |
16,0% |
5,7% |
Dans un deuxième temps, on voit que la
variation d’emplois de type artistique est très variable d’une ville à l’autre.
Même si l’on prend en compte la variation générale de population pour ces
villes entre 1991 et 1996, cela n’explique pas le phénomène. On peut voir que
le nombre d’artistes s’est accru de près du tiers à Vancouver, alors que la
croissance des emplois artistiques à Ottawa-Hull (4,6%) a été sous la moyenne
canadienne (16%), voire même en régression si on tient compte de la croissance
démographique de la ville (7,3%). En fait, les villes de l’Ouest semblent avoit
été gâtées au niveau de la redistribution des emplois artistiques. Par
rapport à une moyenne de 16% au niveau national, les résultats sont excellents
pour ces villes : Victoria (+27,3%), Vancouver (+36,1%), Edmonton (+23,5%)
et Calgary (28,3%). En comparaison, Montréal comptait pour la même période une
hausse de 10,9% de son nombre d’artistes (par rapport à une hausse de sa
population de 3,7%).
Lorsqu'on ramène les chiffres à une
proportion d'artistes par 1000 habitants, nous arrivons à des résultats
sensiblement différents. Vancouver se trouve en tête de liste avec 12,35
professionnels des arts et de la culture pour 1000 habitants. Vient ensuite
Toronto avec 11,89 et Montréal avec 10,85. En comparaison, une ville comme
Sudbury compte 3,71 artistes pour 1000 habitants.
Tableau 9 : Nombre d’artistes pour 1000 habitants pour les trois plus grandes villes canadiennes (1996)
|
Ville |
Nombre d’artistes pour 1000 habitants |
|
Vancouver |
12,35 |
|
Toronto |
11,89 |
|
Montréal |
10,85 |
A première vue, les résultats ne sont
pas tout à fait incohérents. À l'exception d'Hamilton, les 9 villes plus
grandes villes se retrouvent parmi la tête du classement, ce qui expliquerait
un lien normal entre la taille d'une ville et sa concentration artistique. Les
villes ayant une proportion moins grande d'artistes sont généralement des
villes de petites tailles.
En établissant l'indice bohémien (la
proportion d'artistes divisé par la proportion de la population, le tout divisé
par la moyenne canadienne), on arrive aux résultats suivants : Vancouver a un
indice bohémien de 1,60, Toronto de 1,54 alors que Montréal a un indice
bohémien de 1,40. À l'autre extrême, Sudbury et Trois-Rivières possèdent chacun
un indice bohémien de 0,48.
À titre de comparaison, du côté
américain, Los Angeles (1,93), New York (1,82) et Washington (1,65) sont les
trois villes les mieux côtés selon ce critère. Toronto, Vancouver et Montréal
se retrouveraient quant à elles parmi les 15 premières positions du classement,
s'il y avait commune mesure entre les moyennes canadiennes et américaines. Mais
ces chiffres sont établis à partir de moyennes nationales qui sont différentes
pour les deux pays, ce qui fait qu’on ne peut comparer ces chiffres entre eux,
mais seulement les villes d’un même pays entre elles. Il faut donc faire
attention à ce point méthodologique lorsqu’on interprète les résultats.
Il faut aussi prendre en considération
qu’il s’agit d’un indice qui s’articule sur la moyenne canadienne.
Contrairement aux tableaux précédents où le nombre d’artistes était compté en
nombres absolus, il s’agit ici de moyennes abstraites. En conséquence, l’indice
bohémien pour le Canada entier sera toujours automatiquement de 1,00, même si
le nombre d’artistes augmente ou diminue par rapport à la population.
En comparant les chiffres de 1991 à
ceux de 1996, on peut voir à nouveau que l’indice bohémien a progressé pour la
plupart des villes de l’Ouest canadien. Dans le cas de Montréal, il a reculé de
1,44 à 1,40, ce qui ne change pas sa troisième position au palmarès. Vancouver
(de 1,47 à 1,60) a toutefois ravi la première place à Toronto (de 1,55 à 1,54),
dont l’indice est demeuré relativement stable.
Tableau 10 : Palmarès des villes canadiennes en regard
de l’indice bohémien pour 1991 et 1996 (Source : Recensements canadiens
de 1991 et 1996)
|
MSA |
1996 |
1991 |
Écart |
|
Vancouver |
1,60 |
1,47 |
8,4% |
|
Toronto |
1,54 |
1,55 |
-0,5% |
|
Montréal |
1,40 |
1,44 |
-2,6% |
|
Victoria |
1,29 |
1,17 |
9,7% |
|
Calgary |
1,18 |
1,10 |
7,2% |
|
Ottawa - Hull |
1,18 |
1,33 |
-11,2% |
|
Halifax |
1,14 |
1,15 |
-1,3% |
|
Regina |
1,07 |
1,28 |
-16,7% |
|
Winnipeg |
1,06 |
1,06 |
-0,3% |
|
Edmonton |
1,05 |
0,96 |
9,7% |
|
Canada |
1,00 |
1 |
0,0% |
|
Québec |
0,99 |
1,07 |
-7,8% |
|
Saskatoon |
0,96 |
0,98 |
-1,4% |
|
London |
0,90 |
0,98 |
-8,7% |
|
Kitchener |
0,88 |
0,90 |
-1,7% |
|
St-John's |
0,88 |
0,95 |
-6,9% |
|
Sherbrooke |
0,83 |
0,90 |
-7,8% |
|
Hamilton |
0,82 |
0,83 |
-1,2% |
|
St. Catharines - Niagara |
0,81 |
0,74 |
9,0% |
|
Oshawa |
0,75 |
0,73 |
3,5% |
|
Thunder Bay |
0,63 |
0,61 |
4,1% |
|
Windsor |
0,61 |
0,63 |
-2,6% |
|
Chicoutimi -
Jonquière |
0,61 |
0,61 |
-0,1% |
|
Saint John |
0,57 |
0,56 |
2,2% |
|
Trois-Rivières |
0,48 |
0,63 |
-23,1% |
|
Sudbury |
0,48 |
0,61 |
-21,2% |
|
|
|
|
|
|
(Ville de plus de 500 000 habitants) |
|
|
|
Bien qu'il se soit servi du nombre de
professionnels dans le domaine des arts pour établir son indice, le but premier
de Richard Florida n'était pas d'établir platement une comparaison quantitative
entre les industries culturelles des grandes villes américaines. Il cherchait
plutôt à démontrer un lien entre la concentration d'artistes dans un milieu, la
réputation culturelle d'une ville et la prédominance de cette ville dans la
"nouvelle économie". Son hypothèse centrale est que la présence d'un
milieu hautement culturel attire les individus possédant un haut capital
humain, qui favorise à leur tour l'établissement d'industries basées sur la
haute technologie. L'auteur voit une corrélation directe entre la forte
présence d'artistes dans un milieu et la concentration d'industries de haute
technologie. Il affirme d'ailleurs que "la relation entre l'indice
bohémien et la concentration de haute technologie est particulièrement
forte"[11].
Il faut toutefois être juste et avouer
que cet indice évolue de façon constante. D’une part, l’index bohémien est
maintenant combiné à un indice gai et un indice ethnique pour mieux balancer
les résultats et se rapprocher de l’hypothèse de départ. Richard Florida nous
indiquait d’ailleurs, dans un courrier électronique, que de nouveaux paramètres
serait ajoutés pour raffiner les calculs dans les études en cours de rédaction.
Ces nouveaux chiffres n’étaient malheureusement pas disponibles au moment de
compléter cette étude. Ils pourront faire l’objet d’un travail futur.
Quelle
est donc la première réaction face à ces résultats? Une réaction de surprise
est tout à fait normale. En effet, de nombreuses études, dont nous verrons
quelques exemples au chapitre 4 (section 4.2) placent Montréal parmi les 10
meilleures villes, alors que Toronto et Vancouver n’apparaissent pas dans les
calculs.
Notre
hypothèse de départ était que l’index bohémien viendrait confirmer, en ajoutant
une dimension quantitative, ces études qualitatives. Pourquoi les résultats ne
concordent-ils pas? L’index bohémien adapté au contexte canadien vérifie-t-il
bien le positionnement de Montréal?
Ici, les chiffres nous surprennent. Si
nos calculs sont exacts, Vancouver et Toronto posséderaient un plus grand
nombre de "bohémiens" que Montréal, ce qui vient contredire une idée
fort répandue qui veut que Montréal possède la réputation d'une ville
culturelle, alors que Toronto possède davantage une réputation de ville très
développée sur le plan économique, mais relativement peu prédominante sur le
plan artistique.
Qui plus est, si l'on en croit la
corrélation qu'avance l'auteur entre la présence d'individus créatifs et la
concentration d'industries de hautes technologies, Toronto, mais surtout
Vancouver seraient donc mieux placées que Montréal pour favoriser le
développement de leurs secteurs respectifs de haute technologie et de
multimédia.
Avons-nous été trompés par nos propres
préjugés positifs sur Montréal? À la limite, s’agit-il là d’un ethnocentrisme
déplacé? Il faut être lucide et indiquer quelques pistes explicatives,
notamment une immigration relativement plus faible que la plupart des autres
villes canadiennes, ainsi que l’influence du catholicisme sur le développement
d’un marché de l’art. Nous tenterons donc de comprendre ces chiffres et de les
mettre en perspective afin d'expliquer le décalage existant entre nos
perceptions qualitatives et les données statistiques.
Face à ce décalage, nous avons étudié
de plus près comment le Bohemian Index classait les grandes villes américaines
pour voir si l'index réussissait à faire ressortir les centres de haute
technologie aux États-Unis. Nous avons décelé quelques limites, dont nous avons
fait part à l’auteur Richard Florida. Celles-ci ne remettent toutefois pas en
question son cadre théorique. Il s’agit seulement de problèmes à résoudre pour
que le lien entre les villes de haute technologique et les villes artistiques
soit le plus significatif possible.
Une étude de PriceWaterhouseCoopers sur
la densité des emplois reliés aux nouvelles technologies classait San Francisco, Seattle et Boston en
tête de liste.
Les résultats du Wired étaient
relativement similaires, en incluant Austin et Chapel Hill au top 5. Quels sont
donc les résultats pour ces villes au niveau du Bohemian Index ?
Tableau 11 : Villes possédant les
meilleurs résultats pour l’index bohémien (États-Unis, 1991).[12]
|
Ville |
Indice Bohémien |
|
Los Angeles |
1,93 |
|
New York |
1,82 |
|
Washington |
1,65 |
|
San Francisco |
1,59 |
|
Seattle |
1,57 |
|
Boston |
1,54 |
San Francisco arrive 4e avec 1,59, alors que Seattle
et Boston occupent le 5e et 6e rang avec respectivement
1,57 et 1,54. Ils sont dépassés par Los Angeles (1,93), New York(1,82) et
Washington(1,65) qui sont les trois villes les mieux côtés selon cette échelle.
L'idée de placer Los Angeles, New York
et Washington devant San Francisco, Seattle et Boston nous fait remettre en
question la validité du critère des artistes professionnels pour établir le
côté "bohémien" d'une ville et surtout la forte corrélation avec la
présence de haute technologie dans un milieu. On pourrait tirer la même
conclusion pour expliquer en partie les différences entre Vancouver, Toronto et
Montréal.
Nous ne remettons pas en doute
l'importance quantitative du milieu de l'art contemporain de New York, le
premier en importance aux États-Unis (et au monde, en fait), ou encore
l'importance du milieu cinématographique pour les résultats de Los Angeles
(Hollywood s'y trouve). Si nous admettons qu'il y a effectivement un plus grand
nombre, quantitativement parlant, d'artistes à New York et Los Angeles, nous
devons alors nous interroger sur la pertinence de ce critère et vérifier s’il
en existe d’autres plus pertinents.
Nous croyons que la présence de centres
d'affaires importants peut expliquer une grande concentration de professionnels
artistiques qui ne soient pas nécessairement liés à la création, à la recherche
et au développement (notamment au niveau des techniciens). Ainsi, aux
États-Unis, cela pourrait expliquer pourquoi le Bohemian Index place les
capitales économiques que sont Los Angeles et New York en avance sur les
centres culturels que représentent San Francisco et Boston, de même qu'au
Canada, les résultats favorisent Toronto au détriment de Montréal.
Au niveau des critères plus pertinents, nous pourrions tout de
suite souligner la concentration d'universités, et celle de la recherche et
développement (R&D) parmi d'autres facteurs cruciaux dans l'établissement
de "grappes technologiques" ou technopoles.
Cet effort ne remet pas en cause le cadre
théorique très intéressant de Richard Florida, mais se veut simplement une
tentative de raffinement des résultats en tenant compte d’incidences plus
significatives pour notre sujet.
[1] Nous y faisions référence dans l’introduction du 2e chapitre de cet ouvrage (page 39).
[2]
Adresse principale du site Web de Richard Florida : http://www.heinz.cmu.edu/~florida/
. Pour en connaître plus sur cet auteur, nous vous invitons à consulter
le site Web de ce mémoire.
[3]
Florida Richard, The Geography of Bohemia, Carnegie Mellon University, Janvier
2001. http://www.heinz.cmu.edu/~florida/pages/pub/working_papers/geography.pdf
[4] Ibid., p.1
[5] Par exemple, Montréal compterait, selon les données du recensement de 1996, 16,1% des "bohémiens" canadiens par rapport à 11,5% de la population canadienne pour un résultat de 1,40. En comparaison, Windsor en Ontario compte 0,97% de la population nationale mais seulement 0,59% des artistes pour un indice de 0,61.
[6] Les CSA canadiennes incluent les centres urbains et les banlieues, ainsi que les villes dites 'jumelles', comme Ottawa-Hull ou Chicoutimi-Jonquière. La Communauté urbaine de Montréal, par exemple, compte 3,3 millions d'habitants, par rapport à la ville elle-même qui en compte environ 1,5 million. Il existe 25 CSA au Canada, les plus petites ayant une population de 125000 habitants.
[7]
La liste des catégories d'emplois se trouve en annexe.
[8]
Il est dommage que les données du recensement de 2001 ne soient pas disponibles
au moment de conclure ce travail. Les nouvelles données, lorsqu’elles seront
publiées, feront l’objet d’un travail futur à ce sujet.
[9] En ordre de grandeur : Toronto (4,3 millions), Montréal (3,3 millions), Vancouver (1,8 million), Ottawa-Hull (1,0 million), Edmonton (862 000), Calgary (820 000), Québec (671 000), Winnipeg (667 000) et Hamilton (624 000). Toutes les autres villes canadiennes ont moins de 500 000 habitants.
[10] Les résultats et les tableaux complets pour 1991 et 1996 se trouvent en annexe.
[11]
Florida Richard, The Geography of Bohemia, Carnegie Mellon
University, janvier 2001, p.26. http://www.heinz.cmu.edu/~florida/pages/pub/working_papers/geography.pdf
[12] Florida Richard, The Geography of Bohemia, Carnegie Mellon
University, Janvier 2001, p.26. http://www.heinz.cmu.edu/~florida/pages/pub/working_papers/geography.pdf