SPINOZA, " L'HOMME IVRE DE DIEU "
Spinoza dans
son contexte
Les Provinces-Unies au XVIIe siËcle
Spinoza est nÈ en 1632 ý Amsterdam dans ce que l'on appelle alors les
Provinces-Unies. Au XVIe siËcle, ces territoires font partie du Saint-Empire et
sont sous domination espagnole. Guillaume d'Orange-Nassau dit le Taciturne
(1533-1584) lance le mouvement de libÈration national qui commence en 1568
pour se terminer en 1648 avec le TraitÈ de Westphalie, par lequel l'Espagne
reconnaÓt de jure les Provinces-Unies et leur indÈpendance du Saint-Empire.
En 1650, la population des Provinces-Unies est estimÈe ý 1,9 million d'habitants, la
moitiÈ vivant dans les villes. Ces territoires s'ouvrent trËs tÙt au protestantisme et le
calvinisme y devient la religion d'Štat. Au XVIIe siËcle, alors que l'Europe est en
pleine crise Èconomique, les Provinces-Unies, qui sont alors la premiËre puissance
Èconomique mondiale, connaissent un siËcle d'or. Et c'est cette trËs grande
prospÈritÈ Èconomique qui est ý l'origine de l'indÈpendance politique des
Provinces-Unies. Amsterdam est ý cette Èpoque la plaque tournante du commerce
international pour l'Europe et on y trouve la plus importante banque. Les
Provinces-Unies, qui exercent un quasi-monopole sur le commerce maritime,
fondent des comptoirs coloniaux en AmÈrique (Nouvelle-Amsterdam), aux Indes,
au Bengale, au Ceylan, au Cap. Ses sociÈtÈs par action (la Cie des Indes orientales
et la Cie des Indes occidentales) font le commerce d'esclaves et de produits de
plantations (cÙte occidentale d'Afrique, BrÈzil, CaraÔbes, etc.).
Dans cette Europe du XVIIe siËcle o˜ les persÈcutions religieuses sont trËs
importantes, il existe dans les Provinces-Unies un climat de tolÈrance religieuse et
cela, malgrÈ le patriotisme anti-espagnol. Gr’ce ý cette tolÈrance religieuse et ý leur
prospÈritÈ Èconomique, les Provinces-Unies deviennent la " librairie gÈnÈrale de
l'Europe "; on y publie et on y commerce de nombreux ouvrages interdits ailleurs
sur le continent. De plus, ce climat favorise l'arrivÈe de nombreux savants et
rÈfugiÈs politiques, de sorte que le pays devient le centre culturel de l'Europe.
Les Provinces-Unies sont une fÈdÈration trËs dÈcentralisÈe de sept provinces
Ègales, mais dont la Hollande est la plus puissante et la plus peuplÈe, ce qui dans
les faits lui donne un contrÙle politique effectif. Le dÈveloppement inÈgal entre les
diffÈrentes provinces, tout comme entre la campagne et les villes, et la
non-rÈpartition des richesses font en sorte que d'immenses fortunes cÙtoient la
pauvretÈ du paysannat et la misËre du prolÈtariat. Par ailleurs, une lutte oppose les
deux grands partis politiques :
a) les orangistes, formÈs par la famille d'Orange-Nassau, la noblesse, les
propriÈtaires terriens et l'armÈe, recherchent un Štat centralisÈ et sont de foi
calviniste;
b) les rÈpublicains, formÈs par la bourgeoisie urbaine, industrielle et commerciale,
veulent le dÈveloppement d'une Èconomie libÈrale, sont provincialistes et prÙnent la
tolÈrance religieuse.
En 1650, un conflit ouvert Èmerge entre ces deux grands partis. Guillaume II
d'Orange-Nassau (1626-1650) meurt subitement et, dans la mÍme annÈe, on
abolit la fonction de Stathouder gÈnÈral qui avait ý sa charge les pouvoirs exÈcutif
et militaire de l'Štat. Ces tensions font que Jan de Witt (1625-1672), du parti
rÈpublicain, devient, en 1653, Grand pensionnaire (prÈsident de l'assemblÈe des
reprÈsentants des 7 provinces). Cependant, le peuple reste attachÈ ý la maison
d'Orange-Nassau, de sorte que le parti rÈpublicain devient un parti de rÈgents.
Sous la gouverne de Jan de Witt, une sÈrie de guerres pour gagner le monopole
des marchÈs font rage, ce qui affaiblit les Provinces-Unies. En 1654, par l'Acte de
navigation, le gouvernement d'Angleterre stipule que toutes les marchandises
partant du pays ou y entrant doivent Ítre chargÈes sur des bateaux anglais. Cette
mesure met un terme au quasi-monopole maritime des Provinces-Unies. En 1672,
la politique d'hÈgÈmonie de Louis XIV et les rivalitÈs intÈrieures mettent fin ý la
rÈpublique et amËnent au pouvoir Guillaume III d'Orange-Nassau (1650-1702),
celui-lý mÍme qui, en 1689, acceptera le nouveau rÈgime constitutionnel
d'Angleterre et deviendra le roi de ce pays.
Nicolaus Benedictus de Spinoza, peinture anonyme, vers 1665.
Spinoza : influences et motivations
Spinoza est le fils d'un marchand juif d'Amsterdam. Il reÁoit un enseignement
hÈbraÔque traditionnel et il est trËs tÙt initiÈ aux mathÈmatiques, ý la physique, ý la
gÈomÈtrie et ý la philosophie cartÈsienne. Il frÈquente aussi les milieux chrÈtiens,
tout particuliËrement les collÈgiants et les mennonites, reconnus pour leur esprit de
tolÈrance et de libre spÈculation. En 1656, son rejet du judaÔsme et du
christianisme, son rationalisme et ses liens avec les libÈraux et les rÈpublicains (Jan
de Witt) lui valent l'excommunication juive.
Extrait 14.1A
Par dÈcret des Anges, par les mots des Saints, nous bannissons,
Ècartons, maudissons et dÈclarons anathËme Baruch de Espinoza [...]
avec toutes les malÈdictions Ècrites dans la Loi. Maudit soit-il le jour
et maudit soit-il la nuit, maudit soit-il ý son coucher et maudit soit-il ý
son lever, maudit soit-il en sortant et maudit soit-il en entrant. Et le
Seigneur veuille ne pas lui pardonner et qu'ainsi s'abattent sur lui la
foudre et le zËle du Seigneur [...].
Et nous avertissons que personne ne peut lui parler oralement ou par
Ècrit, ni lui consentir aucune faveur, ni rester sous le mÍme toit que lui,
ni lire de papier fait ou Ècrit par lui.
Sentence d'excommunication de Baruch de Espinoza, 1656.
Ce rejet de la communautÈ juive, mais aussi ses positions trËs critiques envers la
religion en gÈnÈral provoquent envers lui des persÈcutions et une tentative
d'assassinat. ForcÈ de quitter la maison familiale, il devient polisseur de lunettes. ¿
partir de ce moment, Spinoza porte une attention soutenue ý la distribution de ses
Ècrits, vu les rÈactions trËs vives que suscitent ses diffÈrentes prises de position. En
1665. il interrompt l'Ècriture de l'Šthique, oeuvre centrale de sa philosophie, pour
entreprendre celle du TraitÈ thÈologico-politique, qui est publiÈ anonymement en
1670.
Cet ouvrage est sans nul doute celui qui, du vivant de Spinoza, suscite le plus de
remous dans toute l'Europe et cela, autant chez les philosophes que chez les
thÈologiens de toutes tendances. Spinoza y distingue de faÁon radicale la thÈologie
de la philosophie, la premiËre cherchant le salut des hommes par la foi et
l'obÈissance, la seconde, le salut des hommes par la connaissance naturelle et la
libertÈ de penser. De plus, Spinoza propose une interprÈtation rationnelle des
Saintes Šcritures qui fait d'elles des livres historiques d'origine purement humaine. Il
nie l'existence d'un Dieu crÈateur personnel, de mÍme que certains dogmes
(l'incarnation, la rÈdemption, la rÈsurrection, etc.). ¿ partir de ce moment, sa
sÈcuritÈ n'est assurÈe que gr’ce ý l'intervention de Jan de Witt. Mais avec le retour
de la famille d'Orange-Nassau au pouvoir, la situation de Spinoza devient trËs
prÈcaire.
Un dernier ÈvÈnement de la vie de Spinoza vaut la peine d'Ítre rappelÈ. En 1672,
on lui offre la chaire de philosophie de l'AcadÈmie de Heidelberg et pourtant, lui
qui vit pauvrement et qui doit constamment veiller ý sa sÈcuritÈ, il refuse ce poste
par crainte des reprÈsailles que peut provoquer son enseignement. Mais ce refus
est motivÈ par deux raisons encore plus fondamentales : d'une part, l'enseignement
public implique qu'il doit " renoncer ý poursuivre [ses] travaux philosophiques " et,
d'autre part, il se refuse ý aliÈner une partie de sa libertÈ de philosopher. Dans une
lettre ý Oldenburg (secrÈtaire de la SociÈtÈ royale de Londres) datÈe de 1665,
Spinoza livre bien son sentiment gÈnÈral sur la libertÈ de penser du philosophe : " je
consens que ceux qui le veulent, meurent pour ce qu'ils croient Ítre leur bien,
pourvu qu'il me soit permis ý moi de vivre pour la vÈritÈ. " Spinoza meurt en 1677
ý l'’ge de 44 ans.
Des prÈjugÈs
Pour Spinoza, la philosophie doit Ètudier de faÁon rationnelle les affections et les
conduites humaines et, par voie de consÈquence, les rapports sociaux et politiques
" avec la mÍme libertÈ de l'esprit dont on fait preuve dans l'Ètude des
mathÈmatiques ", en prenant soin " de ne pas porter en dÈrision les actions
humaines, de ne pas les dÈplorer, de ne pas les maudire, mais de les comprendre ".
L'Šthique est une tentative de comprendre le rapport individu/ communautÈ ý partir
d'un plan d'immanence (le monde est sans cause extÈrieure, sans instance externe)
o˜ n'intervient pas la transcendance d'un pouvoir divin sur l'homme ou de l'homme
sur la nature ou de l'homme sur l'homme. Le spinozisme ne formule
fondamentalement qu'une seule exigence : assurer la libertÈ de penser. Il n'a pour
unique but que de tracer la voie d'une existence vÈritablement libre au-delý de
l'obÈissance nÈcessaire ý toute vie sociale. Pour comprendre la trËs grande
originalitÈ de cette pensÈe, son extrÍme rigueur et la modernitÈ des questions
qu'elle soulËve encore aujourd'hui, il nous faut lire la lettre ý Oldenburg dont nous
parlions plus tÙt. L'extrait suivant rappelle les raisons qui ont motivÈ la rÈdaction du
TraitÈ thÈologico-politique.
Extrait 14.2A
Je compose actuellement un traitÈ sur la faÁon dont j'envisage
l'Šcriture et mes motifs pour l'entreprendre sont les suivants : 1) Les
prÈjugÈs des thÈologiens; je sais en effet que ce sont ces prÈjugÈs qui
s'opposent surtout ý ce que les hommes puissent appliquer leur esprit
ý la philosophie; je juge donc utile de montrer ý nu ces prÈjugÈs et
d'en dÈbarrasser les esprits rÈflÈchis. 2) L'opinion qu'a de moi le
vulgaire qui ne cesse de m'accuser d'athÈisme; je me vois obligÈ de la
combattre autant que je pourrai. 3) La libertÈ de philosopher et de
dire notre sentiment; je dÈsire l'Ètablir par tous les moyens : l'autoritÈ
excessive et le zËle indiscret des prÈdicants tendent ý la supprimer.
Baruch de Spinoza, Lettre ý Oldenburg, lettre XXX, 1665.
Regardons de plus prËs le premier motif que s'est donnÈ Spinoza lors de la
rÈdaction de son traitÈ : " montrer ý nu les prÈjugÈs " pour " en dÈbarrasser les
esprits rÈflÈchis ". Pour Spinoza, un prÈjugÈ, une opinion ou une croyance est une
prÈconception des choses qui nous est imposÈe ou que nous nous imposons. Les
hommes ont " une perception incomplËte et mutilÈe " d'eux-mÍmes et du monde et
c'est ce dÈfaut de connaissance qui est ý la source de l'irrationalitÈ des conduites
humaines. Un prÈjugÈ est donc une ignorance de soi ou du monde, c'est-ý-dire une
illusion ou une hallucination du moi et du monde. Un prÈjugÈ est une idÈe ou une
explication qui comble une prÈoccupation passionnelle, une incapacitÈ d'Ítre et
d'affirmer sa puissance d'agir et de penser.
Pour expliquer l'idÈe selon laquelle nous avons, des choses et de nous, une "
perception incomplËte et mutilÈe ", Spinoza donne cet exemple : " lorsque nous
regardons le soleil, nous imaginons qu'il est ÈloignÈ de 200 pieds environ ; cette
erreur ne consiste d'ailleurs pas dans cette seule imagination, mais dans le fait que,
en imaginant ainsi le soleil, nous ignorons sa vraie distance et la cause de cette
imagination ". Ainsi, notre conscience ne recueille que des effets et ignore les
causes; elle ne connaÓt que l'ÈvÈnementiel, c'est-ý-dire ce qui arrive ý notre corps
et ý notre esprit, les effets produits sur nous. Nous en venons ý croire que les
prÈjugÈs sont vrais, parce que nous ne savons pas ce qui, des choses, est mutilÈ et
incomplet.
Spinoza identifie les raisons pour lesquelles j'en viens ý croire que mon imagination
me fournit une idÈe adÈquate des choses (le soleil se trouve ý 200 pieds) lorsque,
en fait, cette connaissance n'est qu'un prÈjugÈ.
1. L'illusion du libre arbitre : notre conscience se perÁoit comme cause premiËre et
en vient ý affirmer son pouvoir sur le corps (inversion des causes et des effets).
Nous croyons connaÓtre les causes parce que nous nous percevons comme cause
premiËre.
2. L'illusion des causes finales : " les hommes supposent [...] que toutes les choses
naturelles agissent, comme eux-mÍmes, en vue d'une fin ".
3. L'illusion thÈologique : pour tout ce dont la conscience ne peut se dire cause
premiËre, celle-ci en appelle ý un Dieu douÈ d'entendement, de volontÈ et
s'affirmant, lui aussi, par libre dÈcret et ayant crÈÈ toutes choses en vue d'une
certaine fin.
Et c'est le mÍme " dÈfaut de connaissance " qui fait que nous nous laissons affecter
par des choses qui rÈduisent notre capacitÈ de penser et d'agir, tout en croyant
qu'elles nous rendent maÓtres de notre propre destin. L'ignorance, ou la
mÈconnaissance, des causes qui nous affectent fait en sorte que les prÈjugÈs
s'imposent ý nous : ces prÈjugÈs " s'opposent ý ce que les hommes puissent
appliquer leur esprit ý la philosophie ". Cet autre exemple de Spinoza illustre bien
cela : " Telle est la libertÈ humaine que tous se vantent de possÈder et qui consiste
en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appÈtits et ignorent les causes
qui les dÈterminent [...]. Un ivrogne croit dire par un libre dÈcret de son ’me ce
qu'ensuite, revenu ý la sobriÈtÈ, il aurait voulu taire. " Ainsi, vivre dans l'ignorance
ou la mÈconnaissance des causes, c'est Ítre serviles alors que nous nous croyons
souverains.
Pour Spinoza, nos valeurs, qu'elles soient politiques, morales ou religieuses, sont,
elles aussi, le fruit d'une " perception incomplËte et mutilÈe " de notre monde.
Lorsque nous imaginons :
1. Nous nous reprÈsentons les choses hors de nous/sans nous (exemple : la
providence/l'influence du malin);
2. Nous leur attribuons une valeur (le bien/le mal) selon le degrÈ de plaisir qu'elles
nous procurent;
3. Ces valeurs sont des qualitÈs intrinsËques que nous croyons Ítre le propre de
ces choses;
4. Avec le temps, les valeurs tendent ý s'objectiver dans des systËmes de lois, de
morale, etc.
Mais les valeurs ne sont toujours que des projections de nos dÈsirs sur des objets
qui nous affectent sous un rapport dÈterminÈ. Elles sont toujours le lieu de notre
ignorance et elles sont toujours au fondement d'un rapport de
commandement/obÈissance. Telle est pour Spinoza l'origine de la servitude
volontaire.
Extrait 14.2B
[...] la superstition est le plus sšr moyen auquel on puisse avoir
recours pour gouverner la masse. Si bien qu'on n'a pas de peine, sous
couleur de religion, tantÙt ý lui faire adorer ses rois comme des Dieux,
tantÙt ý les lui faire dÈtester et maudire comme flÈaux permanents du
genre humain. Pour Èviter ces dangereux retournements, on s'est
appliquÈ avec le plus grand soin ý embellir la religion - vraie ou fausse
- d'un cÈrÈmonial, destinÈ ý lui confÈrer une importance dominante et
ý lui assurer, de la part des fidËles, un constant respect.
Baruch Spinoza, TraitÈ thÈologico-politique, PrÈface, 1670.
Le lien entre Èthique et politique est ici trËs Èvident. En fait, pour Spinoza, une
Ètude rationnelle des affections et des conduites humaines doit nÈcessairement
mener ý la comprÈhension des rapports socio-politiques. Mais la critique des
valeurs ne mËne pas ý un nihilisme : il existe bien pour lui des prescriptions d'ordre
Èthique. L'homme libre est celui qui cherche ý persÈvÈrer dans l'existence par les
seules lois de sa nature (obÈissance ý la libertÈ). La vertu n'est pas l'obÈissance ý la
loi rÈvÈlÈe (les Saintes Šcritures), mais la connaissance de ce qui dÈtermine
l'homme ý Ítre. Toute L'Šthique ne fait qu'expliquer et mettre en exergue cette
affirmation : vouloir Ítre, c'est vouloir connaÓtre; vouloir connaÓtre, c'est vouloir Ítre
libre.
De Dieu et de
la libertÈ de
philosopher
Examinons maintenant le second des trois motifs invoquÈs par Spinoza pour
entreprendre son TraitÈ thÈologico-politique : " combattre l'opinion qui ne cesse de
m'accuser d'athÈisme ". Pour Spinoza, la substance, ou Dieu, n'est pas un Ítre
transcendant par rapport au monde. Au contraire, il existe une identitÈ absolue
entre la substance et ce monde-ci. La substance, ou Dieu, est absolument infinie,
existe nÈcessairement et est ce par quoi tout est et tout peut Ítre conÁu. Cette
conception de Dieu peut Ítre qualifiÈe de moniste et de panthÈiste.
1. Monisme : la multiplicitÈ des choses est rÈductible ý une seule substance qui
rend possible l'explication de l'ensemble des rÈalitÈs.
2. PanthÈisme : Dieu est un Ítre impersonnel non distinct du monde; d'aprËs cette
doctrine, tout est Dieu, c'est-ý-dire tout ce qui existe est une expression de la
rÈalitÈ divine.
Dieu est une substance unique et immanente qui est constituÈe d'une infinitÈ
d'attributs, soit l'ensemble des aspects sous lesquels la substance se prÈsente ý
nous par intellection. Les Ítres singuliers (ou les modes) sont des expressions de
cette substance unique.
On pourrait Ítre tentÈ de croire que Spinoza n'a employÈ le mot " Dieu " que pour
ne pas attiser les fureurs intÈgristes contre lui. Ce serait faire de la philosophie de
Spinoza un naturalisme ou encore un matÈrialisme. Cette idÈe pourrait Ítre justifiÈe
par des raisons politiques, telles que la crainte d'Ítre condamnÈ au bšcher, comme
l'a ÈtÈ Giordano Bruno en 1600. Mais il n'y a point chez Spinoza d'athÈisme ou de
matÈrialisme. Pour lui, Dieu n'est pas que la matiËre, mais aussi une infinitÈ d'autres
choses (les attributs) et cet ordre dans la nature, cet enchaÓnement de causes et
d'effets est conÁu par un entendement infini.
Il serait intÈressant d'aborder ici sommairement le problËme du statut de la raison
chez Spinoza, qui nous renvoie au statut de la rationalitÈ philosophique. Selon sa
conception, 1) la raison est suprÍme et immuable; 2) la raison est une rÈalitÈ
supÈrieure, le principe essentiel de toute rÈalitÈ; 3) la raison assure la cohÈrence du
monde et permet de concevoir l'unitÈ des phÈnomËnes derriËre la multiplicitÈ des
apparences; 4) la raison est le principe essentiel de toute connaissance.
Venons-en maintenant au dernier motif invoquÈ par Spinoza dans sa lettre ý
Oldenburg : " la libertÈ de philosopher et de dire notre sentiment; je dÈsire l'Ètablir
par tous les moyens. " Pour lui, la politique rend possible l'Èthique. Elle instaure la
sÈcuritÈ et la libertÈ par une loi commune. Les structures politiques donnent donc
les moyens pour libÈrer les individus lorsqu'elles permettent une " vie vÈritable de
l'esprit ". L'institution de la sociÈtÈ ne dÈtruit pas la libertÈ, mais rend possible son
dÈploiement. ¿ ce titre, la dÈmocratie est le meilleur rÈgime.
Extrait 14.3A
[...] il ne peut se faire que l'’me d'un homme appartienne entiËrement
ý un autre ; personne en effet ne peut transfÈrer ý un autre, ni Ítre
contraint d'abandonner son droit naturel ou sa facultÈ de faire de sa
raison un libre usage et de juger de toutes choses.
[...] ce n'est pas pour tenir l'homme par la crainte et faire qu'il
appartienne ý un autre que l'Štat est instituÈ ; au contraire c'est pour
libÈrer l'individu de la crainte, pour qu'il vive autant que possible en
sÈcuritÈ, c'est-ý-dire conserve, aussi bien qu'il se pourra, sans
dommage pour autrui, son droit naturel d'exister et d'agir. [...] La fin
de l'Štat est donc en rÈalitÈ la libertÈ.
[...] Dans un Štat dÈmocratique (c'est celui qui rejoint le mieux l'Ètat
de nature) tous conviennent d'agir par un commun dÈcret, mais non
de juger et de raisonner en commun [...]. Moins il est laissÈ aux
hommes de libertÈ de juger, plus on s'Ècarte de l'Ètat naturel, et plus
le gouvernement a de violence.
Baruch Spinoza, TraitÈ thÈologico-politique, chap. XX, 1670.
Selon Spinoza, l'Štat ne doit pas rÈglementer nos pensÈes, car il empÍcherait alors
l'exercice de la raison et laisserait libre cours aux prÈjugÈs. Pire encore, il
provoquerait la haine contre lui et remettrait en question son existence. Il est
toujours possible de contenir la libertÈ d'expression, mais il est vain d'empÍcher
l'exercice intÈrieur de la pensÈe. Si, pour le citoyen, le plus grand devoir est de
s'assujettir ý la raison, pour l'Štat, le sien est de nous rendre libres, c'est-ý-dire de
nous assujettir ý la libertÈ.
( © B. Mercier )
Bibliographie
Baruch de Spinoza
Oeuvres complËtes, Èd. R. Caillois, M. FrancËs et R. Misrahi, Paris, Gallimard,
1967.
Oeuvres de Spinoza, trad. C. Appuhn, Paris, Flammarion, 4 vol., 1964-1966.
Sur Spinoza
AlquiÈ, F., Le rationalisme de Spinoza, Paris, PUF, 1981.
Balibar, Š., Spinoza et la politique, Paris, PUF, 1985.
- Analyse ramassÈe du TraitÈ thÈologico-politique, de l'Šthique et du TraitÈ
politique qui donne accËs ý ces oeuvres.
Deleuze, G., Spinoza, Philosophie pratique, Paris, Minuit, 1981.
- L'" Index des concepts principaux de l'Šthique " vaut le dÈtour.
Matheron, A., Individu et communautÈ chez Spinoza, Paris, Minuit, 1969.
MattÈi, J.-F., " Les modes de pensÈe philosophique " dans Histoire des murs,
Paris, Gallimard, 1991, p. 1488-1542.
- Texte difficile, mais extrÍmement intÈressant pour comprendre tout le problËme
de la rationalitÈ philosophique.
MÈchoulan, H., Amsterdam au temps de Spinoza. Argent et LibertÈ, PUF, 1990.
Meinsma, K. O., Spinoza et son cercle. Štude critique historique sur les
hÈtÈrodoxes hollandais, Vrin, 1983.
Moreau, P.-F., Spinoza, Paris, Seuil, 1975.
- Ouvrage d'introduction ý la philosophie de Spinoza. Nombreuses illustrations.
Mugnier-Pollet, L., La philosophie politique de Spinoza, Vrin, 1976.
Tosel, A., Spinoza ou le crÈpuscule de la servitude, Essai sur le TraitÈ
thÈologico-politique, Paris, Aubier, 1984.
Yovel, Y., Spinoza et autres hÈrÈtiques, Paris, Seuil, 1991.
QUESTIONS
Questions de comprÈhension et de lecture
1. Qu'est-ce qu'un prÈjugÈ ?
Questions visant ý dÈgager les enjeux philosophiques
1. En vous rÈfÈrant au chapitre XV du TraitÈ thÈologico-politique,
qu'est-ce qui distingue la Raison de la ThÈologie ?
2. Pourquoi Spinoza affirme-t-il que l'idÈe selon laquelle le soleil est ý
200 pieds est inadÈquate ? Cette idÈe peut-elle Ítre adÈquate ?
3. En vous rÈfÈrant au chapitre XX du TraitÈ thÈologico-politique,
quelles sont les limites de la libertÈ d'expression ?