![]() |
|
Humanisme et esthétique |
|
|
|
|
Pour écouter l'émission en capsule audio (voir le guide de l'étudiant-e) | |
| L'art comme pratique réfléchie |
Présenter brièvement chacune des uvres constitutives de lart de la Renaissance est bien sûr impossible tant chacune dans sa complexité mériterait, avant même d'être regroupée sous une catégorie historique ou esthétique, d'être commentée et analysée abondamment. Aussi avons-nous pris le parti de les étudier du point de vue d'une histoire des idées qui sans négliger les uvres ne se confond pas avec le projet d'une histoire des arts : les artistes sont aussi des intellectuels , et quitte à ce que cela paraisse réducteur, telle est la thèse à partir de laquelle nous les envisagerons ! La périodisation
Cependant la prise en considération que cette catégorie historique recouvre en esthétique des phénomènes diffus dans le temps, dans l'échelle des arts, l'architecture, la peinture, la statuaire notamment, et dans l'espace géographique nous invite à l'utiliser avec précautions. En effet, cette période est d'abord associée à l'Italie du nord, et particulièrement à Florence. À partir de là, et comme si on appliquait un modèle de contagion ou de conquête, on y associe des artistes du nord tels Durer (1471-1528), à Nuremberg, ou Bruegel (1525 ?-1569) en Flandres ; sans oublier qu'en France, on désigne ainsi la floraison culturelle de la vallée de la Loire, où Léonard de Vinci finit d'ailleurs ses jours, au début du XVIe siècle, tout en attribuant ce mouvement aux guerres italiennes de François I. On aurait aussi tort d'y voir un retour imposé par les humanistes aux maîtres anciens car si cela peut sembler le cas en architecture, où l'on rompt avec l'art gothique en redécouvrant Vitruve, cela ne peut l'être pour la peinture où les traces réels ou livresques de l'Antiquité n'existent pour ainsi dire plus. La Renaissance est donc comme une étiquette commode pour désigner tout ce qui échappe au MA et qui précède le maniérisme, la période baroque et l'âge classique. Elle est donc l'exemple d'une catégorie historique et esthétique à géométrie variable comme le donnerait à penser le livre de F. Zeri sur le concept de Renaissance. C'est comme si la catégorie esthétique Renaissance était à disjoindre de la catégorie historique éponyme, comme si elle ne se recouvrait pas précisément, comme si on ne pouvait les penser sérieusement de concert. La mise au point de cette nouvelle formule de représentation, cette mise en perspective ne se fit pas sans peine. Certains, comme Uccello, poursuivirent lexpérimentation avec obsession: Texte 1
Il faut revenir de manière critique à la perspective, cette manière de représenter l'espace sur un plan, la toile, à partir d'une projection géométrique où le point de fuite est à l'inverse du point de vue du spectateur, l'il de celui-ci étant comme un sommet d'une pyramide qui serait tronquée par le plan du tableau. Cette innovation est rapidement revendiquée comme une " science " au secours des arts et elle permet même à la peinture d'aspirer à en être le sommet. Pourtant la construction géométrique, la "perspectiva communis", semble être une connaissance issue de la pratique architecturale, où l'expérimentation avec des miroirs, puis avec des chambres noires, (camera obscura) autant que le travail de marqueterie, s'oppose en fait à la "science", à l'optique aristotélicienne de l'époque. On a donc là, avec la prolifération des écoles d'abaques pour le commerce, l'une des sources de la diffusion de la culture des mathématiques, puisque rapidement l'enseignement de la perspective et de la géométrie projective, devint matière obligatoire dans les ateliers d'artiste puis les écoles de beaux-arts. Soulignons en passant la parenté entre la fascination actuelle pour l'architectonique des formes : le rendu par le calcul de la trame, du treillis (wire-frame) de la CAO (CAD) qui renoue ainsi avec les fantaisies d'Ucello.
|
|
| Cette nouvelle esthétique, plus théorisée, plus construite, plus séculière, naturalisante. et qui emprunte aux auteurs anciens pour mieux les dépasser, sera marquée au XVIesiècle par les guerres de religion, la réforme et la contre-réforme: à l'optimisme, succédera les nuages et l'urgence de convaincre... La transformation dans le choix des thèmes, et dans leurs traitements, manifeste un éloignement de l'hagiographie. Ainsi dans l'art religieux, alors que de la manifestation des saints, on passe à l'emportement vers le divin; l'expression remplace alors en partie les signes convenus, en même temps que se complexifie, s'aristocratise le système des références : l'uvre est à décoder pour celui qui saura y reconnaître les clés appropriées. |
||
| |
||
Les exemples: |
Pour saisir cette conception de luvre comme énigme nous allons examiner quelques uvres exemplaires.. Le concert champêtre du Titien (Vecello Tizanio 1489-1576) se situe sans contredit dans le prolongement du style de Giorgione alors que l'érotisation de la représentation ouvre la porte à la pluralité des lectures : de quelle scène mythologique ou religieuse s'agit-il? Seuls les clients ou quelques initiés devaient à l'origine le savoir
Les ambassadeurs d'Holbein (1498-1543), tableau peint alors que celui-ci était à la cour d'Henri VIII, en Angleterre, caractérise d'une autre manière cette sophistication croissante de l'art. Signalons d'abord l'anamorphose, cette projection déformée réalisée probablement grâce à un miroir cylindrique, qui occupe le centre bas du tableau : ce crâne, que seuls les initiés (en adoptant un point de vue particulier) peuvent voir, est aussi la figure emblématique, la marque par laquelle le peintre montre sa maîtrise technique, sa maîtrise des techniques de projections géométriques. Mais c'est aussi une "nature morte", le centre du tableau est occupé par des objets qui peuvent, chacun, être traité comme autant de motifs iconographiques et portés ainsi une signification particulière. Le tableau devint ainsi un véritable rébus en même temps qu'une méditation où l'on pourrait se perdre
|
|
| |
||
Le statut de l'artiste |
Le statut de l'artiste
|
| L'innovation devient la marque de l'individu exceptionnel. Dans un climat où l'ingéniosité est recherchée et protégée même, les artistes sont de moins en moins anonymes, ils signent, revendiquent la paternité de leurs uvres. Ils en deviennent les auteurs et, en s'associant à des commentateurs (des critiques...), font écoles. Certains d'entre eux sont présentés comme des génies qui concurrences les demi-dieux de la mythologie romaine. Cest dans ce contexte que des humanistes polyvalents comme Brunelleschi participèrent au développement de ce que nous appellerions aujourdhui le domaine de la propriété intellectuelle. De même cest à cette époque que Venise, véritable métropole commerciale, institua la première législation sur les brevets pour remplacer la pratique des privilèges accordés exceptionnellement à des inventeurs. |
La figure de Léonard de Vinci nous rappelle cependant qu'il ne faut pas moderniser indûment cette période. Car si celui-ci est comme la figure emblématique de l'artiste et du génie polymorphe il en montre aussi les limites : ses carnets de note sont codés, de plus ils sont écrits à l'envers ce qui rend leur lecture impossible sans un déchiffrement préalable. Certes l'on peut y voir des préoccupations qui relève encore là de la propriété intellectuelle mais l'on ne peut aussi y voir la manifestation intériorisée d'une méfiance face à la diffusion des idées, méfiance justifiée par l'intolérance des religieux face à l'esprit de découverte tout au long du XVIe siècle, intolérance renforcée par le Concile de Trente et qui devait perdurer au moins jusqu'à l'époque de Galilée.
Lhumanisme créatif sincarne dans de nouvelles professions : des peintres, des ingénieurs des architectes aussi. Voici comment lun deux décrit pour de futurs clients les qualités quils devraient rechercher chez celui-ci. Il faut remarquer la distance qui est avec les maîtres de lAntiquité car si lon cite Vitruve cest pour sen éloigner en prenant appui déjà sur Alberti, théoricien italien du siècle précédent.
Texte 2
A PRÉS AVOIR AVERTI ceux qui veulent édifier, quelles choses ils doivent considérer et prévoir devant que mettre la main en uvre, et aussi après leur avoir fait reconnaître la situation et assiette du lieu où ils doivent bâtir, afin qu'ils se sachent garder des choses incommodes et s'aider des bonnes et commodes, conséquemment je les veux ici avertir qu'ils doivent choisir un sage, docte, et expert architecte, qui ne soit du tout ignorant de la philosophie, des mathématiques, ni aussi des histoires, pour rendre raison de ce qu'il fait, et connaître les causes et progrès d'une chacune chose appartenant à l'architecture, et aussi qui entende la portraiture, pour faire voir et donner à entendre à un chacun, par figures et dessins, les uvres qu'il aura à faire. Semblablement qui connaisse la perspective, tant pour faire ses portaits, que pour savoir donner la clarté aux édifices, selon les régions et naturel de chacune partie d'iceux. Aucuns on dit qu'il doit aussi entendre la médecine, mais je ne trouve point que cela lui soit fort requis, comme nous l'avons discouru en l'épître adressée aux lecteurs, mais bien plutôt qu'il connaisse aucunes régles de philosophie naturelle, pour savoir discerner la nature des lieux, les parties du monde, la qualité des eaux, les régions, assiettes et propriétés des vents, la bonté des bois, des sables, et le naturel des pierres, afin de les faire tirer en temps propre, et connaître celles qui sont bonnes à faire la chaux et la tuile, et comme il faut mettre le tout en uvre. Il y en a aussi qui disent être nécessaire que l'architecte soit jurisconsulte ou, si vous voulez, qu'il sache les lois, à cause qu'il advient souvent qu'en bâtissant se peuvent mouvoir procès: mais cela à mon jugement ne lui est requis, quelque chose qu'en écrive Vitruve; car il suffit qu'il entende les ordonnances et coutumes des lieux pour faire son rapport au juge, qui puis en ordonne selon les lois, au profit de ceux à gui il appartient. Aussi telle charge est plus propre aux maîtres maçons et officiers (comme sont les maîtres des uvres et maîtres jurés des rois et seigneurs) qu'à l'architecte, qui a autre profession et beaucoup plus grande et honorable: jaçoit qu'il en peut aussi parler quand il y est appelé. Ledit Vitruve veut d'abondant que l'architecte soit grand rhétoricien, pour savoir bien déduire et rapporter éloquemment son entreprise devant les seigneurs et gens qui le mettent en besogne et l'emploient. Je suis d'opinion, avec Leon Baptiste Alberti, que cela ne lui est nécessaire, car il suffit qu'il donne seulement son conseil, et montre sa diligence naïvement et dise ce qui sera expédient pour parvenir à son entreprise et intention.
Philibert de l'Orme
Ce que révèle alors l'étude de la carrière des artistes c'est que ceux-ci deviennent comme des professionnels de la commandite. Le marché de l'art se développe et les artistes ne sont plus confinés à honorer qu'un seul protecteur. Leurs ateliers s'ouvrent, ils y acceptent les commandes tout en y faisant travailler des apprentis. Ils transmettent ainsi leur style, leur manière. D'autre part, les commandes ne sont plus le seul fait d'une aristocratie de robe ou d'épée ; elles ne visent pas que la réalisation d'uvres exposées au public.
Il existe de plus en plus de collectionneurs, riches marchands, banquiers ou artisans. Cela entraîne une privatisation de l'art: tant les thèmes que les manières répondent à des goûts particuliers et participent à des jeux de société où ce qui est montré révèle le raffinement du commanditaire : luvre demeure énigmatique hors de ce contexte.
Barucco, Pierre. Le maniérisme italien. Paris: Presses universitaires de France; 1981.
Blunt, Anthony. Art et architecture en France : 1500-1700 / traduction de Monique Chatenet, revue par l'auteur -Art and architecture in France : 1500 to 1700. Paris: Macula; 1983.
Blunt, Anthony. La théorie des arts en Italie de 1450-à 1600. Paris: Gallimard; 1966.
Chastel, Andre. Le sac de Rome : 1527 : du premier manierisme a la contre-reforme. Paris: Gallimard; 1984.
Christin, Olivier. Une révolution symbolique : l'iconoclasme huguenot et la reconstruction catholique . Paris: Editions de Minuit; 1991.
Cole, Alison. La Renaissance dans les cours italiennes / trad. de l'anglais par Dennis Collins -Virtue and magnificence : art of the Italian Renaissance courts. Paris: Flammarion; 1995.
Eisenstein, Elizabeth L. La revolution de l'imprimé à l'aube de l'Europe moderne / trad. de l'anglais par Maud Sissung et Marc Duchamp -The printing revolution in early modern Europe. Paris: La Decouverte; 1991.
Harbison, Craig. La Renaissance dans les pays du Nord / [trad. de l'anglais par Dennis Collins] -The art of the northern Renaissance. Paris: Flammarion; 1995.
Klein, Robert. La forme et l'intelligible : écrits sur la Renaissance et l'art moderne / articles et essais reunis et présentés par André Chastel. Paris: Gallimard; 1983.
Lee, Rensselaer Wright. Ut pictura poesis : humanisme et theorie de la peinture : XVe-XVIIIe siecles / trad. et mise a jour par Maurice Brock -Ut pictura poesis : the humanistic theory of painting. Paris: Macula; 1991.
Semenzato, Camillo. Splendeur de la Renaissance : l'art europeen de 1470 a 1512 / version francaise de Bernard Simeone -Genio e botteghe : l'arte nell'Europa tra Medio Evo et eta moderna. Paris: Bibliotheque des arts; 1993.
Zeri, Federico. La peinture au fil des jours : Italie du nord : XIVe, XVe, debut XVIe siecle / trad. de Anne Machet avec la collab. de Anne-Marie Bony -Giorno per giorno nella pittura : scritti sull'arte dell'Italia settentrionale dal Trecento al primo Cinquecento. Villeurbanne: Art Edition; 1990.
Zeri, Federico. Renaissance et pseudo-renaissance / traduit de l'italien par Christian Paoloni -Rinascimento e pseudo-rinascimento. Paris: Rivages; 1985.
Zerner, Henri . L'art de la Renaissance en France : l'invention du classicisme. Paris: Flammarion; 1996.
Questions de compréhension et de lecture.
1. En vous référant au premier texte, expliquez ce que Vasari reproche à Ucello.
2. Qu'est-ce que la perspective? Y-a-t-il qu'une perspective?
3. Quelles sont les conséquences pour le statut de l'artiste des ces nouvelles connaissances qui s'imposent aux artistes?
Questions visant à dégager les enjeux philosophiques.
1. Pourquoi une nouvelle représentation de l'espace éclôt-elle à cette époque?
2. Qu'elles sont, pour l'interprète moderne , les conséquences de la sécularisation des références des artistes de la Renaissance?
3. Pouvez-vous imaginer, décrire, une méthode pour comprendre la signification d'une oeuvre comme La tempête ?
Tableau chronologique : XIVe, XVe , XVIe siècle.
XVIe
XVe
XVIe
La Renaissance
Web Museum Paris (anglais)
Art & Architecture of the Italian Renaissance
DEPARTMENT OF ART HISTORY, U. of Canberra, par Michael Greenhalgh
La peinture de la Renaissance italienne
Michel-Ange - Le plafond de la chapelle Sixtine
Léonard De Vinci - Le génie de la Renaissance
La Renaissance vénitienne et l'orient; XIV°-XVI° siècles.
Renaissance Art in Early 15th Century Italy
Renaissance Sculpture, Architecture, and Painting
The High Renaissance in Florence and Rome
A new perspective on science and art
Nina Joblon
: Power, Illusion, and the Technology of Perspective in the Renaissance
La Renaissance au bord de la Loire : le chateau D'Amboise
![]()
![]()
|
|
|
|
|