Suivant de près l’arrivée
de la quincaillerie informatique dans les bureaux, l’idée du travail à distance
(ou télétravail) fut l’une des premières utopies mises de l’avant par les
visionnaires de l’époque[1].
Si le travail allait se dématérialiser, pensaient-ils, nombreux seraient ceux
qui voudraient travailler à partir de leur domicile, voire même fuir la ville
pour travailler à distance à partir de la campagne ou d’un endroit de leur
choix. Nous étions alors au début des années 80.
Aujourd’hui, une vingtaine d’années plus tard, nous pouvons constater que cette prédiction s’est avérée fausse et qu’au contraire, la cité, ou la métropole, joue un rôle plus fondamental que jamais dans le développement économique et technologique. Cette idée, si on tient compte de la dématérialisation du travail, pourrait même nous sembler paradoxale à première vue. En effet, comme se sont demandés beaucoup de spécialistes de cette question, notamment les géographes, pourquoi le lieu occuperait-il aujourd’hui une importance si vitale? Voilà pourquoi nous avons choisi de consacrer ce deuxième chapitre au lien existant entre le développement des technologies et sa géographie à l’échelle internationale. Pour ce faire, nous allons également faire l’étude du concept aujourd’hui bien connu de ‘technopole’.
Bien qu’elle était au départ associée à
la ville (on peut penser à Londres comme premier exemple historique de la cité
industrielle), l’économie industrielle, basée sur le modèle des usines de
production, s’est vite décentralisée pour s’installer à la grandeur des pays
industriels, selon les besoins en matières premières et en main d’œuvre. En
conséquence, l’économie manufacturière est répandue à peu près uniformément à
travers les différentes régions, autant ici au Québec que dans l’ensemble des
pays industrialisés.
Le déclin que connaît ce secteur
manufacturier amènera-t-il également un déclin des régions au profit des
métropoles établies? Bien qu’une telle question dépasse largement le cadre de
ce mémoire, il est possible d’apporter quelques éléments de réponse pour
expliquer l’importance renouvelée qu’ont pris les métropoles dans ce qu’il est
convenu d’appeler ‘la nouvelle économie’.
Un premier élément de réponse pourrait
se trouver dans le pouvoir d’attraction des grandes villes comme bassin
d’individus talentueux. Cette hypothèse forme un des noyaux du chapitre 3 et
nous y reviendrons plus en détail à ce moment. Disons seulement que la grande
ville a gardé son pouvoir d’attraction pour des individus talentueux
originaires de partout, mais attirés par les modes de vie particuliers des
grands espaces urbains, ce qui explique à son tour la concentration des
entreprises qui emploient de tels types :
'Les firmes se
sont toujours établies près des facteurs clés de leur production. Dans le
passé, les compagnies s'établissaient à proximité des ressources naturelles,
des réseaux de transport et des coûts de main d'œuvre inférieurs. Dans ce
cas, ce n'est pas surprenant que les firmes de l'économie du savoir choisissent
de s'établir où les bassins de talents sont situés.'[2]
Le deuxième point concerne
l’internationalisation ou la mondialisation de l’économie, et notamment de la
recherche et du développement. Comme on le sait, le passage d’un cadre national
à un cadre international a modifié la nature des relations économiques entre
les villes et les régions. Alors que les échanges se déroulaient
traditionnellement entre différentes régions d’une entité nationale, ceux-ci ont
pris un tournant plus cosmopolite. Des régions contiguës, qui avait autrefois
des échanges intenses, ont tendance aujourd’hui à se tourner directement vers
l’extérieur, en recherchant des échanges directs avec d’autres grands centres
internationaux. Cette tendance a favorisé la mise en place d’un réseau de
villes internationales qui favorise les villes de taille importante, habituellement de plus d’un million
d’habitants.[3]
A titre d’exemple, un spécialiste des nouveaux médias d’aujourd’hui aura davantage tendance à visiter Seattle ou Stockholm[4] avant de visiter Toronto ou Vancouver. Ce développement d’un marché mondial des emplois hautement spécialisés favorise naturellement le déplacement des travailleurs du savoir entre les villes cosmopolites[5], ce qui vient encore renforcer la position des métropoles face aux villes plus petites.[6] Les artistes contemporains empruntaient déjà la même voie à travers le réseau des galeries et des centres d’artistes internationaux, et la tendance s’est généralisée. Notons également dans la même tendance le réseau des festivals de musique électronique (incluant le fameux Sonar à Barcelone, Detroit, Helsinki ou encore Mutek chez nous), ainsi que des scènes importantes comme celle de Cologne en Allemagne, qui tous attirent des artistes cosmopolites n’empruntant pas les circuits traditionnels des tournées régionales. Tout ceci confirme la présence, autant au niveau économique que culturel, de ces réseaux internationaux, ainsi que l’importance grandissante des sous-cultures urbaines qui y sont rattachées . (Notons également qu’il n’existe toujours pas d’études au sujet de l’existence et des limites de ce réseau international.)
Pour résumer, le processus de
mondialisation a fait éclater la compétition traditionnelle entre les métropoles
nationales pour créer un réseau international de villes cosmopolites. Une
partie importante du nouveau positionnement des métropoles est lié à leur
capacité d'adaptation et aux stratégies développées pour créer une masse
critique dans les domaines reliés à l'innovation technologique.
Si certaines de ces masses critiques
dans le domaine de l’innovation ont surgi de façon spontanée autour de grands
centres de recherche universitaires, leur succès a amené toutes les villes
majeures du monde à vouloir reproduire leur formule. C’est ainsi que le concept
de technopole s’est propulsé à l’avant des plans de développement économique à
la fin des années 90. Avant de juger les haut et les bas de ce concept,
aujourd’hui fortement ébranlé par le crash des industries de la nouvelle
économie et ébranlé par le tarissement des sources de capital de risque, nous
allons l’étudier plus en détail.
Ayant fait surface au début des années
70 et s'étant développé considérablement dans les années 80, l'idée de ‘technopole’
fut le concept majeur en terme de développement urbain et économique dans les
années 90. Déjà populaire durant les années 80, suite à l’ascension de la
renommée de Silicon Valley liée à la popularisation de la micro-informatique,
le concept doit ses meilleurs jours au boom économique de la fin des années 90
qui a amené les gouvernements et les groupes de développement économique locaux
à tenter de le concrétiser un peu partout alentour du globe. Aujourd’hui, la
plupart des grandes agglomérations occidentales possèdent des projets en ce
sens, avec des degrés de succès divers.
L'idée de technopole est principalement
issue du domaine de la géographie économique, où ce terme est synonyme de
'grappes industrielles'[7].
Utilisée au départ dans le milieu académique comme idée prospective, puis dans
les sphères du développement économique des différents gouvernements, elle
s’est aujourd’hui concrétisée, ce qui permet aujourd’hui aux spécialistes de ce
thème de produire des études comparatives ou ‘benchmarks’.
S’inspirant de la conceptualisation
avancée dans Creating The Technopolis[8],
nous pourrons avancer cette définition personnelle suivante: ‘Les technopoles sont d'ambitieux projets
d'envergure impliquant plusieurs couches de la société et visant à stimuler la
croissance économique par le réseautage des entreprises, du gouvernement et des
universités.’
Dans la plupart des cas, ce lien entre
le développement technologique et économique donne naissance à des zones
relativement autonomes qui pourraient être apparentées à une version moderne
des traditionnelles cités-états. Ceci se déroule dans le cadre du regroupement
fiscal des grandes villes, passant souvent par la fusion des municipalités à
l’interne.
Pour l’auteur français Georges Benko
(auteur d’un classique de 1991 sur le sujet intitulé "Géographie des
technopôles"[9]), comme pour
plusieurs de ses collègues du monde académique, il existe encore une certaine
polysémie autour du terme de technopoles. Il distingue une technopole, avec le
suffixe ‘pole’ au sens classique de ‘cité’ ou polis tel qu’on le retrouve depuis les Grecs, du technopôle au sens
de pôle d’attraction. Une technopole, au féminin serait donc différent
d’un technopôle. Il est plus facile de comprendre la distinction en reprenant
le cas de Montréal. Dans l’ouvrage cité, Benko affirme : "Montréal
mise plutôt sur ses atouts urbains, en essayant de créer une technopole (au
féminin), c'est-à-dire une agglomération où les activités de haute technologie
sont dominantes."[10]
À l’inverse, un technopôle (au masculin) serait plutôt un parc
industriel, le plus souvent en périphérie des villes, où plusieurs industries
de même nature se rassemblent. On peut penser, au niveau local, au Sheridan
Park, qui est un parc industriel de haute technologie situé dans la région
d’Ottawa.
Résumons les principales
caractéristiques de notre objet :
- Les ‘Technopolis’, se spécialisant
en technologies de pointe, sont fortement dépendantes de ressources en recherche
et développement (R&D). C’est pourquoi elles apparaissent principalement
autour des universités de renommée, sur un campus ou à proximité. Cette tendance
ne relève toutefois pas de l’obligation : il existe en effet de nombreuses
exceptions, comme Sophia-Antipolis en France ou Tsubuka City au Japon.
- Elles se distinguent par un
financement privé, et un contact constant entre les chercheurs académiques et
les chercheurs des firmes privées. À l’intérieur d’une même grappe
industrielle, ces universités sont à la fois en coopération et en compétition
avec les instituts de recherche gouvernementaux et les instituts de recherche
commerciaux ou privés existants.
- Selon Charles Halary, il faut voir la technopole comme une vision extrême
de la technologie dans la cité. Plus exactement comme une distinction culturelle
et géographique entre la cité et un lieu entièrement consacré à des activités
technologiques, On peut penser à Tsubuka comme une parfaite illustration de
ville close, presque entièrement consacrée à son projet technologique, et
comme ville entièrement préconçue dans le cadre d’un projet scientifique précis.
- Parmi les technopoles les plus
importantes, on retrouve autant de naissances spontanées que de conceptions
planifiées. Si Silicon Valley et Route 128 sont des exemples de centres ayant
vu le jour de façon spontanée, des exemples comme Research Triangle en Caroline
du Nord et Tsubuka City au Japon nous montre que des plans de grande envergure
peuvent parfois se réalisent avec succès. (En d’autres termes, si la technopole
est une recette, il est toutefois difficile d’anticiper les succès et les
ratés, et de cerner les raisons amenant à la réussite)
Si elles sont presque essentielles dans
la naissance des technozones, on peut toutefois se demander si les universités
sont elles aussi importantes dans la phase de maturité des technopoles, comme
dans le cas de Silicon Valley. La question reste en suspens.
Silicon Valley dans le sud de la
Californie et Route 128 en périphérie de Boston demeurent les deux exemples les
plus cités. Le Research Park en Caroline du Nord, Sophia-Antipolis et quelques
cités japonaises sont aussi parmi les plus connues. Wired en a recensé environ
une cinquantaine sur tous les continents et dans des pays aussi divers que le
Brésil, l’Afrique du Sud, la Malaisie et l’Inde.
L’embryon de la Silicon Valley[11]
fut l’arrivée de l’industrie de l’électronique en 1912 suite aux découvertes de
l’américain DeForest. Elle s’est par la suite développée autour de l'Université
Stanford suite aux efforts de Frederick Terman pour trouver des applications
commerciales à de nouveaux développement technologiques.[12]
Parmi les élèves de celui-ci se trouvaient William Hewlett et David Packard qui
fondèrent, suite à un prêt de Terman, leur propre entreprise à partir d’un
petit garage en 1938. Le Stanford Industrial Park fut quant à lui fondé en
1951.[13]
L’autre souche de la Vallée est le
docteur William Shockley qui fonda la Shockey Transistor Laboratory après avoir
participé à la découverte du transistor au Bell Labs en 1947. L’entreprise, qui
fut de courte durée, lança néanmoins, outre l’industrie du semi-conducteur, une
autre tradition de la Silicon Valley : le ‘spin-off’. En effet, huit des ingénieurs de Shockley quittèrent la
compagnie pour fonder Fairchild Semiconductor, incluant Robert Noyce, le
fondateur d’Intel. À ce jour, plus de 80 compagnies de haute technologie furent
lancées par des gens associés à Fairchild Semiconductor.
Il ne faut pas oublier que la
Californie, autrefois un état rural et agricole, a beaucoup profité du
développement du complexe militaro-industriel. La domination des militaires sur les scientifiques et les
ingénieurs, et les importantes sources de financement qui les accompagnent ont
beaucoup accéléré l’expansion de l’électronique dans cette région.
Ayant vu naître la plupart des
développements informatiques d’aujourd’hui, elle a par conséquent fourni le
modèle à suivre pour une multitude d'autres métropoles de moyenne et de grande
tailles. Les éléments clés de cette réussite furent un heureux mélange entre
une grande concentration de capitaux et de cerveaux: autrement dit, une
concentration des investissements en recherche et développement (R&D) dans
les universités, combinés à un climat entrepreneurial facilité par des
investissement massifs en capital de risque.
Malgré les objectifs utopiques qu’elle
s’impose, c’est-à-dire rien de moins qu’une croissance économique à l’infini,
le comté de San José n’échappe pas aux cycles économiques et aux aléas de la
compétition. Ainsi après une explosion de croissance vers la fin des années 70
et au début des années 80, qui coïncide avec l’arrivée des micro-ordinateurs
personnels, la région est durement frappée au milieu des années 80,
principalement par les manufacturiers japonais qui s’approprient alors le
marché de la mémoire vive. Au point qu’en 1987, des auteurs[14]
jettent un regard désolé sur le rêve entrepreneurial qui sert de ciment à cette
région : les individus innovateurs sont exclus des entreprises qu’ils ont
fondées, font faillite ou cèdent leur création à de grandes corporations.
-
Steve Jobs, fondateur de Apple, est exclu de cette compagnie et
forme la compagnie NEXT, qui ne réussira pas à percer (Au moment d’écrire
ces lignes, il est revenu depuis quelques années chez Apple et il a activement
participé au relancement de cette compagnie à la fin des années 90 avec la
gamme des produits iMac.)
Osborne
Computer, un des phares de la Silicon Valley au début des années 80, fait
faillite en 1984.
Nolan
Bushnell vend sa compagnie Atari à Warner Communications, qui par une mauvaise
gestion et un manque de vision l’amène au bord d’un désastre financier.
Cela n’empêchera la Silicon Valley de
connaître une période de croissance encore supérieure à la fin des années 90
avec l’arrivée de l’Internet et de ses célèbres start-ups. Et de retourner au
point de départ au début du nouveau millénaire. C’est ici que de tels faits
historiques sont fondamentaux pour pouvoir se forger une vision plus éclairée
de cette région, et de passer outre, d’une part les visions utopiques de
croissance infinie, et d’autre part, les projections catastrophiques suite aux
récents ratés de ce secteur en 2000 et 2001.
Au niveau du développement économique,
Route 128 en périphérie de Boston possède une plus longue histoire au niveau
des longs cycles économiques. On raconte en effet que le développement de la
haute technologie n’est que la plus récente d’une très longue série
d’industries qui connurent tour à tour succès et déclin dans ce coin de la
Nouvelle-Angleterre : l’industrie de la glace entre 1620 et 1870, le commerce
avec la Chine et les baleiniers entre à 1720 et 1880 et l’industrie du textile
entre 1840 et 1940[15].
On peut presque y retrouver un condensé des bouleversements de l’ère
industrielle sur plusieurs centaines d’années.
L’entreprise phare de cette région fut
longtemps DEC (Digital Electronic Corporation, aussi connue sous le nom de
Digital) qui fut fondé par Ken Olson en 1957. Mais comme nous le mentionne
Botkin, les entreprises et les secteurs industriels passent au gré des
inventions qui les rendent obsolètes, mais d’autres acteurs demeurent :
les universités, d’une part, et les institutions financières. Ainsi, Harvard,
depuis 1636, mais surtout le MIT continue à attirer des cerveaux du monde
entier pour la recherche, le développement et l’innovation, alors que de
nombreuses banques possèdent des racines historiques dans la région.
N’étant pas spécialiste sur le sujet du
Japon, je me contenterai d’être bref, puisque les capacités de miniaturisation
et d’amélioration des Japonais font maintenant partie de l’inconscient
collectif occidental. Reconnu au départ pour la copie bon marché des
innovations technologiques américaines, le Japon a toutefois voulu se
débarrasser de cette réputation et s’établir à son tour comme leader dans le
domaine. Pour ce faire, il a lancé un imposant programme gouvernemental, visant
à créer pas moins d’une vingtaine de cités scientifiques dans l’ensemble du
pays. L’américain Sheridan Tatsuno, spécialiste le plus connu par rapport au
technopoles japonaises, a étudié le sujet pendant plus de 20 ans. Les
informations qui suivent sont tirées de son livre Les Technopoles ou la
Révolution de l’intelligence[16].
L’épopée des technopoles japonaises
commença au début des années 80 lorsqu’un groupe de sages du puissant MITI
(Ministry of International Trade and Industry)[17]
proposa de construire plusieurs dizaines de technopoles. Après un appel
d’offres et une sélection, une vingtaine de candidatures furent retenues. Un
des buts principaux de cet ambitieux projet était de décentraliser l’industrie
de pointe japonaise en éloignant de Tokyo et d’Osaka, déjà sursaturées.
La plus connue de ces cités est le Tsubuka Science City, qui attira bon nombre de critiques qu’on attribue aux villes artificielles comme Brasilia au Brésil : on a approché à l’endroit d’être un lieu de vie stérile et artificiel qui poussait plusieurs à la dépression, et dont le manque de diversité ne favorisait pas en bout de ligne la créativité.
On peut donc dire que ce programme de technopoles connaît jusqu’à maintenant un succès mitigé pour les efforts consentis. Si plusieurs innovations ont placé le Japon comme leader en terme de technologies, notamment dans l’audio et la vidéo, plusieurs autres projets, comme celui d’un super-ordinateur entièrement japonais, n’ont pu s’imposer sur la scène internationale. Un autre des buts avoués du programme, c’est à dire l’indépendance technologique face aux Etats-Unis, notamment en informatique, n’a été que partiellement satisfait. Le Japon rejoint donc ici plusieurs autres pays occidentaux comme l’Angleterre, la Russie ou la France.
Wired[18],
la revue la plus connue sur le marché américain en ce qui concerne les
nouvelles technologies, publiait dans son étude de Juillet 2000 une étude sur
46 villes candidates au titre de technopoles. Dans son article très médiatisé,
l'équipe jaugeait l'ensemble des cités sur quatre facteurs[19]
:
|
La recherche universitaire |
Les grandes compagnies établies |
|
La présence de capital de risque |
L'équipe n'a pas caché sa tendance
nettement ethnocentrique (bien connue des lecteurs de ce magazine, qui est
peut-être celui ayant le plus contribué au "mythe" de la Vallée) en
choisissant les quatre facteurs la distinguant le plus des autres grandes
villes. Les représentants n'ont d'ailleurs pas hésité à se délivrer une note
parfaite dans ces quatre champs.
Nous avons reproduit sous forme de
tableau le classement de l’enquête. Celui-ci se trouve en annexe. Pour ce qui
est de la position de Montréal dans cette étude, nous y reviendrons au chapitre
final, à la section 4.2.1.
Le succès d’un tel concept n’étant jamais assuré, il est important d’étudier
les principaux facteurs de réussite et d’échec. Ceux-ci sont sensiblement
les même chez la plupart des auteurs, notamment chez Michel Cartier, mais
nous nous inspirerons ici du Toronto New Media Works, mené par
PriceWaterhouseCoopers[20].
À partir d’expériences
précédentes, la firme a identifié huit conditions gagnantes dans le domaine :
La reconnaissance
du potentiel des industries du savoir par les dirigeants locaux ou régionaux.
L’identification
des forces et des acquis régionaux, et le support nécessaire pour les maintenir.
Des
exemples de succès locaux pouvant servir de catalyseur.
La
nécessité de développer l’entrepreneurship et des pratiques commerciales rigoureuses.
La
disponibilité de plusieurs sources en capital de risque
La
cohésion nécessaire créée par des réseau d’information formels ou informels.
La
présence d’institutions de recherche et d’enseignement
La nécessité
de s’imposer à long terme
Bien qu’il n’existe pas de hiérarchie
entre ces points, tous ces critères sont essentiels et peuvent donc être
utilisés pour mesurer l’influence et le succès des différentes régions qui
tendent à s’instituer comme pôle de développement. Il faut aussi noter que
cette liste n’est pas exhaustive.
Comme nous le disions précédemment, le
concept de technopole connaît des haut et des bas qu’on peut en grande partie
relier au destin économique de ses industries vedettes, en premier lieu
l’informatique et ses dérivés. On peut même affirmer que le concept a connu une
surexposition et qu’il est aujourd’hui victime de son succès, alors que
certaines critiques ont fait surface[21].
Souvent présenté comme panacée, il n’a que rarement livré la marchandise face
aux sommes investies, surtout lorsqu’il s’agissait de formules copiant des
succès étrangers et appliquées sans imagination. Exemple même de l’innovation
et de la fine pointe du développement au départ, la ‘technopole’, terme très
accrocheur au niveau promotionnel, est devenu un cliché plus ou moins maîtrisé
dans son application. Au point où la même idée semble resurgir, chez certains
auteurs, sous des appellations différentes. Des chercheurs du Brésil, par
exemple, ont développé une variante du concept appelée LIP ou Learning &
Innovation Pole[22], mieux
adaptée à la réalité des pays en voie de développement. Ce concept suggère de
créer des structures plus légères et centrées davantage autour de centres du
savoir plutôt que sur une infrastructure ou un parc d’entreprises.
Malgré l’enthousiasme qui a été généré,
une donnée fondamentale a été oubliée : une technopole, pour connaître un
certain succès, doit se centrer sur des activités spécialisées qui mettent en
valeur des avantages spécifiques de la région. Soucieux d’apporter la manne
promise, de nombreuses villes compétitionnent en vain sur des marchés déjà
sursaturés, alors qu’elles n’ont pas les compétences nécessaires pour s’y
démarquer. On peut penser à Montréal, qui selon Michel Cartier devrait se
concentrer sur certaines forces, notamment au niveau de l’image. Nous
développerons ce point plus en profondeur à la section 4.2.3, qui contient l’entrevue avec ce
spécialiste montréalais.
On ne peut passer sous le silence
l’influence de certains sociologues du début du siècle sur l’étude de l’objet
que constitue la métropole urbaine moderne. Outre le français Gabriel Taine,
l’auteur le plus connu par rapport à ce sujet demeure l’allemand Georg Simmel.
Avec des thèmes on ne peut plus modernes pour son époque (notamment la femme
moderne comme sujet d’étude), Simmel s’est beaucoup inspiré de Berlin comme
modèle de la "Groszstadt",
ou grande ville dans ses écrits, qui
furent parmi les premiers à aborder le sujet de la métropole ou de la mégapole.
(La majorité des choses énoncées par Simmel dans son analyse de Berlin
pourraient d’ailleurs être reprises ici en étant mises à jour).
Simmel a notamment abordé le côté
subjectif de la ville tel que perçu par ses habitants. Car la ville est non seulement
un milieu de vie diamétralement opposé au milieu rural et possédant ses valeurs
propres (ce qui va de soi), mais une entité possédant un ‘esprit’ ou une ‘âme’
qui lui est propre, une manière d’être qui la distingue non seulement des
villages mais aussi des villes provinciales de plus petites tailles.
Les technopoles d’aujourd’hui (qui ne
sont qu’une facette des entités hétérogènes que sont les mégapoles
d’aujourd’hui) se caractérisent aussi par un "esprit", qui serait
celui de l'innovation, ou d’une prédisposition les amenant à tenter de se
démarquer des villes concurrentes par le développement de technologies
novatrices. Cet esprit s’accompagne de sous-cultures propres aux technopoles
que l’on pourrait tour à tour qualifier de ‘numériques’ ou dans un sens plus
large, "urbaines". On peut penser à la sous-culture des grands
utilisateurs de mobiles en Finlande chez les jeunes, développant leurs propres
codes et signaux de communication.
La technopole est aussi une utopie, un
idéal à venir avec ses promoteurs et ses dénonciateurs, celui de l’éternelle
Cité Lumière (City of Light) ou encore Cité du Savoir tel que rêvée depuis
l’Antiquité. Elle est portée par une esthétique, qui est celle du pionnier ou
du fondateur.
Pour résumer, outre ces considérations
personnelles, nous ne retiendrons que le fait que le concept de technopole
vient moderniser une bonne partie de ce qui se trouvait déjà au début du siècle
dans le concept de ‘Groszstadt’ de Simmel.
Notons aussi que Lewis Mumford s’est aussi attardé au sujet dans son
classique Civilisation et Technologie, et peut-être considéré comme un
successeur sociologique de Simmel.
Après avoir vu le lien entre les
métropoles et la technologie, nous poursuivrons dans le chapitre suivant avec
un portrait du lien existant entre les métropoles et l’art, ce qui viendra
conclure la troisième et dernière partie de notre étude théorique.
[1] Sur la question du télétravail voir : Halary Charles, Ordinateurs, Travail et Domicile, Saint Martin, Montréal, 1984.
[2] Florida Richard, Gates Gary,
Technology and Tolerance - The Importance
of diversity to High-Technology Growth, Center on Urban & Metropolitan
Policy, Juin 2001, p.7 (traduction de l’auteur).
[3]
Mais la taille de la ville n’est pas directement un critère, il s’agit plutôt
d’un indice qui, combiné à d’autres, comme l’état de développement des industries
de haute technologie, permet de déceler une masse critique suffisamment
important pour attirer et conserver un nombre significatif d’individus de
niveau mondial, c’est à dire ayant le talent nécessaire pour s’établir dans
une cité ou dans une autre au gré de leurs intérêts.
[4] Il est à noter que ces villes sont souvent le lieu de résidence de sièges sociaux de compagnies majeures en technologie. Ici, la région de Seattle (Redmont) accueille le siège social de Microsoft, alors que Stockholm accueille entre autres le siège social d’Ericsson.
[5] Charles Halary, directeur de ce mémoire, proposait en 1994 un essai sur les migrations scientifiques internationales. Il y suggère l’existence de réseaux qui se détachent peu à peu du concept de nation et dont les hommes de sciences forment le cœur. Halary Charles, Les Exilés du Savoir - Les migrations scientifiques internationales et leurs mobiles, Paris, L'Harmattan, 1994.
[6] Il faut dire que ces villes plus petites peuvent toutefois répliquer en tentant de créer des concentrations dans certains domaines de pointe, à l’aide de parcs industriels.
[7] ‘Industrial clustering’
[8] Smilor, Kozmetsky, Gibson et al., Creating the Technopolis – Linking
Technology Commercialization and Economic Development, Ballinger Publishing
Co., Cambridge, Mass., 1988, p.xiii-xiv.
[9] Benko Georges, Géographie des technopôles, Masson, Paris , 1991.p. 91-93
[10] ibid., p.93.
[11] Il y a peu d’ouvrages académiques qui ne mentionnent pas l’origine de l’expression. Je ne ferai pas exception ici : la Silicon Valley fut ainsi nommée par le journaliste Don Hoefler en 1971, alors qu’il était éditeur d’un bulletin d’information sur l’électronique.
[12] ibid., p.102. (Une anecdote veut que Terman ait accepté un poste au MIT sur la côte est américaine, mais suite à une maladie, il se soit relocalisé en Californie pour son climat plus clément.)
[13] ibid., pp.63-73, et surtout le
chapitre suivant : Larsen, Everett, ‘Silicon
Valley – The Rise and Falling Off of Entrepreneurial Fever’, ibid.,
pp.99-115.
[14] ibid., pp.99-100.
[15] Botkin James W., ‘Route 128 – Its history and Destiny’, ibid., p.118. L’auteur fait lui-même référence à un classique de l’économie : Long Wave Economic Cycles par Kondratieff (1935) et cite la région de Boston comme un exemple typique de ce concept.
[16] Tatsuno Sheridan, Les Technopoles ou la révolution de l’intelligence, Paris, Éditions d’Organisation, 1987.
[17] Ministère du commerce international et de l’industrie au Japon
[18]
Hillner Jennifer et al., ‘Venture Capitals’, Wired,
vol. 8 no.7, Juillet 2000, p.258-271.
[19] Pour plus de précision, je préfère
citer ce passage en entier: "We rated each zone from 1 to 4 according to
the factors that make the Valley a stronghold: the ability of area universities
and research facilities to train skilled workers or develop new technologies;
the presence of established companies and multinationals to provide expertise
and economic stability; the population's entrepreneurial drive to start new ventures;
and the availability of venture capital to ensure that the ideas make it to the
market." Ibid., p.259.
[20] PriceWaterhouseCoopers, "Toronto New Media Works Study", Janvier 2000, p.8. (Traduction de l’auteur)
[21] Au niveau de Montréal, voir les critiques face au projet de Cité du Multimédia : La Cité du Multimédia de Montréal – Jean-Sébastien Marsan (2000), http://www.mmedium.com/dossiers/cite_multimedia/index.html .
[22] IDRC/CRDI, CIID-Montevideo, ‘Incubating and Sustaining Learning & Innovation Poles in Latin America and the Caribbean’ http://www.idrc.ca/lacro/smmeit/innovacion/ic2.html . (Ce travail est un effort commun entre des chercheurs d’Austin au Texas et de Curitiba au Brésil.)