Dubuisson, C. (1998) «UQAM-IRD. La naissance du partenariat et les fondements de la recherche», présentation aux Directeurs cliniques des Centres de réadaptation du Québec, 28 mai.

1. Historique du Groupe de recherche et du partenariat

1.1 Quelques dates

1985 Début des recherches sur le français sourd à l'UQAM

1988 Début des recherches sur la langue des signes québécoise (LSQ) à l'UQAM

1992 Colloque sur le bilinguisme à l'IRD

1993 Première demande de subvention en partenariat au Conseil québécois de la recherche sociale (CQRS) (programme de recherche)

1995 Première subvention d'équipe CQRS

1997 Renouvellement de la subvention d'équipe du CQRS

1.2 Les fondements de la recherche : le bilinguisme

1.2.1 Perceptions de la surdité et philosophies d'éducation pour les Sourds

1.2.1.1 Le modèle de l'égalité ou du déficit : la vision pathologique de la surdité

Historiquement la surdité a été perçue socialement par les entendants de façon pathologique, comme un déficit. Au nom de l'égalité des individus, les entendants se sont arrogé le rôle de défenseurs, de protecteurs et de gardiens des sourds. Ils ont interprété leurs besoins et leurs désirs. Le concept d'égalité n'est pas toujours garant de l'absence de domination.

Selon cette vision médicale ou pathologique de la surdité, il s'agit de tout mettre en oeuvre pour que les sourds ressemblent le plus possible aux entendants. On a donc recours à des prothèses ou même des implants et surtout on consacre énormément de temps et d'énergie à leur apprendre à parler et à comprendre la langue orale. Les prémisses non formulées de cette vision sont que les entendants constituent le modèle à atteindre et que les langues orales sont les seules langues à part entière.

1.2.1.2 Le modèle de la différence : la vision culturelle de la surdité

Il existe une autre vision de la surdité que le modèle pathologique. C'est la vision des Sourds, qui se considèrent comme une minorité culturelle et assument leurs différences. Leur but n'est pas de devenir le plus possible semblable aux entendants, mais plutôt de vivre leur surdité de façon épanouie. Ils reconnaissent leur appartenance à une société entendante qui englobe leur communauté, mais se sentent des liens avec toutes les communautés sourdes du monde. Les Sourds sont conscients de posséder une langue et une culture et souhaitent la transmettre aux enfants sourds de parents entendants auprès desquels ils se sentent la responsabilité d'agir comme modèles.

1.2.2 Justifications scientifiques de la vision culturelle de la surdité

1.2.2.1 Les langues signées : des langues à part entière

La LSQ, même si elle n’est encore que partiellement décrite, est une langue à part entière, qui possède non seulement un lexique, mais aussi une phonologie, une morphologie, une syntaxe et des règles discursives propres, qui est conforme à ce que l'on sait des universaux linguistiques et qui s'acquiert de façon spontanée en milieu naturel.

1.2.2.2 La langue première des enfants sourds

Il ne peut y avoir de langue première sans que l’individu ait un accès direct et spontané à cette langue. La langue des signes est la langue maternelle des enfants sourds d’une part parce que c’est la langue que les enfants sourds acquièrent le plus facilement et le plus spontanément, d’autre part parce que c’est la langue qu’ils maîtrisent le mieux. De plus, c’est la langue qu’ils utilisent le plus au cours de leur vie, celle avec laquelle ils s’identifient et par laquelle les autres les identifient.

1.2.3 Le constat d’échec de l’oralisme et de la communication totale

Les recherches sur les difficultés des sourds à l’écrit ont commencé en 1921. Depuis, elles se succèdent et aboutissent toujours presque invariablement à un constat d’échec. En lecture, ce qui ressort, c’est que les sourds plafonnent au niveau de la troisième ou de la quatrième année du primaire. Le constat d’échec des sourds en écriture est également omniprésent dans la littérature. Plus de la moitié des phrases écrites sont mal construites, quel que soit le niveau scolaire.

1.3 Les axes de recherche
- axe A : intervention auprès des parents entendants ayant des enfants sourds
- axe B : acquisition/enseignement de la langue signée chez les enfants sourds
- axe C : réadaptation en français écrit

1.4 Les recherches connexes

- La description de la LSQ et l’élaboration de la grammaire descriptive
- L’élaboration de répertoires de signes techniques et le soutien à l’élaboration du dictionnaire
- L’expérimentation de stratégies bilingues auprès des adultes
- L’encadrement des projets d’implantation du bilinguisme à l’école
- La formation d’interprètes gestuel(le)s

 

UQAM-IRD
Les réalisations et le changement des pratiques

1. INTERVENTION AUPRÈS DES PARENTS ENTENDANTS AYANT DES ENFANTS SOURDS
1.1 Objectifs
Objectif général :
comprendre et décrire la culture sourde québécoise, les conditions de vie des Sourds (famille, école, travail, etc.) et l'évolution de la communauté de façon à trouver des moyens de faciliter la communication entre sourds et entendants.
Objectifs spécifiques :
1. décrire les perceptions et le vécu des Sourds et de leurs proches en termes de communication et de langue;
2. informer les parents sur la vision linguistique de la surdité;
3. évaluer les programmes d’enseignement de la LSQ adaptés aux besoins des parents entendants d’enfants sourds et proposer des moyens de les améliorer.
1.2 Description de la recherche
1.2.1 En rapport avec l’objectif 1
Un corpus a été constitué à partir d’entrevues. Les sujets sont des personnes sourdes (oralistes et gestuelles) et des personnes entendantes ayant côtoyé la surdité de près (parents d’enfants sourds, conjoints de sourds, enfants entendants nés de parents sourds).
Les entrevues, de type semi-dirigé, touchent différents thèmes tels la vie familiale/jeunesse, le vécu scolaire, la vie familiale/adulte, le vécu social et le travail. Tous ces aspects sont abordés sous l’angle de la communication. Par exemple, sous le thème vie familiale/jeunesse on aborde les relations avec les parents, la famille immédiate et élargie, la participation à la vie de famille et l’insertion sociale (voisinage, etc.).
1.2.2 En rapport avec l’objectif 2
Un synthèse des recherches récentes en acquisition de la langue première, en apprentissage de la langue seconde, en neurolinguistique et en théorie de la lecture a permis la préparation de deux conférences :
La LSQ, votre enfant sourd et vous
1. La langue maternelle de votre enfant : le français ou la LSQ ?
2. La LSQ pour l’apprentissage de la lecture
1.2.3 En rapport avec l’objectif 3
(pas encore commencé) L’évaluation sera de type qualitatif essentiellement.
1.3 Retombées
· Publication d’un livre rapportant des témoignages sur le vécu de la surdité (publication prévue pour 2000).
· Préparation d’une série de conférences destinées aux parents présentant une vision linguistique de la surdité (conférences déjà données une première fois).
· Évaluation du programme de l’IRD (à venir).
2. ACQUISITION/ENSEIGNEMENT DE LA LANGUE SIGNÉE CHEZ LES ENFANTS SOURDS
2.1 Objectifs
Objectif général :
décrire l’acquisition et le développement de la LSQ.
Objectifs spécifiques :
1. décrire l’acquisition et le développement du schéma de récit;
2. décrire l’acquisition et le développement de l’utilisation de la référence spatiale;
3. décrire l’acquisition et le développement de l’utilisation de l’espace dans l’expression du temps;
4. évaluation du programme de LSQ de l’IRD.
2.2 Description de la recherche
2.2.1 En rapport avec l’objectif 1
Recueil d’un corpus vidéo à l’école Gadbois. Quarante enfants ont raconté à une adulte sourde l’histoire qu’ils venaient de visionner sur une vidéo sans parole. La recherche en est à l’étape de la transcription du corpus.
2.2.2 En rapport avec l’objectif 2
Le corpus constitué pour l’objectif 1 sera utilisé. Une analyse systématique de l’utilisation de l’espace pour les noms, les pronoms et les verbes sera effectuée. Les résultats seront comparés à ceux d’une étude similaire effectuée sur l’enregistrement de la même histoire racontée par deux adultes sourds.
2.2.3 En rapport avec l’objectif 3
Des études de cas ont été réalisées avec trois enfants (2 de parents entendants et 1 de parents sourds) sur la compréhension et la production des repères de temps. L’analyse est en cours.
2.2.4 En rapport avec l’objectif 3
Deux enregistrements ont été réalisés et un troisième est imminent dans le cadre du programme LSQ de l’IRD. Une auxiliaire parentale sourde raconte une histoire sur vidéo. Les enfants doivent, à tour de rôle, raconter à leur tour l’histoire à une autre auxiliaire parentale sourde. Une analyse complète de la production des enfants est en cours (analyse phonologique, morphologique, syntaxique, sémantique).
2.3 Retombées
Les recherches réalisées :
· vont permettre de disposer d’une description plus complète du développement de la LSQ;
· vont influencer et enrichir le travail des intervenants de réadaptation et seront transférables au milieu de l’éducation
· vont permettre de développer des outils concrets pour stimuler l’acquisition et le développement de la langue signée;
· vont permettre de développer des instruments destinés aux intervenants et aux parents pour l’évaluation des acquis langagiers en LSQ et d’élaborer des plans d’intervention réalistes et sensibles à l’évolution de l’enfant (un outil d’évaluation est en période d’expérimentation, un autre est en cours de production et deux autres sont à l’étape de la conception);
· vont fournir une première évaluation d’un programme novateur de l’IRD (résultats prévus pour 1999).
3. RÉADAPTATION EN FRANÇAIS ÉCRIT
3.1 Objectifs
Objectif général à long terme :
comprendre et de décrire les modes de raisonnement des Sourds dans leur utilisation du français écrit.
Objectifs spécifiques :
· En lecture:
1. il s’agit de déterminer, pour des adultes sourds l’importance des connaissances morphologiques de formation des mots;
2. il s’agit de déterminer l'importance relative des variables linguistiques (connaissance du vocabulaire, reconnaissance automatique des mots, etc.) et métacognitives (pourquoi on lit, comment on réagit quand on ne comprend pas, etc.).
· En écriture :
1. il s’agit de procéder à une étude comparative de ce que des adultes sourds sont capables d’exprimer en LSQ et en français écrit, pour analyser les stratégies utilisées pour passer d’une langue à l’autre;
2. il s’agit de vérifier l’impact de l’auto-explication.
3.2 Description de la recherche
3.2.1 En rapport avec l’objectif 1 en lecture
(pas encore commencé). Il s’agira de comparer les résultats en lecture de deux groupes d’adultes sourds dont l’un seulement aura reçu une formation sur les marqueurs morphologiques de catégories grammaticales (par exemple, un mot qui se termine en er est le plus souvent un verbe, un mot qui se termine et ment est souvent un adverbe, etc.)
3.2.2 En rapport avec l’objectif 2 en lecture
Des tests de lecture informatisés seront administrés à des adultes sourds, à des adultes entendants et à des enfants entendants. Les résultats seront comparés en termes de temps de lecture de chaque mot (mesuré au millième de seconde) et de nombre d’erreurs. La technique Zigzag sera utilisée.
3.2.3 En rapport avec l’objectif 1 en écriture
Pour parler de l’influence de la langue première dans l’apprentissage de la langue seconde , on utilise le terme transfert. Le transfert constitue un facteur important dans l’acquisition d’une langue seconde. Dans le cas qui nous occupe, la LSQ, langue première des Sourds, et le français, leur langue seconde, sont à la fois très distantes et très proches. Elles sont distantes essentiellement par leur modalité. Elles sont proches à cause de l’espace culturel que partagent leurs locuteurs/signeurs.
Les données seront recueillies par observation d’adultes sourds réalisant des activités de traduction au français à partir de discours en LSQ enregistrée sur vidéo.
3.2.4 En rapport avec l’objectif 2 en écriture
L’auto-explication est une activité cognitive dans laquelle une personne utilise une partie de ses connaissances de manière à pouvoir y intégrer une donnée nouvelle. Concrètement, l’auto-explication peut prendre la forme d’un discours intérieur dans lequel une personne réalise des inférences qui servent à unifier les nouvelles données rencontrées dans un problème ou dans un exposé avec des connaissances déjà acquises. L’auto-explication est donc une composante d’un processus d’apprentissage.
Une phase d’auto-explication sera insérée dans l’activité de traduction. L’auto-explication, lorsque verbalisée, a l’avantage d’offrir une fenêtre ouverte sur tous les processus de pensée en action d’une personne en situation d’apprentissage.
3.3 Retombées
La recherche :
· a déjà résulté en l’ouverture d’un Centre d’aide en français;
· permettra de documenter les modes de raisonnement des sourds dans leur utilisation du français écrit, ce qui devrait avoir une influence dans le champ de l’andragogie et de l’éducation des adultes sourds;
· fournira des instruments d’intervention aux praticiens de différents milieux (travail, école, loisirs, etc.) de façon à ce qu’ils adaptent l’environnement aux besoins de communication des personnes sourdes;
· permettra la production de matériel pédagogique multimédia.
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