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Penser l'État |
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L'univers politique aux XVe et XVIe siècles |
Les enjeux idéologiques L'Europe de la Renaissance est formée d'une mosaïque d'États de différents types (républiques urbaines, royaumes nationaux, seigneuries, principautés laïques ou ecclésiastiques). Mais au-delà de ces différences, il est possible de trouver des tendances idéologiques de fond : 1. Le développement du nationalisme (Espagne, Hollande, Angleterre) qui a souvent un contenu religieux et qui a été favorisé par l'unification des langues et des cultures. Toutefois, tout au long de cette période, les intérêts dynastiques vont demeurer déterminants ; 2. La naissance de l'économie capitaliste à partir de l'Italie du Nord avec toutes ses conséquences : l'augmentation générale de la production, la concentration des capitaux, mais aussi les conflits économiques, l'avènement du colonialisme, etc. ; 3. L'apparition de la figure du bourgeois individualiste qui s'associe avec le prince comme c'est le cas, par exemple, pour Jakob Fugger (1459-1525), dit " le riche ", un grand banquier allemand à la tête d'un vaste empire financier qui permet l'élection de Charles Quint à la tête du Saint-Empire ; 4. La dissolution progressive du Saint-Empire qui implique une ré-articulation des rapports entre le politique et le religieux. Depuis Constantin le Grand (IVe siècle), l'Europe cherche tant bien que mal à unifier le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Toutefois, à partir de Dante (1265-1321), une conception plus laïque du pouvoir politique apparaît et s'impose dans les cités italiennes. Celles-ci affirment peu à peu leur indépendance face au pape et à l'empereur. Cette hostilité croissante contre le Saint-Empire et le pouvoir de Rome ne cesse de croître et de se répandre partout en Europe. Naissance de l'État moderne Le type de pouvoir politique qui domine pendant la Renaissance est, sans contredit, la monarchie absolue de droit divin. Dans cette conception du pouvoir politique, l'autorité du roi est instituée par Dieu lui-même. Quant aux pouvoirs du roi, ils sont sans limites et ses sujets n'ont que le droit d'obéissance, de sorte que toute forme de rébellion est condamnable. Le traducteur anglais Tyndale, dans une formulation très parlante, dira : " le roi est, en ce monde, sans loi, et peut à son gré faire bien ou mal, et ne rendra de compte qu'à Dieu seul ". Toutefois, dans la pratique, le bon vouloir du roi est limité pour diverses raisons (les usages du royaume, l'inaliénabilité du domaine royal, etc.). Un parlementaire de Paris, sous François Ier, exprime bien cette idée que le pouvoir absolu du roi doit tout de même être contenu dans des limites raisonnables : Nous ne voulons, sire, révoquer en doute ou disputer de votre puissance. Ce serait espèce de sacrilège, et savons bien que vous êtes par-sus les lois, et que les lois et ordonnances ne vous peuvent contraindre, mais entendons dire que vous ne devez ou que vous ne pouvez pas vouloir tout ce que vous pouvez. Aux XVe et XVIe siècles, l'État moderne fait son apparition. 1. Le mot " État ", dans son acception moderne, apparaît au XVIe siècle et désigne un " ensemble d'humains soumis à une même autorité ", et aussi une " autorité souveraine qui s'exerce sur l'ensemble d'un peuple et d'un territoire ". 2. L'augmentation de la densité des populations en Europe et l'accélération de l'urbanisation amènent les différents États à accroître leurs pouvoirs et leur puissance (développement de la bureaucratie et de la réglementation, création d'une diplomatie permanente, accroissement des impôts et des emprunts, etc.) pour assurer le contrôle des territoires nationaux et coloniaux. Et en s'associant avec des financiers et des commercants, les États vont pouvoir assurer le développement de leurs armées; mais ils vont aussi s'endetter et parfois même faire faillite. |
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Machiavel et More Le Prince, de Nicolas Machiavel, et L'Utopie, de Thomas More, sont les ouvrages politiques les plus connus de la Renaissance. Machiavel (1469-1527) est un humaniste de la première génération, c'est-à-dire de celle qui est plus critique envers Rome et qui est aussi plus paganisante. More (1478-1535), quant à lui, appartient à l'humanisme chrétien, tout comme son ami Érasme. La Florence de Machiavel, celle des Médicis et de Savonarole, a peu à voir avec l'Angleterre de More qui, sous la gouverne d'Henri VIII, vit le schisme anglican. Ces deux auteurs ont une carrière politique importante. Machiavel est secrétaire de la seconde chancellerie et ambassadeur itinérant auprès des armées, des souverains italiens et étrangers (César Borgia, Louis XII, Maximilien I). Il sert sous la République et sous les Médicis. En dédicaçant Le Prince (1513) à Laurent de Médicis, Machiavel espère retrouver un emploi au sein de l'administration florentine, mais l'ouvrage n'a pas l'effet escompté. More est sous-shérif de la cité de Londres, ambassadeur, membre du Conseil privé d'Henri VIII et Grand Chancelier d'Angleterre. Toute sa vie, il mène une lutte sans merci contre le protestantisme. L'existence de son Utopie (1516) semble tout à fait ignorée par le prince d'Angleterre. Sans doute n'est-elle pour lui qu'un divertissement quelconque et c'est en fait ce que prétend More à son sujet. En 1532, More démissionne de son poste quand Henri VIII se sépare de Rome pour divorcer de Catherine d'Aragon et épouser Ann Boleyn, parce que le pape refuse d'annuler son mariage. En 1534, sur les conseils de Thomas Cromwell, devenu Grand Chancelier, Henri VIII fait voter l'" Acte de suprématie " par lequel le roi devient le chef suprême de l'Église. Du même coup, il supprime les monastères et sécularise leurs biens. Le 6 juin 1535, More est décapité pour être resté fidèle au pouvoir de Rome. Le réalisme politique On connaît encore aujourd'hui toute la popularité du Prince de Machiavel et on sait aussi que cet ouvrage a été le livre de chevet de bien des souverains (Charles Quint, Henri IV, Christine de Suède et Napoléon) ; l'un d'eux, Frédéric le Grand, a même écrit un Anti-Machiavel. Le Prince a eu un tel impact parce que, d'une part, on y trouve une conception laïque de l'État où la politique est dorénavant perçue comme une réalité purement humaine. La religion n'est donc plus une fin, mais un moyen parmi d'autres pour gouverner. D'autre part, parce que Machiavel y développe un réalisme politique qui affirme qu'il faut " suivre la vérité effective de la chose " et non " son imagination " pour comprendre le monde politique et qu'il faut décrire les moyens (la force, la ruse, la loi) les plus efficaces pour acquérir et conserver le pouvoir, ce qui est la fin de toute activité politique. Le Prince tente de répondre à une question bien précise : comment faire régner l'ordre dans une Italie divisée et établir un État stable et unifié pour contrer les interventions extérieures (Rome, Empire, etc.) ? Mais pour atteindre ces fins, tous les moyens ne sont pas bons. Il serait donc faux de croire que le réalisme de Machiavel est un immoralisme ou un nihilisme politique. Selon cet auteur, l'art politique est un art rationnel qui sait utiliser les valeurs morales, religieuses, etc. selon les circonstances, tout en ayant l'air de les respecter pour préserver et développer l'État. En ce sens, la politique est, pour lui, amorale. Les principes de l'art politique selon Machiavel sont les suivants : 1. Découvrir les causes invariantes de l'activité politique en comparant les événements anciens et modernes. L'histoire est donc un savoir essentiel, car elle présente les exemples et les contre-exemples de la vie politique et elle permet ainsi de découvrir les régularités qui structurent l'activité politique. 2. Connaître le naturel de l'homme. Pour Machiavel, les hommes sont inconstants, méchants, déraisonnables et incapables de tenir leurs engagements. Si l'homme était toujours un être raisonnable, les lois suffiraient à le gouverner, mais il est, plus souvent qu'autrement, comme une bête; alors le prince doit savoir user de la ruse du renard et de la force du lion. La virtu (vertu) du Prince lui permet de gouverner les hommes, de conserver le pouvoir et cela, malgré la fortune (fortuna) changeante des événements. En tout temps, le prince doit trouver l'occasion favorable; telle est la virtu des grands hommes qui savent aussi créer les circonstances favorables. Cette conception du politique est ici fort bien expliquée par cet extrait du Prince.
La critique utopique Le latin utopia est un néologisme qui signifie au sens propre " en aucun lieu ". L'Île d'Utopia qu'invente More est un lieu imaginaire où se trouve le " meilleur gouvernement possible ". En créant ce monde qui n'existe nulle part, More veut se donner un modèle de société qui est parfaitement descriptible et qu'il oppose aux mots et aux imperfections du monde politique réel. L'ouvrage est donc une réflexion critique sur le monde d'ici et un examen des possibilités d'organisation sociale qui permettraient l'épanouissement de l'homme. La première partie de L'Utopie est une critique de la société européenne qui aboutit à des conclusions très percutantes : 1. " les hommes ont fait des rois pour les hommes et non pour les rois [...] Le devoir le plus sacré du Prince est de songer au bonheur du peuple avant de songer au sien "; 2. il faut abolir la propriété privée, car elle est à la source de tous les maux qui affligent toutes les sociétés. À ce sujet, il faut rappeler ce que le voyageur pense de l'appropriation privée et ce qu'il a pu voir en Utopie.
Dans la deuxième partie, un voyageur décrit l'organisation économique, politique, sociale et culturelle de la meilleure forme de gouvernement qu'il a vue sur l'Île d'Utopie, là ou " la Constitution vise uniquement à assurer à chacun, pour la liberté et la culture de son esprit, le plus de temps et de loisir possible ". Ce monde qu'a imaginé Thomas More est très subversif pour son époque (instruction et travail obligatoires, communauté des biens, élection démocratique des fonctionnaires, expansionnisme idéologique, dirigisme économique, etc.). Rappelons pour terminer que l'Utopie est publiée en 1516, c'est-à-dire un an avant que Luther expose ses 95 thèses. Dans l'extrait suivant, on voit combien More considère que, pour la bonne marche d'un État, il faut contenir les ferveurs religieuses excessives.
Au XVIe siècle et au début du XVIIe, L'Utopie de More inspire Campanella (1568-1639), dans La Cité du soleil, et Bacon (1561-1626), dans La Nouvelle Atlantide. Toutes ces utopies de la Renaissance associent la raison et l'imagination pour produire une critique du monde politique réel à la lumière d'un monde imaginaire qu'elles se donnent comme modèle idéal. Les utopistes de la Renaissance ne cherchent pas à réaliser un programme politique mais plutôt, par la critique sociale, à faire l'éloge de la culture et de la raison. |
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Nouvelles réflexions politiques |
Une toute nouvelle philosophie politique fait progressivement son apparition à la Renaissance. Le vocabulaire politique devient plus clair et plus systématique et on commence à faire l'analyse et la critique de l'absolutisme; on aborde le problème de la liberté politique et du droit de révolte et on s'interroge, entre autres, sur la nature de l'État et sur les limites de la souveraineté. Bodin (1530-1596) est l'un des théoriciens de la monarchie absolue et sa philosophie du droit et de l'État annonce déjà, par certains côtés, notre sociologie politique moderne. Selon l'auteur des Six livres de la République (1576), on doit toujours prendre en considération les valeurs d'un royaume (tradition, morale, religion, etc.) et ses principes institutionnels et faire l'analyse de ses inconvénients et de ses avantages pour expliquer le fonctionnement d'un régime politique. Tout en étant contre l'égalitarisme et le droit de révolte, il affirme que le pouvoir absolu des monarques doit être tempéré par le respect des lois fondamentales du royaume et des corps intermédiaires. Au XVIe siècle, il existe une philosophie politique et une littérature qui dénoncent les abus de l'absolutisme. Pour Théodore de Bèze (1519-1605), tous les régimes politiques se fondent sur le consentement populaire (pacte social existant entre le peuple et le roi), mais toute autorité vient de Dieu (pacte social existant entre Dieu, le roi et le peuple). Cette nouvelle approche rend possible le droit de résistance lorsque le roi rompt l'un de ces deux contrats sociaux. Toutefois, selon ce théologien calviniste, la résistance à la tyrannie est un droit que ne peuvent exercer que les magistrats subalternes. Pour François Vitoria (1480-1546), les sauvages ont un droit de propriété légitime sur leurs terres. De sorte que ni le pape ni les rois ne peuvent prétendre à une domination universelle. Mais cette critique de l'impérialisme religieux ou politique n'empêche pas Vitoria de considérer que la colonisation est juste lorsque " le seul souci [est] le bien et la prospérité des indigènes et non pas seulement le profit des Espagnols ". L'un des critiques les plus importants de la tyrannie est Étienne de La Boétie (1530-1563). Dans son Discours de la servitude volontaire (1549), il affirme que les hommes sont par nature des êtres libres et raisonnables, mais qui parfois se soumettent à la volonté arbitraire d'un seul (le tyran). Une question doit alors être posée :
Les mécanismes qui rendent possible cette servitude volontaire sont les suivants : 1. La veulerie et la bêtise qui nous font abandonner volontairement notre liberté ; 2. L'habitude et la coutume qui rendent acceptable et naturelle la servitude ; 3. L'abêtissement par des faveurs et largesses ; 4. La pyramide sociale qui permet au tyran d'" asservir les sujets les uns par le moyen des autres ". La Boétie n'oppose jamais à la servitude la révolte populaire. Pour lui, l'usage de la raison, la modération, l'humilité, la diplomatie, la résistance passive sont les moyens qu'il envisage pour reconquérir la liberté et, du fait même, pour rendre légitime l'autorité politique. (B.M.) |
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Bibliographie |
Day, H. (dir.) et al., Histoire des civilisations : la Renaissance, Larousse, Paris, 1969. Delumeau, J., La civilisation de la Renaissance, Paris, 1967. La Boétie, É. de, Discours de la servitude volontaire, Paris, Flammarion, 1983. Lapeyre, H., Les monarchies européennes du XVIe siècle. Les relations internationales, Paris, PUF, 1967. Lefort, C., Le travail de l'oeuvre Machiavel, Paris, Gallimard, 1972. Machiavel, N., Le Prince, Paris, Flammarion, 1980. Machiavel, N., Discours sur la Première décade de Tite-Live, Paris, Flammarion, 1985. More, T., L'Utopie, Paris, Flammarion, 1987. Mousnier, R., Les XVIe et XVIIe siècles, PUF, Paris, 1956. Prévost, A. Thomas More et la crise de la pensée européenne, Paris, Mame, 1969. Touchard, J., Histoire des idées politiques, Paris, PUF, 1959, tome 1 : p. 244-314. Védrine, Hélène, Les philosophies de la Renaissance, Paris, PUF, 1971. |
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| QUESTIONS |
Questions de compréhension et de lecture
Questions visant à dégager les enjeux philosophiques
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