André Bareau, 2000, En suivant Bouddha, Paris, Éditions du Félin, Philippe Lebaud, 301 p.

 

 

      Né en 1921, mort en 1993, André Bareau est l’un des plus grands historiens du bouddhisme ancien. Reconstituer l’histoire et la doctrine du bouddhisme primitif — tâche qu’il s’était fixée et qu’il a poursuivie toute sa vie — n’était guère aisé. En effet, dès le premier siècle après la mort du Bouddha (vers 480 av. n.è.), l’amour et l’admiration que lui vouaient les moines et, plus encore, les fidèles laïcs, les ont conduits à lui attribuer des exploits des plus merveilleux et à lui offrir un culte. Or, durant les cinq premiers siècles du bouddhisme, la tradition fut conservée uniquement de façon orale. Le canon bouddhique qui nous est parvenu comprend donc de nombreux développements hagiographiques et, si certains d’entre eux sont faciles à reconnaître (par exemple quand le Bouddha s’envole et projette des milliers de copies de lui-même dans le ciel), d’autres sont plus difficiles à repérer.

      André Bareau s’est attaché à trier selon leur vraisemblance les différentes versions du canon bouddhique, disponibles en sanskrit, pâli, chinois, tibétain et japonais, comme en témoignent ses nombreux articles, entre autres ceux publiés dans le Bulletin de l’école française d’Extrême-Orient (BÉFEO) sur la naissance, la vie et la mort du Bouddha (on trouvera une bibliographie complète avec une notice nécrologique, BÉFEO 81, 1994). Qu’on me permette de citer en exemple un de ses derniers articles, « Les agissements de Devadatta selon les chapitres relatifs au schisme dans les divers Vinayapitaka » (BÉFEO 78, 1991). Bareau nous y parle de ce Devadatta, cousin envieux de Gautama, dont la littérature bouddhique a fait un bien triste sire, qui voue une haine inlassable au Bouddha au point de provoquer, peu après la mort de ce dernier, le premier schisme de la Communauté. Or, l’étude de Bareau montre que Devadatta n’était pas le moine débauché qu’on a dit, mais plutôt un rigoriste qui, vers la fin de la vie du Bouddha, et alors que celui-ci avait déjà bien adouci les règles monastiques, prôna un retour à la pureté et à l’austérité des premiers jours. Cet article, à l’instar de nombreux autres, jette un éclairage nouveau sur les origines du bouddhisme et, malgré le caractère simplement probable de ses conclusions, est, tout comme les autres articles de Bareau, d’une remarquable intelligence et un modèle de rigueur scientifique.

      En suivant Bouddha n’a pas la même ambition que les articles que je viens d’évoquer. Il ne s’agit pas, pour Bareau, de reconstituer la vie et la doctrine ancienne du Bouddha en faisant une critique philologique et historique des sources, mais de traduire fidèlement les textes qui en parlent le mieux. Ce faisant, il sélectionne, dans la masse des textes disponibles, ceux que son expérience l’amène à considérer comme les plus proches sinon de la réalité, du moins de l’esprit du bouddhisme primitif, et il en fait la présentation. Ce sont là les deux richesses du livre.

      La présentation, située au début du volume, est de longueur moyenne mais solide : une trentaine de pages décrivent le contexte historique, la vie du Bouddha et la littérature canonique, puis une autre trentaine de pages exposent les différents thèmes qui structurent le livre. Chaque texte est lui-même précédé d’une introduction de quelques lignes où Bareau examine son authenticité et son intérêt. Le tout est fait avec concision et simplicité, sans entrer dans les controverses scientifiques, mais en faisant profiter le lecteur de leurs fruits. Et surtout, il faut souligner la très grande valeur pédagogique de l’exposé de Bareau. Son explication des cinq agrégats qui constituent la personne, notamment, est d’une rare clarté.

      Les textes bouddhiques, quant à eux, constituent les quatre cinquièmes du livre, véritable bonheur vu la difficulté de les trouver dans une traduction française de qualité. Ils ont été choisis selon trois thèmes, la jeunesse et les débuts de la prédication du Bouddha, son enseignement, et la fin de sa vie. L’auteur n’a retenu que des textes fixés durant les cinq premiers siècles du bouddhisme. Tous appartiennent donc au petit véhicule. Ils sont tirés des deux premières corbeilles du Canon bouddhique, le sûtra-pitaka (corbeille des sermons) et le vinaya-pitaka (corbeille des recueils de règles monastiques), parce que celles-ci sont plus anciennes et plus informatives sur le bouddhisme ancien que l’abhidharma-pitaka (corbeille de la doctrine). Ce Canon nous est parvenu en entier dans la version des Theravâdin (les bouddhistes du Sri Lanka). On possède toutefois des extraits des versions d’autres sectes. Or, comme ces autres versions sont pratiquement inédites en français et qu’elles ne sont pas moins proches du bouddhisme primitif que le Canon theravâda, c’est celles-là que Bareau a le plus souvent choisies. Ainsi, les textes sur la jeunesse et les débuts de la prédication du Bouddha proviennent des Canons Mahîçâsaka et Dharmaguptaka (conservés en chinois seulement).

      Le premier groupe de textes traite de la jeunesse du Bouddha et du début de sa prédication. Il n’y a rien sur sa naissance ni son enfance, mais les quatre rencontres qui décidèrent le Bouddha à renoncer au monde sont relatées. En tout, quatorze textes traitent de l’Éveil jusqu’au moment où le Bouddha commença d’enseigner, et encore vingt et un rapportent ses premiers sermons, ses premières conversions et ses premiers voyages.

      Second groupe : l’enseignement attribué au Bouddha. Ces textes de doctrine sont regroupés en quatre parties qui correspondent aux quatre nobles vérités sur la douleur, plus une cinquième issue du sutta-nipâta, comportant des sermons sur des sujets variés. La première noble vérité affirme que le monde est douleur, ce qu’illustrent deux textes surprenants sur la destruction et la réapparition du monde ; la seconde vérité, sur l’origine de la douleur, est représentée par quatre textes sur la production conditionnée et la rétribution des actes ; la troisième vérité annonce que la douleur peut cesser, ce que montrent encore quatre textes sur l’extinction (nirvâna). La quatrième vérité, enfin, qui expose la voie qui mène à la cessation de la douleur, est défendue par dix textes. Ces derniers sont d’un intérêt particulier parce qu’ils décrivent, notamment, des exercices et des méditations qui permettent au moine d’avancer dans la Voie. Ceux qui s’intéressent au bouddhisme mais n’ont qu’une très vague idée des pratiques des moines, trouveront là des réponses à plusieurs de leurs questions.

      Les textes du troisième groupe, enfin, narrent la fin de la vie du Bouddha, dix-neuf portant sur son extinction finale et neuf sur les événements qui l’ont suivie (pour une étude de l’ensemble des textes relatifs à la mort du Bouddha, on pourra lire « La composition et les étapes de la formation progressive du Mahâparinirvânasûtra ancien », BÉFEO 66, 1979).

      Les textes sont bien choisis et en général fort sobres. On trouve, ici et là, des indications précieuses sur la condition féminine à l’époque du Bienheureux, mais malheureusement le texte qui relate l’acceptation par le Bouddha de l’ordination des femmes n’a pas été retenu.

      Le livre recensé est la réimpression d’un ouvrage d’abord publié en 1985. Certains regretteront que l’édition 2000 ait renoncé à reproduire les huit pages de planches de l’édition précédente, mais le livre n’en est sans doute que plus accessible financièrement. En suivant Bouddha est, par ailleurs, une version remaniée d’un autre livre d’André Bareau, simplement intitulé Bouddha (publié en 1962, à Paris, chez Seghers). Les présentations de 1962 se retrouvent en grande partie et souvent textuellement dans l’édition de 2000, et une partie des textes que Bareau présente est commune aux deux. Je signalerai enfin que l’édition de 1962 offrait l’avantage d’ajouter, dans les présentations de Bareau, de nombreux termes sanskrits, lesquels ont été presque tous éliminés de l’édition 2000, qui contient toutefois un glossaire sanskrit-français. Enfin, Bouddha offrait un autre groupe de textes sur l’organisation de la Communauté, qui fait défaut dans En suivant Bouddha.

      Que dire, enfin, de ce livre d’André Bareau, sinon qu’il laisse songeur. Un choc culturel attend tout Occidental qui aborde la littérature indienne, à cause de l’étrangeté de certaines idées et de présupposés qui sont si différents des nôtres. Il se dégage pourtant de la lecture d’En suivant Bouddha une impression d’humanité profonde qui touche le lecteur. On aspire alors à entrer en nous-mêmes pour rechercher ce qui compte vraiment. Ce n’est pas un mince mérite de ce livre de nous communiquer un peu de l’apaisement que recherchait le Bienheureux.

 

Jean-François Belzile

Université du Québec à Montréal