Villeneuve, S. et A.-M. Parisot (2006) "Profils phonologiques de l'interprète français/langue des signes québécoise : l'interprète débutant et l'interprète expert", Colloque International Syntaxe, interprétation, lexique des langues signées, Université de Lille 3, 1er et 2 juin.
La pratique professionnelle de l'interprétation français/langue
des signes québécoise (dorénavant LSQ) existe au Québec
depuis moins de 30 ans. Il s'agit d'une profession relativement jeune et plutôt
marginale au Québec en ce qu'on estime à un peu moins de 300 le
nombre d'interprètes visuels (CQDA, 2004). Il est toutefois reconnu que
certains interprètes québécois souffrent de troubles musculo-squelettiques
(dorénavant TMS) (Durand, Delisle et Imbeau, 2001). Récemment,
cette problématique a fait l'objet d'une recherche clinique visant à
identifier les facteurs responsables des TMS chez les interprètes dont
la LSQ est la langue de travail (Delisle, Durand, Imbeau, Larivière et
Santos, 2004). Les facteurs identifiés sont le stress et le contrôle
biomécanique des articulateurs. Les interprètes ayant participé
à l'étude ont suggéré d'ajouter une dimension linguistique
au protocole d'intervention. À cet effet, le choix des items lexicaux
a été ciblé de façon à contrôler la
charge biomécanique concentrée sur les membres supérieurs
et des substitutions lexicales ont été suggérées.
À titre d'exemple, on recommande le remplacement du signe COMPAGNIE,
dont l'articulation demande un mouvement de rotation interne (pronation/supination)
de l'avant-bras, par le signe USINE, dont le mouvement semble moins blessant.
La question que nous soulevons dans cette présentation est la suivante
: Compte tenu que le contrôle de substitutions lexicales en situation
d'interprétation représente un choix coûteux en termes de
planification cognitive (Herbulot, 2004), serait-il pertinent de proposer un
modèle d'expertise basé sur la manipulation des éléments
phonologiques de la LSQ chez l'interprète LSQ/français? De façon
à présenter des éléments de réponse à
cette question, nous proposons l'analyse comparative de la production phonologique
de deux groupes (débutants et experts) d'interprètes LSQ/français
en fonction de phénomènes d'économie articulatoire tels
que l'assimilation phonologique (configuration manuelle, mouvement et lieux),
les déplacements articulatoires et la modification de l'arrangement manuel.
Le corpus sur lequel porte notre analyse descriptive est constitué de
discours LSQ produits par 10 interprètes (5 débutants et 5 experts
) enregistrés en situation d'interprétation. Chacun des participants
devait interpréter en LSQ deux discours (un familier et un scientifique)
produits en français oral. Les éléments narratifs des deux
discours ont été préalablement contrôlés pour
forcer la production de structures phonologiques spécifiques telles que
les encodages parallèles ou encore une utilisation maximale de l'espace.
L'analyse des productions à l'aide de la typologie des déplacements
de lieux d'articulation (Lavoie et Villeneuve, 1999; 2000) ainsi que la description
qualitative et quantitative des différents types d'assimilations (configuration
manuelle, arrangement manuel, orientation et mouvement des mains) nous a permis
de faire un portrait des différents types de modifications phonologiques.
Dans un premier temps, nous présenterons la description phonologique
qualitative et quantitative des productions respectives des débutants
et des experts. Dans un deuxième temps, nous discuterons des résultats
de l'analyse statistique (test Student T) des distinctions phonologiques entre
la production des sujets débutants et experts. Ceci nous permettra de
proposer un profil phonologique de chacun des groupes. Nous montrerons, entre
autres, que les sujets experts de notre expérimentation se démarquent
des sujets débutants quant au nombre et au type de modifications phonologiques
au profit d'une économie articulatoire.
Références :
CQDA. 2004. Dossier sur les services d'interprétation visuelle. Résumé
des points saillants et recommandations. Montréal: Centre québécois
de la déficience auditive.
Delisle, A., M.-J. Durand, D. Imbeau, C. Larivière et B. Santos. 2004.
" Suivi de deux interventions visant la réduction de la douleur
musculo-squelettique chez des interprètes en langage signé ".
Dans Actes du colloque la santé et la sécurité du travail
au Québec: une collaboration multidisciplinaire: Congrès de l'ACFAS,
Montréal, Canada.
Durand, M.-J., A. Delisle et D. Imbeau. 2001. " A program to reduce occupational
upper extremity symptoms in sign language interpreters. Step 1: Descriptive
study ". Dans Programme and Abstract Book of the Fourth International Scientific
Conference on Prevention of Work-Related Musculoskeletal Disorders (PREMUS 2001),
September 30th-October 4th, Amsterdam, The Netherlands.
Herbulot, F. 2004. " La Théorie interprétative ou Théorie
du sens : point de vue d'une praticienne ". META, vol. 49, no 2, p. 307-315.
Lavoie, C. et S. Villeneuve. 1999. " Distance phonologique entre le lieu
d'articulation cible et le lieu d'articulation produit dans l'acquisition de
la langue des signes québécoise ". Dans Actes du congrès
annuel de l'Association canadienne de linguistique, p.162-189.
__________. 2000. " Acquisition du lieu d'articulation en langue des signes
québécoise chez trois enfants sourds : étude de cas ".
Revue québécoise de linguistique, vol. 28, no 2, p. 99-125.