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Les voix de la révolution française |
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Des Lumières à la Révolution |
Un seul instant a mis un siècle de distance entre l'homme du jour et du lendemain.. La formule est de Condorcet. Elle signale de façon frappante la fracture historique de la Révolution. Ce sentiment de rupture brutale est vraiment justifié. En tous cas, les grands événements historiques qui ponctuent l'effondrement de l'absolutisme, du Serment unificateur du Jeu de Paume et de la Prise de la Bastille à la fantasmatique mais bien réelle Nuit du 4 août qui marque la fin de la superposition des ordres et qui abolit les distinctions sociales, tous ces événements saisissent au plus haut point l'esprit et le cur des contemporains. C'est d'abord un sentiment de jamais vu, un peuple dressé tout entier pour détruire la tyrannie, briser toutes ses chaînes, conquérir liberté et égalité. Rien ne sera plus comme avant, ressent-on profondément. Le vieux monde s'est écroulé. Et c'est dans l'enthousiasme et la solidarité que se vit la rupture. Cependant, ce superbe lever de soleil, comme dit Hegel, qui a donné lieu au spectacle le plus prodigieux depuis que l'humanisté existe, est aussi sorti de la philosophie. L'événement est incommensurable, certes, mais il y a indiscutablement continuité. Toutes les idées-forces qui ont animé la pensée politique des Lumières, c'est-à-dire la notion de loi, la notion de constitution, la notion de droits de l'homme vont se retrouver coulées dans la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen. C'est l'acte de déclaration qui leur donne force de loi. Et la Révolution est elle-même incarnation de ce passage du discours sur le droit naturel et des théories comme celles du contrat social à l'établissement effectif des nouveaux rapports entre le citoyen et l'État. Bien des traits distinguent la Révolution française des révolutions anglaises et américaine qui l'ont précédée C'est d'abord l'importance et l'originalité du type de rationalisme politique qui a animé, jusqu'à l'évenement historique, les revendications des Lumières françaises, de l'élite intellectuelle comme des mouvements populaires qui les galvanisent. La Révolution est marquée par cette même recherche d'une politique de la Raison qui a dominé les Lumières françaises. Les deux buts de cette politique de la raison sont indissolublement : 1) la volonté de rationaliser l'ordre social grâce au renforcement de l'État et 2) la volonté de garantir la liberté par la destruction de toutes les contraintes arbitraires que l'ordre traditionnel fait peser sur les individus. Et c'est cette même volonté qui possède les Révolutionnaires et qui leur permet de dépasser, au nom de la raison, leur condition de sujet et de se déclarer, en se fondant sur le droit naturel, de s'instituer citoyen. Le deuxième trait distinctif en découle : vouloir explicitement comme les révolutionnaires l'ont non seulement déclaré mais mis à l'oeuvre, appliquer, vouloir donc s'inspirer directement de la raison comme instrument objectif au moyen duquel toutes les coutumes, toutes les institutions doivent et peuvent être évaluées et réformées grâce à des principes juridiques et politiques universellement applicables, c'est à la fois légitimer leur entreprise et lui donner un retentissement, une portée universels que n'avaient pas eu les précédentes révolutions libérales.
Finalement , et c'est le dernier trait distinctif, la révolution française se confond désormais avec l'idée même de Révolution, ce dont témoignent l'évolution et l'enrichissement du concept de 1789 à nos jours. La Révolution française, c'est La Révolution, tout court. La Révolution française s'identifie ainsi à sa légende, et c'est ce qui en fait sa force énorme d'imprégnation. Et ce qui reste de l'expérience historique de la Révolution française, comme le fait remarquer le grand historien de la Révolution, Michel Vovelle, bien plus que l'image de la Terreur, c'est la force de cette série de proclamations et de découvertes irréversibles: la liberté, (les libertés), l'égalité, la fraternité, c'est la première expérimentation de la volonté de changer le monde au nom du droit naturel et des droits de l'homme. C'est finalement autant ce projet constitutionnel régénérateur que les principes proclamés par la Déclaration des droits qui font de la Déclaration un texte fondateur pour toutes les révolutions à venir et qui font de la Révolution française, elle-même, le modèle et la référence, du 19e siècle à nos jours. C'est de sa légende unique, qu'au-delà du rêve utopique d'un tel projet régénérateur, voire même de ses dérives possibles, la Révolution française tire son pouvoir irrésistible de fascination. L'idée des droits de l'homme est par conséquent étroitement liée à l'idée de constitution dans l'esprit des Révolutionnaires Quand on dit que la Révolution a été avant tout la révolution de la liberté, il faut bien voir que cette liberté reste entièrement soumise à la primauté de la loi, de la loi qui n'est pas autre chose comme la définissait Montesquieu que la raison humaine. Huit articles consécutifs sur les 17 de la Déclaration sont groupés autour de cette notion centrale, fondatrice. Faire dépendre le bonheur public, visée de la société, de la loi a été une des grandes ambition des auteurs de la Déclaration. Salus populi optima lex. Le premier paragraphe du préambule de la Déclation se termine précisément sur les mots de onstitution et de bonheur de tous. De même, la constitution nouvelle est conçue par ses auteurs comme le produit de la raison humaine et des évidences du droit naturel que reconnait cette raison humaine, seul fondement fiable d'une société qui vise le bonheur de ses membres face à leur destin, au progrès et à l'avenir. Si la Constituante décide de rédiger une constitution à laquelle sert de préface solennelle et publique la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, c'est bien pour cimenter ce que les journées révolutionnaires lui ont acquis, pour affermir la Révolution qui s'est embrasée, la Révolution de la liberté et de l'égalité, la révolution des droits de l'homme. Constitution et Droits de l'homme ne sont donc que deux aspects d'un même idéal pr. les orateurs d'août 89. Le révolutionnaire Marat, par exemple, intitulait son projet de 1789: la Constitution ou projet de Décl des drtoits de l'homme et du citoyen. Et en cette fin du mois d'août 1789 où la Révolution éprouve la nécessité de se faire maintenant " Texte ", pour reprendre l'heureuse formule d'Antoine de Baecque (L'an 1 des droits de l'homme), on s'apprête avec fièvre à retirer les fruits qui en garantiront les joyeuses prémices. Patriotes et modérés discutent le projet où s'enregistrera formellement les principes de la nouvelle " association politique " destinée à remplacer l'Ancien Régime. Sous le règne de la Loi nationale commune et par l'établissement d'une Constitution, entendue non comme l'ouvrage du pouvoir constitué mais du pouvoir constituant, la société sera fondée sur les droits naturels et imprescriptibles de chaque homme : la liberté, l'égalité, la propriété, la sûreté, la résistance à l'oppression. Ainsi le bonheur de tous sera véritablement assuré. Par conséquent, la déclaration comprend déjà les principales lois constitutionnelles, les nouvelles bases de tout bonheur social et individuel : art. 3 = souveraineté du peuple; art. 16 = séparation pouvoirs, art. 6, 7, 9, 12, 15 = principes de l'État de droit. Voici maintenant avec son célèbre préambule, les principaux articles de cette " Déclaration solennelle " qui en compte 17 au total et qui expriment au plus près le " credo du nouvel âge ", comme dira Michelet : ce credo qui proclame : i) le transfert de souveraineté du prince à la nation, ii) le renouvellement du lien social par l'avènement de l'État de droit, enfin iii) la constitution d'un grand corps social dont les membres sont compris comme citoyens. Ceux-ci formeront le nouveau peuple français, sans distinction individuelle plus précise.
TEXTE 1 de la section 29.1 :
Adoptée par l'Assemblée constituante du 20 au 26 août 1789, acceptée par le roi le 5 octobre 1789. Les représentants du peuple français, constitués en Assemblée nationale, considérant que l'ignorance, l'oubli ou le mépris des droits de l'homme sont les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d'exposer, dans une Déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de l'homme, afin que cette Déclaration, constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs; afin que les actes du pouvoir législatif, et ceux du pouvoir exécutif pouvant être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en soient plus respectés; afin que les réclamations des citoyens, fondées désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au maintien de la Constitution et au bonheur de tous. En conséquence, l'Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Être suprême, les droits suivants de l'homme et du citoyen: Article premier - Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. Article II - Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression. Article III - Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément. Article IV- La liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui: ainsi l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. Article V - La loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas. Article VI - La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. Article VII - Nul homme ne peut être accusé, arrêté ni détenu que dans les cas déterminés par la loi, et selon les formes qu'elle a prescrites. Ceux qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraire, doivent être punis; mais tout citoyen appelé ou saisi en vertu de la loi doit obéir à l'instant; il se rend coupable par la résistance. Article VIII- La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit et légalement appliquée. Article IX - Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable, s'il est jugé indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s'assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi. Article X - Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi. Article XI - La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme: tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la loi. Article XII - La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique: cette force est donc instituée pour l'avantage de tous et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. Article XIII - Pour l'entretien de la force publique et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable. Elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. Article XIV- Chaque citoyen a le droit, par lui-même ou par ses représentants, de constater la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée. Article XV - La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. Article XVI - Toute société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a pas de Constitution. Article XVII - La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité.
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Mais après la Déclaration de 89, il y a eu, ensuite, la Déclaration de 1793 qui accompagne la proclamation de la République, puis la Déclaration de 1795 après la chute de Robespierre. Les différences des unes aux autres signalent l'évolution politique; soulignons-en les plus marquantes, les plus significatives . La Déclaration de 93, celle de Robespierre et des Montagnards donne préséance à l'égalité et au bonheur du plus grand nombre sur la liberté. Ceci au nom d'une conception du droit à l'existence, comme droit primordial, ce qui conduit à limiter le droit de propriété. Deux points essentiels et nouveaux sont affirmés dans le domaine matériel et spirituel et concernent ce que nous appelerons aujourd'hui droits sociaux. De 89 à 93 on remarque également les différentes accentuations que reçoit le concept de nation; l'avènement de la république est signalé par les modes différents qu'on donne dans la constitution à l'expression de la volonté du peuple. Le préambule de la Déclaration de 93 marque bien ce désir de coïncidence parfaite entre l'action de " tous " et de " chacun ", ce recouvrement exact de chaque partie du peuple par l'autre dans le grand tout social, ce renoncement des volontés particulières au profit de la volonté générale. En 93, c'est le " peuple français ", et non plus ses représentants comme dans la Déclaration de 89, qui " expose " solennellement les " droits sacrés et inaliénables " de l'homme et du citoyen. L'unicité du législatif et de l'exécutif se fait ainsi plus marquante en 93 car la République, et plus exactement la République jacobine, prétend alors tenir directement du peuple, son unité et son indivisibilité; les mêmes déterminations s'appliquant à sa souveraineté. Le peuple est assuré d'une relation directe, établie par le suffrage universel, avec la nation-République. Aussi l'article II de la Déclaration de 93 place-t-il l'égalité avant la liberté; l'égalité apparaissant comme la conquête de la parole politique pour tous les citoyens. L'article XXV transfère sur le peuple la souveraineté nationale et définit en même temps les caractères du corps social : la souveraineté est une et indivisible sur le modèle de la République, imprescriptible et inaliénable comme la liberté et l'égalité de ses membres, le peuple français. La garantie sociale qui repose sur la souveraineté nationale (art. XXIII) est l'uvre de " tous pour assurer à chacun la jouissance et la conservation de ses droits ". On mise sur la fraternité, sur les " doux liens " qu'elle instaure, pour cimenter la République. Si, enfin, par un funeste hasard, le gouvernement usurpe la souveraineté du peuple, celui-ci a le devoir de s'insurger. C'est l'art. XXXV et dernier qui prévoit de refermer la cassure, préserver la souveraineté nationale et restaurer, fût-ce par la violence, l'intégrité de la communauté sociale.
TEXTE 1 de la section 29.2
Après la chute de Robespierre et la conspiration thermidorienne qu'on pourrait à la limite interpréter comme une application de l'article XXXV de la Déclaration de 93, la Convention adopte en 95 une nouvelle Déclaration. Celle-ci en réaction contre la Terreur et le " despotisme " de la Montagne, opère un retour à la Déclaration de 89, et l'égalité reprend sa place après la liberté. La Déclaration qui accompagne la Constitution de 95 abandonne le rêve jacobin teinté de rousseauisme de la démocratie directe, de l'égalité, de la transparence et de l'unité absolues; les Thermidoriens reviennent à l'idée de délégation. Le citoyen, plus exactement, " l'universalité des citoyens " art. XVII de la Déclaration de 95 remet aux " représentants du peuple " le pouvoir législatif (art. XX). L'expression de la volonté générale est confiée à " la majorité ou des citoyens ou de leurs représentants " (art. VI), précision-restriction nouvelle. Quant au " peuple ", il repasse plus nettement que jamais à l'état d'universel abstrait, si on peut dire, avant la lettre. La définition moins diluée du citoyen que donne l'article 8 de la Constitution est plus révélatrice; de ce qu'on ne veut plus, car on s'en méfie, et, à la fois, de ce que l'on souhaite : dépasser le lyrisme de 89 et les ébranlements de 93. Le citoyen est maintenant le citoyen-propriétaire, un notable engoncé dans sa respectabilité, bien loin de la représentation collective du citoyen-patriote, celle de la Législative, et du sans-culotte de la Convention jacobine. Boissy d'Anglas résume, dans son rapport, la politique sociale des Thermidoriens :
TEXTE 2 de la section 29.2
La Déclaration de 95 vise d'abord l'ordre. Disparaissent, à son profit, ce " bonheur de tous " (préambule de la Déclaration de 89) et, surtout, ce " bonheur commun " qu'assignait comme but de la société, l'article premier de la Déclaration de 93. Pour la première fois, aussi, apparaît un code de devoirs : innovation dictée partie par un souci didactique, partie par le moralisme ambiant devant le relâchement des murs. Il s'agit de l'article IX, placé à la toute fin, énonçant une série de préceptes, annonciateurs des thèmes de la morale civique (famille, obéissance aux lois, travail, propriété, ordre social) qui allait s'épanouir au XIXe siècle. Il est enjoint au citoyen de donner : " ses services à la patrie et au maintien de liberté, de l'égalité et de la propriété, toutes les fois que la loi l'appelle à les défendre ". L'objectif de l'an III est de consolider la Révolution, de l'arrêter, la stabiliser et le texte manque évidemment de la dimension prométhéenne, propre aux Déclarations de la liberté et de l'égalité.
Les Déclarations s'attachent ainsi à relier les faits et les valeurs nouvelles qu'inaugure la Révolution puis la République. Mais de quelle manière, par quelles dispositions le gouvernement révolutionnaire va-t-il réaliser l'espérance pédagogique qu'expriment tant les Déclarations que leurs préambules respectifs ? Par le biais des dispositions détaillées qu'établissent les Constitutions qui accompagnent ces Déclarations, et surtout par les institutions révolutionnaires que crée le pouvoir législatif. Les institutions créées par l'Assemblée Nationale, et au premier chef, la Constitution elle-même ainsi que les nombreux Comités révolutionnaires qui sont prévus, orchestrent de façon délibérée des pratiques plus précises. Les institutions de la République ont pour fonction de reconduire à chaque moment de la vie sociale, ce que la Révolution et le gouvernement révolutionnaire a fait gagner aux hommes bons et libres par nature: la souveraineté, la liberté politique, la liberté morale, l'égalité de convention, de droit et de fait, tous ces biens qui ont été substitués à l'injustice et à l'oppression de l'ancien régime. C'est sur les institutions républicaines que reposent les tâches de lentement développer et de transformer, ce faisant, les déterminants physiques et moraux du système social, les moeurs, les comportements, les pratiques des citoyens qui en sont partie prenante. Les dispositifs que les Comités mettent en place après avoir été proposés à l'examen et à la sanction du " peuple français " - par exemple, un système complètement nouveau, l'instruction publique, un système unifié des poids et mesures - les modèles que ces comités élaborent et qu'ils s'emploient à mettre en vigueur, découpent et réorientent de façon sélective les axes autour desquels se constitueront les déclinaisons par les citoyens de l'unité révolutionnaire et de la nouvelle identité nationale. Parmi les vecteurs principaux de l'édification révolutionnaire d'une nation, il faut compter le travail d'unification du droit préparé par la Convention et qui aboutira au Code Civil. Ses fondements théoriques sont donnés par le célèbre Discours préliminaire prononcé par Portalis pour la présentation devant le Conseil d'État du projet rédigé par la commission du gouvernement, le 1 pluviôse, an IX du " calendrier français», comme disait le Directoire. Aussi décisif, le travail de l'unification de la langue mené par l'infatigable Grégoire au sein du Comité d'instruction publique; son Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française du 16 prairial an II (4 juin 1794), en donne un aperçu. La systématisation des nouvelles lois régissant la société française; la normalisation de la langue et sa généralisation dans tous les coins du pays; la rationalisation et la " déchristianisation " du calendrier public, abolition, s'il en fut, du temps de l'Ancien Régime, composent autant d'illustrations de cette volonté unitaire qui traverse de part en part la Révolution et de sa fonction idéologique : mouler les formes égalitaires de l'identité nationale. Ces innovations parmi d'autres, tout aussi importantes, se sont faites surtout sous l'impulsion et sous le contrôle d'une seule institution révolutionnaire, le Comité d'instruction publique, comptable comme tous les Comités de ses activités et de ses uvres devant l'Assemblée nationale. Une lecture politique du large éventail des activités du Comité d'instruction publique permet de mettre en évidence sa contribution décisive dans la constitution de l'identité nationale et la mise en place de structures pratiques d'homogénéisation des références culturelles. Son mandat ne comprenait-il pas, explicitement, en plus de l'organisation d'un système d'éducation nationale, celui des " spectacles et fêtes nationales " ? En 1794, après la suppression des ministères, on y ajoutera même une section nouvelle qu'administre la Commission exécutive de l'instruction publique : " les inventions et recherches scientifiques "; parmi les plus célèbres, le télégraphe de Chappe et la " fabrication révolutionnaire du salpêtre " qui furent utilisés aussitôt à des fins militaires. Les Révolutionnaires sont conscients du poids de l'éducation, ce " besoin de tous ", dans la consécration sociale des changements politiques à travers la transformation des murs et des pratiques vécues. Le souvenir de Montesquieu (" les murs plus fortes que les lois "), d'Helvétius (" l'éducation fait l'homme "), l'Encyclopédie, tout Rousseau, sont là pour leur confirmer l'urgence de boucler au plus vite la boucle : l'éducation, pouvoir formateur de l'homme tout entier, physique et moral, et le pouvoir politique, inventeur de l'avenir, se donneront désormais la main pour établir un système d'instruction publique; l'enseignement des Français ne pouvant plus être défini autrement que par leurs représentants, et par l'État auquel on remet le soin de faire jouir le peuple de ce qui devient, sous la République, un droit formel, le droit d'instruction (article XXII de la Déclaration de 1793). La Constitution votée en septembre 1791 range l'organisation de l'instruction publique parmi les Dispositions fondamentales garanties par la Constitution :
TEXTE 3 de la section 29.2
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Le rôle du Comité d'instruction publique fut donc fondamental dans le triomphe de la Révolution, pour sa légende. Le Comité d'instruction publique créé le 14 octobre 1791, siégera dès lors sans répit, à travers tous les orages de la Révolution, rendant compte tous les jeudis à l'Assemblée Nationale (par décret du 8 février 1793) de l'avancement de ses travaux, jusqu'au moment où Bonaparte en sonnera le glas. Le débat sur l'orientation de l'instruction publique de 1789 à 1795, débat principal avec quantité d'autres questions annonciatrices de notre modernité qu'encadre les activités de ce remarquable Comité, marque à la fois l'ambition des changements projetés et ses limites, la grandeur mais aussi les échecs du programme de la révolution physique et morale, comme on disait alors. La Constitution de 93 confirmera la continuité de la politique éducative de la Révolution : elle est seule de son genre dont les centres de gravité se maintiennent sensiblement pareils après le tournant majeur de la République. L'article 122 place ainsi " une instruction commune " au nombre des objets garantis à tous les Français.
Parmi les premiers membres du comité d'instruction publique de la Législative, des nobles libéraux, Lacépède, Pastoret, Condorcet... et des scientifiques de tendance jacobine, Romme, Lazare Carnot... Les membres successifs sous la Convention furent aussi parmi les plus illustres représentants du savoir. Ainsi, avec les inflexions particulières propres à l'ensemble de la politique des Assemblées, législative ou conventionnelle, dont il dépendait, le comité d'instruction publique a été constamment attentif à penser et à développer les moyens par lesquels l'homme éclairé pouvait se souder au citoyen libre dans un équilibre respectant le double impératif du bonheur individuel et de la prospérité commune. Ce rêve qui se trouvait dans les livres des philosophes des Lumières, le Comité, investi du mandat de l'Assemblée nationale, a entrepris de le transformer dans la réalité révolutionnaire. Orientées par l'effort de construire l'unité nationale et de donner à chaque individu les capacités nécessaires à sa propre souveraineté en même temps que les instruments de la nouvelle sociabilité, les activités du Comité se sont manifestées sur un double plan permettant à la société d'ouvrir les voies de sa propre transformation. Gage politique matérialisé et ferment symbolique du changement social, le Comité d'instruction publique est parvenu à forger les leviers privilégiés de cette transformation rapide et profonde des rapports sociaux qu'on attendait de lui. Ce qui reste des travaux du Comité est contenu dans une série de textes : rapports, projets de décrets, plans, opinions... qui brassent tous les problèmes que, depuis la fin du dix-huitième siècle, l'éducation pose à la démocratie tout autant qu'au mouvement général des idées philosophiques et religieuses. Les Procès-verbaux du Comité d'instruction publique de la Législative, ceux de la Convention nationale, les renferment en entier. Ils rendent témoi-gnage du travail impliqué pour " former un nouveau peuple ", selon les mots d'un des plus célèbres auteurs d'un plan général d'éducation, Lepeletier de Saint-Fargeau, plan que reprendra Robespierre pour présenter le projet à la Convention comme le plus conforme aux idéaux moraux et politiques jacobins. Ces procès-verbaux, ces travaux qui déborde aisément l'histoire intellectuelle du XVIIIe siècle et le patrimoine de la France pour rejoindre dans sa marche l'humanité tout entière. Révolution et République confondent ainsi leurs discours dans cette même mission par rapport au " peuple " et aux " progrès de la raison publique " qu'elles revendiquent uniment comme héritières des Lumières. Le dernier rapport sur l'organisation de l'instruction publique est présenté à la Convention nationale, au nom du Comité d'instruction publique, par Daunou le 27 vendémiaire an IV. Il signale en même temps que la fin de cette mission, ce qui est perçu comme l'achèvement de la Révolution, et avec elle, le moment où les institutions républicaines vont céder la place à un nouveau régime, celui de l'Empire. Le projet donne lieu à la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795), dite loi organique de l'instruction publique, qui sera adoptée le veille même de la dernière séance de la Convention nationale et de sa séparation. Le point d'orgue est alors apporté à ce qui constitua l'objet du plus grand nombre de rapports, de discours, de décrets à cette époque en même temps que la principale activité de ce Comité d'instruction publique, qui, des douze comités de la Convention, approcha le plus, à cet égard, celle du Salut public. Voici la conclusion du rapport de Daunou :
TEXTE 1 de la section 29.3
Les controverses que suscite la Révolution française à l'étranger et qui interférent avec le cours des événements, font partie elles aussi de sa légende. Que nous révèlent ces représentations, ces interprétations de cet événement formidable? Tout d'abord que la Révolution perçue comme un événement fondateur, unique, total, extraordinaire, prend de surprise les contemporains. On a beau mobiliser l'outillage mental des Lumières, le fait révolutionnaire demeure irréductible dans la mesure où il avait été imprévu. La Révolution remplit le concept de révolution qui implique dès lors bouleversement et rupture. C'est ce qui déclenche une crise de la conscience européenne, crise qui d'ailleurs fut la dernière manifestation de cette civilisation liée à l'universalité de la langue française et que l'éveil des nationalités va bientôt démanteler. Les contemporains réagissent d'emblée au caractère totalitaire et universaliste de cette Révolution sans précédent, qualifiée de " révolution du genre humain ", de " première révolution philosophique ", et qui par sa Déclaration des Droits en appelait à toute l'humanité pensante. Dans la première décade, les grands foyers de réflexion se situent à l'étranger proche: c'est entre l'empirisme britannique et l'idéalisme germanique que s'instaurent les débats sur la légitimité révolutionnaire. En Angleterre, le livre de Burke, les Réflexions sur la Révolution de France est publié dès octobre 1790; traduit et réédité maintes fois, il donne le branle à une controverse toujours en cours. Il portait la discussion au coeur du problème : un peuple a-t-il le droit de changer sa Constitution ? Pour les Anglais, encore à la croisée des chemins, il s'agissait d'opter entre deux conceptions de l'événement de 1789. Était-ce une suite et une amplification des révolutions anglaise du 17e siècle ou une révolution sui generis, suspecte ou exécrable ? Burke démontrait qu'il y avait entre les 2 révolutions, différence non de degré mais de nature. L'une sagement empirique s'était bornée à remanier pour le consolider l'héritage des coutumes nationales. L'autre ayant fait table rase était prise d'un délire de construire du neuf et du géométrique: «chose étrange, sans nom et d'un sauvage enthousiasme ". Et outre-Rhin que se passe-t-il ? Les réactions défendent-elles aussi comme Burke, le culte de la tradition? Il y a deux types de réactions, l'une traditionaliste qui, sous ses formes principales s'inspire essentiellement de Burke. Le grand propagateur de la pensée burkienne dans toute l'Allemagne est Gentz, un fonctionnaire prussien qui voit dans l'ouvrage de Burke le meilleur antidote pour préserver ses concitoyens du virus révolutionnaire. L'accueil de la grande majorité des intellectuels fut en revanche des plus enthousiastes. Hegel dit son éblouissement devant " l'aurore splendide " de la Révolution, Goethe, on l'a vu, salue en elle les " premières clartés du nouveau soleil " mais nul plus que Kant, épaulé par Fichte, son dernier disciple, pense avec plus de passion la Révolution française. Kant la perçoit comme symbole et témoignage philosophique. En 1793, en pleine violence révolutionnaire, Kant déclare que la Révolution française ne pouvait " qu'être jaillie de la source pure de la Justice ". Par- delà le problème de la violence dans l'histoire et abstraction faite des moyens par lesquels se prépare concrètement le " règne des fins ", ce qui reste est le passage mémorable de la revendication abstraite des Philosophes à la formulation de droits réels qui fondent l'état moderne, l'état de droit. C'est ainsi que l'événement Révolution française, un " événement de notre temps " est pris par Kant (dans le Conflit des facultés qui est de 1798) pour sa valeur symbolique exemplaire: d'abord parce qu'il réunit, à l'intérieur de l'histoire de l'humanité orientée vers le mieux, le triple caractère du signe historique, remémoratif (le passé), démonstratif (le présent), pronostique ou prophétique (le futur); ensuite parce que, dans la perspective d'une histoire et d'une anthropologie pragmatique de l'homme, la Révolution française prise comme " événement de notre temps ", ayant cette valeur historique de signe, prouve de manière éclatante " la tendance morale de l'espèce humaine» vers le progrès et la disposition de l'homme à la liberté qui l'arrache à la causalité, et qui fait de l'humanité le sujet et la fin de l'Histoire. Pour Fichte, pour ce jeune homme de 27 ans, la Révolution est le choc créateur qui décida de sa philosophie, " système de la liberté " et doctrine d'action. Fichte dans ses retentissantes Contributions destinées à rectifier le jugement du public sur la Révolution française, 1793, déclare:
TEXTE 2 de la section 29.3
Fichte s'enthousiasme ainsi non pas tellement pour 89 mais pour la Convention jacobine et la Déclaration de 93. Disciple de Rousseau, il reprend contre Rehberg les arguments de Paine contre Burke en les outrant. Dès 1796, Fichte présente la Révolution française inspirée des anticipations de la Convention jacobine et de la réglémentation du maximum, comme un modèle de démocratie socialiste. Et en France même, quelle représentation les révolutionnaires se font-ils eux de la Révolution ? Eh bien en plus d'être proclamé à satiété événement fondateur, unique, total, la Révolution, plus précisément la République, est présentée comme un affranchissement de tout modèle historique. Robespierre souligne que la théorie révolutionnaire est aussi neuve que le gouvernement révolutionnaire et ne se trouve par conséquent dans aucun livre pendant que le journaliste Prudhomme annonce ainsi l'événement dans le journal Les Révolutions de Paris, n° 168, 22-29 septembre 1792
TEXTE 3 de la section 29.3
Quant au député Rabaut de Saint-Étienne, il déclare, jetant un regard de mépris sur la Constitution anglaise, sur l'exemple américain où la république, accuse-t-il, menace de tourner à l'aristocratie des riches : " Nation française vous n'êtes pas faite pour recevoir l'exemple mais pour le donner ". En même temps, par l'universalisation de sa révolution, le peuple, pense-t-on, tiendra envers les autres peuples frères, un rôle salvateur. Son exemple doit transformer le monde entier. Et Robespierre concevant cette mission exemplaire de la Révolution comme une nouvelle croisade de la liberté et de l'égalité, préconise deux moyens pour qu'elle réussisse, l'un magistral, l'autre pratique " l'instruction et nos actions elle-mêmes». C'est ainsi que Robespierre soutient dans son discours du 29 mars 1793 devant la Convention :
TEXTE 4 de la section 29.3
Enfin, l'achèvement de la révolution est suspendu à une transformation radicale des coeurs et des esprits, une révolution à l'intérieur de chaque individualité. L'entreprise de la révolution est vue ainsi comme une entreprise à jamais inachevée, suspendue à une transformation radicale partout des coeurs et des esprits, une révolution à l'intérieur de chaque individualité. Il faut sans cesse révolutionner la Révolution pour empêcher de la " glacer ", comme s'écrie, l'"archange de la Révolution ", Saint-Just. Tout ceci forme bien comme la scène primitive des révolutions futures... Précisons, pour conclure, le legs de la Révolution Sur le drapeau de 89, on déchiffre les droits de l'homme et la souveraineté du peuple. La rupture exprime la nature à la fois philosophique et politique de la Révolution qui conjugue à la dignité d'une idée, le caractère d'un commencement. Sur le drapeau de 93, en filigrane, c'est le rêve de l'égalité, cette espérance sans cesse ranimée, entreprise interminable, exportable dans le temps et l'espace et qui tire sa force de sa plasticité indéfinie. Modèle-référence aux principes démocratiques et légende à la fois, voici le legs à l'humanité de la Révolution française : projet novateur-régénérateur, mythe principiel aux irrépressibles résurgences qui met fin à l'ancien et qui inaugure la nouvelle cadence de la réalité, l'encore-toujours impensé mais qui devient pensable dès lors qu'il instaure le changement dans la répétition des institutions. C'est dans ce jeu de bascule que se révèle la vivacité du révolutionner, le nerf même de la Révolution, inventeur agonique de toutes les nouvelles formes de la réconciliation de l'homme avec le monde ou de ses espoirs dans l'ordre qu'il fait éclore. |
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Bibliographie |
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| QUESTIONS |
1. Par quels traits la Révolution française se distingue-t-elle des révolutions anglaises et américaines ? 2. En vous appuyant sur la Déclaration des droits proclammée en 1789, dégagez les principaux droits sur lesquels la société qui naît de la Révolution est fondée et l'objectif principal que la Déclaration veut assurer. Quelles sont les lois constitutionnelles qui y sont formulées ? 3. Par qui sont créées les Institutions révolutionnaires ? Citez-en quelques-unes. Retracez le rôle qu'assument les Institutions révolutionnaires et donnez quelques exemples de leurs réalisations.
En vous appuyant sur les Déclarations de 89, de 93 et de 95 qui ponctuent l'histoire politique de la Révolution, caractérisez les différences les plus marquantes des unes aux autres et dégagez-en la signification.
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| Hyperliens |
La Révolution française: Les causes, les conséquences... Révolution française, 11 pages La prise de la Bastille par des "brigands" |
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