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| GOETHE, DERNIER GÉNIE UNIVERSEL? |
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Pour écouter l'émission (voir le guide de l'étudiant-e) | ||
Le jeune Goethe |
Nous portons aujourd'hui notre regard du côté de l'Allemagne pour nous entretenir de Johann Wolfgang Goethe. Né à Francfort en 1749, Goethe est considéré comme le plus grand écrivain allemand. Il a écrit l'un des plus grands best-sellers littéraires de tous les temps, était homme de sciences et ministre à la cour de Weimar. Sous l'influence de Goethe, la petite ville allemande de Weimar devint un lieu important de la culture européenne et le centre du classicisme allemand. Le classicisme allemand est une évolution des idées de l'Aufklärung (des Lumiéres allemandes) mais reçoit aussi d'importantes impulsions du mouvement qui l'a immédiatement précédé, le mouvement révolutionnaire du génie connu sous le nom de "Sturm und Drang". Le jeune Goethe faisait partie de ce groupe d'écrivains rebelles, qui se rassembla plutôt par hasard en 1770 à Strasbourg. Quelles étaient donc les idées directrices de ce mouvement ?
Sturm und Drang se distingue par la révolte. Goethe et ses jeunes collègues écrivains bourgeois se soulèvent contre toutes les normes traditionnelles de la société et de la littérature. On pourrait qualifier l'atmosphère de cette courte période de l'histoire littéraire allemande en termes de "volonté de soulèvement". Il faut cependant tout de suite préciser que cette forme de soulèvement se limitait à la sphère culturelle malgré d'occasionnelles critiques d'ordre politique. Aussi le Sturm und Drang n'est-il pas un phénomène européen mais quelque chose de spécifiquement allemand. On peut néanmoins considérer ce mouvement comme une intensification exaltée du "sentimental writing" anglais répandu alors dans toute l'Europe. Les poètes du Sturm und Drang se nommaient "génies" ou encore "génies originaux". Aujourd'hui, nous comprenons par "génie» quelque chose comme une haute aptitude intellectuelle. Les poètes du Sturm und Drang entendaient cependant par là une force divine habitant l'homme. Ces nouveaux génies rejettent toutes les règles et autorités de la littérature. Même leur apparence et leur conduite défient les conventions de la bourgeoisie et de l'aristocratie. Ils portent leur col de chemise ouvert, se baignent nus, jurent et allument leur pipe avec les écrits des auteurs qu'ils méprisent. Ils boivent du vin rouge , qu'ils appellent "sang de tyran» et s'enthousiasment pour le petit peuple. Le jeune Goethe commence à collectionner à Strasbourg des ballades populaire alsaciennes: on y reconnaît une certaine parenté avec le romantisme allemand qui suivra plus tard. Être original et génial signifie pour ces jeunes gens de renoncer à l'éducation et aux usages établis et de tout créer à partir de soi-même et de son enthousiasme. Car le génie est la pure incarnation de l'homme en épanouissement. Il est libre de toute emprise des règles de l'art et indépendant de tout attachement social et métaphysique. On aperçoit de tels génies idéaux chez Homère et Shakespeare. Derrière le comportement impétueux de cette jeune génération d'écrivains se cache un désir de s'évader du monde de l'érudition et de la culture pour plonger dans la vie immédiate. On ne peut sous-estimer l'influence de Jean-Jacques Rousseau. Ses mots "Retour à la nature!" furent justement reçus en Allemagne avec beaucoup d'enthousiasme. Les écrivains du Sturm und Drang ont eux aussi proclamé la primauté de la nature sur la culture, l'intuition est aussi pour eux plus importante que la raison. Le coeur est un mot clé dans leurs oeuvres. Ils opposaient au rationalisme de l'Aufklärung un débordement de sentiments et une subjectivité radicale.
Ce mouvement est donc l'expression d'un tout nouveau rapport à la vie qui s'étend au cours de la seconde moitié du 18e siècle. Mais cette critique du rationalisme veut-elle invalider tous les acquis de l'Aufklärung?
Non, certainement pas. Le Sturm und Drang est certes en contradiction avec l'Aufklärung mais lui appartient tout de même. Du moins en tant que correctif: les écrivains du Sturm und Drang aspirent à l'activité et à l'émancipation de l'individu. L'Aufklärung et sa proclamation des droits naturels et des droits de l'Homme a préparé le terrain à ces idées. Pour ces jeunes écrivains, il est question d'un épanouissement de soi sans limite. Ils s'attaquent donc plutôt à la torpeur, aux conventions et aux dogmes sociaux et intellectuels. Le poème Prométhée de Goethe est un exemple significatif de ceci. Prométhée est déjà un rebelle dans le mythe antique. Il dérobe le feu de l'Olympe contre la volonté de Zeus, le père des dieux, et en fait don aux hommes. Prométhée est notamment l'ami des hommes. On lit même dans l'une des versions du mythe, qu'il a lui-même formé les hommes à partir d'argile. Zeus le punit en l'enchaînant à un rocher. La figure de Prométhée était également populaire chez les penseurs de l'Aufklärung. Le feu était pour eux symbole de la connaissance et le début de la culture. Par contre, Prométhée apparaît chez Goethe comme le grand rebelle qui crée son propre monde au mépris de toute autorité. On peut d'ailleurs percevoir dans ses invectives à l'endroit de Zeus une critique du dieu chrétien.
Goethe a écrit son Prométhée en automne 1774. Á peu près au même moment apparaît à Leipzig son roman épistolaire, Les souffrances du jeune Werther. C'est l'histoire du jeune homme exalté et poétique Werther qui s'éprend passionnément d'une jeune femme nommée Lotte. Lotte semble aussi avoir des sentiments de tendresse à l'égard de Werther. Elle est cependant fiancée à Albert, un homme honnête mais peut-être un peu froidement rationnel, et qu' elle finit par épouser. Werther comprend que son amour est impossible et se brûle la cervelle.
Ce roman devint un sensationnel succès international. L'Europe et peu après le monde entier s'identifiera aux personnages et aux événements du roman. Le "costume Werther», habit bleu, veste jaune et bottes hautes devient à la mode. Les représentants de l'église exigent qu'on interdise la circulation du livre car il ferait selon eux la promotion du suicide. L'interdit n'a cependant d'autre effet qu'une hausse des ventes. Comment expliquez-vous cet extraordinaire succès?
L'époque était apparemment disposée à une percée de l'émotion, de la personnalité et de l'individualisme. Goethe a précisément touché la sensibilité de l'époque. L'amour absolu et la contestation sociale correspondaient exactement aux besoins des lecteurs. Le suicide de Werther était perçu comme un geste conscient de manifestation de soi et comme contestation du monde bourgeois éclairé avec toutes ses contraintes et ses imperfections. Il semblerait d'ailleurs que Napoléon avait le livre constamment sur soi et qu'il en connaissait des passages entiers par coeur. Werther est aussi le premier produit littéraire de l'ère moderne à avoir été réellement commercialisé. On vendait des tasses de porcelaine et des médaillons d'émail exhibant des portraits de Lotte et de Werther et même un parfum: Eau de Werther. Je crois que l'immense succès du roman s'explique aussi par le choix d'un genre épistolaire raffiné pour raconter les événements. Nous n'entendons que la voix émue de passion de Werther et jamais celle de son correspondant Wilhelm. Ainsi, nous vivons tout de manière immédiate et avec un intérêt brûlant.
Même si Les souffrances du jeune Werther ont été traduites dans les langues du monde entier et que le roman trouva même en Chine des lecteurs enthousiastes faisant du jeune Goethe du jour au lendemain une célébrité, celui-ci ne tarda pas à se distancer de son roman? À quoi cela tenait-il?
Goethe avait inclus beaucoup d'éléments autobiographiques dans le roman. Cette violence, cette confusion des sentiments, cette sentimentalité mélancolique de Werther étaient quelque chose que Goethe reconnaissait trop bien en lui-même. Alors qu'il était déjà à Weimar, il dit qu'au moment où il écrivait Werther, il s'était lui-même trouvé dans un "état pathologique». La création littéraire l'a souvent aidé à prendre le dessus sur des crises personnelles. Il est toujours demeuré ambivalent à l'égard de son roman de jeunesse. Dans les conversations avec Eckermann, que ce dernier mit par écrit, Goethe lui déclara, que tout un chacun traverse une époque dans sa vie, où il lui semble que Werther aurait été écrit spécialement à son intention. Mais Goethe craignait cette fureur des émotions. Triompher de cette fureur fait partie de sa philosophie et fait déjà état du Goethe classique. Werther est en fait l'incarnation extrême du culte de l'émotion du 18e siècle. Ce qu'il y a de génial, c'est que la critique de ce culte de l'émotion est déjà inscrite dans le roman. Ce jeune Werther sensible et exalté a beau être sympathique, il n'en demeure pas moins qu'il est inerte voire passif. Plusieurs critiques disent, qu'il incarne ainsi précisément la situation de la jeunesse d'avant la déclaration d'indépendance américaine et la Révolution française. Werther est de plus un exemple qui nous rappelle que l'individu qui rejette toutes les règles et veut vivre de façon absolument indépendante tombe en conflit avec la société. |
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Goethe à Weimar |
Au mois de novembre 1775, le duc Carl August appelle Goethe à sa résidence de Weimar. L'invitation s'adresse bien plus au jeune juriste qu'à l'auteur de réputation internationale de Werther. Goethe, âgé de 26 ans, doit assister le duc Carl August, à peine âgé de 18 ans, dans ses tâches de souverain. C'est contre la volonté de son père républicain que Goethe se rend à la cour de Weimar. Il est nommé ministre et reçoit en 1782 son titre de noblesse. Consécutivement et parfois même simultanément, Goethe administre les finances du duché, la construction des routes, l'exploitation des mines et l'armée. On ne peut s'imaginer comment Goethe, malgré toutes ces tâches administratives, pouvait encore trouver du temps pour sa production littéraire.
Au cours des dix premières années du temps qu'il a passé à Weimar, Goethe n'a guère écrit. Mais nous ne pouvons considérer Goethe uniquement comme écrivain. Au départ il voulait être dessinateur. On a retrouvé dans sa succession 30 000 graphiques, dessins et impressions, qui jusqu'à ce jour n'ont guère fait l'objet d'études. De plus, il était juriste professionnel et prenait son devoir envers l'État très au sérieux. Il est vrai que Goethe se plaignait parfois du fardeau de son travail et que les règles sévères de la cour n'étaient pas toujours à son goût. Mais Goethe se cherche de nouvelles occupations à Weimar. Il veut mener une vie active, peut-être aussi prendre part aux affaires internationales. La décision de se rendre à la résidence du duc de Weimar était un moyen de prendre ses distances de sa phase Sturm und Drang et d'un style de vie qui menaçait de réduire au néant la possibilité de faire carrière. Le devoir quotidien, trouver la juste mesure, voilà ce que Goethe cherche à Weimar. Ses expériences dans la politique appliquée et sa relation hors du commun avec Charlotte von Stein, une dame d'honneur et d'esprit supérieure à lui, et auprès de qui l'impétueux poète doit apprendre à apprivoiser sa fougue, sont autant d'éléments qui constituent son programme d'éducation. Rétrospectivement, le Sturm und Drang apparaît à Goethe comme une conduite démesurée, sans aucun sens pour les limitations nécessaires à l'homme. Son Werther était déjà un premier règlement de comptes avec cette recherche dans l'infini, qui nie toute convention humaine. Un troisième facteur essentiel qui contribue à ce changement chez Goethe sont les études scientifiques qu'il commence à Weimar. L'étude sérieuse de la nature et sa collection d'échantillons viennent remplacer son adoration exaltée de la nature à la Rousseau. On peut dire que Goethe fait véritablement son apprentissage de l'objectivité. Il se met à disséquer des noix de cocotier, à faire l'analyse de mollusques et l'élevage de plantes dans son jardin. Il se livre à des expériences magnétiques et électriques, assiste à des cours d'anatomie et en donne lui-même. Tout son entourage est atteint de sa passion de collectionneur et de chercheur. Madame von Stein doit faire cueillir de la mousse tandis que l'inspecteur des mines d'Ilmenau doit continuellement lui fournir des minéraux.. Il fait des observations astronomiques avec son télescope, et persuade ses amis de l'accompagner dans ses observations nocturnes. Nous savons que Voltaire aussi s'est livré un certain moment aux sciences naturelles, mais ce ne fut pour lui qu'un épisode, une courte passion provoquée par son amie, la grande mathématicienne Madame Chatelet. Chez Goethe, l'étude de la nature est intimement liée à sa production littéraire et un élément essentiel de sa vie. Lui-même en fait état dans les conversations avec Eckermann.
Les études scientifiques occupent 14 volumes des oeuvres complètes de Goethe. Ceci en soi nous donne déjà une bonne idée de l'importance dont jouissaient ces recherches dans sa vie. Dans quels domaines scientifique Goethe a-t-il été principalement actif ? Et avec quel succès?
Goethe s'est consacré avant tout à la minéralogie, la géologie, la botanique ainsi qu'à la météorologie. Il fit une découverte anatomique en 1784: l'os intermaxillaire. C'est un petit os de la mâchoire supérieure, qui lors du développement de l'embryon s'entrelace étroitement avec le reste de la mâchoire. Il n'est plus discernable dans le crâne adulte alors que chez les animaux, les singes inclus, on peut encore le distinguer. L'anatomie du 18e siècle considérait l'absence de cet os comme une caractéristique spécifique à l'homme, en fait comme la caractéristique anatomique par excellence distinguant l'homme de la bête. Goethe a été le premier à fournir la preuve de l'existence de cet os chez l'homme. Quoique son étude entra d'abord en contestation avec le monde de l'anatomie, elle fit son entrée dans les manuels d'anatomie comme résultat admis au début du 19e siècle. On peut admettre que Goethe a été le précurseur de la morphologie comparée et de la théorie de l'évolution. Sa découverte a inauguré en quelque sorte l'ère de la biologie moderne. Et pourtant les études scientifiques de Goethe ont longtemps été tournées en ridicule. Cela tient surtout à son traité des couleurs. Il y a tellement polémisé contre les résultats scientifiquement reconnus de Newton, que même ses amis les plus proches demeuraient incrédules. Les attaques de Goethe contre les résultats de Newton visent leur fondement mathématique et physique qui prétend pouvoir réduire la nature entière à des chiffres et des formules. Goethe oppose à la pensée mathématique et physique une pensée objective. Il s'attaque à l'évolution de la science moderne qui tend vers des modèles abstraits de la nature qui se dérobent à l'observation concrète. Goethe est un homme visuel. Il n'est pas du tout surprenant que ce sont plutôt les arts plastiques que le domaine de l'optique qui aient fait écho à son traité des couleurs, car il y parle aussi de l'effet des couleurs. Il répugne à Goethe que l'on puisse exprimer une couleur par un nombre, notamment par sa longueur d'onde. Au fond, Goethe veut unir poésie et science. C'est pour cela que le 19e siècle positiviste, où les soi-disant sciences exactes étaient devenues une religion, était peu favorable au chercheur intuitif qu'était Goethe. Aujourd'hui, les sciences naturelles n'ont presque plus rien à voir avec le monde, qui s'offre immédiatement à nous; elles étudient un monde qui a d'abord été créé par une technologie raffinée. Notre disposition à son égard est devenue plus critique et c'est pourquoi la pensée concrète de Goethe connaît un regain d'actualité. Un autre point qui m'apparaît important est la mise en garde de Goethe contre la spécialisation à outrance. La grande exactitude des diverses sciences ne se gagne qu'au détriment de la vue d'ensemble. Le morcellement de l'esprit, le spécialiste qui ne perçoit plus rien du monde au-delà de son champ d'expertise, voilà ce qu'entendait Goethe par manque d'objectivité. Il fait aussi état de cela à Eckermann.
Peut-être peut-on dire que Goethe est un véritable encyclopédiste ?
Oui, tout à fait. Plusieurs voient en lui le dernier génie universel, ce qui est peut-être un peu exagéré, car on ne peut certainement pas le comparer aux grands hommes de la Renaissance. Mais la multidisciplinarité de Goethe a fait en sorte qu'il est devenu un modèle pour le bourgeois cultivé, qui veut lui-même faire sa propre éducation et se perfectionner. Goethe est devenu l'accomplissement personnifié, un mythe de la perfection. La remarque de Napoléon à l'endroit de Goethe "Vous êtes un homme!" a tout autant contribué à son aura que le fait que Goethe n'était pas un érudit aride mais un homme plein de vie qui savait en goûter les plaisirs. Goethe a lui-même contribué à son ascension au rang de légende car il a consciemment planifié, organisé et même parfois mis sa vie en scène dans ce sens. C'est pourquoi on entend souvent dire que le la vie de Goethe est son plus grand chef -d'oeuvre.
Après dix ans au service de la cour de Weimar, Goethe file à l'anglaise le 3 septembre 1786 à trois heures du matin pour disparaître deux ans en Italie. Même sa plus intime confidente, Madame Charlotte von Stein, ne savait rien de ses projets de voyage. Á son supérieur, le duc Carl August, il n'en fit que de vagues allusions. Est-ce que cette fugue en Italie, puisque c'est bien d'une fugue qu'il s'agit, n'indique pas que Goethe trouvait l'atmosphère à la résidence trop oppressante ?
Oui, c'est juste. Goethe traversait une crise personnelle à cette époque. Les tâches quotidiennes, qu'il avait tant acclamées auparavant, le dépassaient et ne lui laissaient plus le temps d'écrire. Il était également déçu de ne pas avoir pu réaliser ses projets politiques. Ses plans de réforme agraire, par exemple, furent un échec complet. Le duché de Weimar connaissait les mêmes difficultés que les États aujourd'hui: le duché était endetté. Et tandis que d'un côté on épargnait, de l'autre on gaspillait à profusion. Bref, Goethe se rendait compte que la politique pouvait être une chose pénible. Finalement, sa relation difficile avec Madame von Stein, qui était mariée, faisait courir beaucoup de bruits à Weimar. Goethe veut, comme il l'écrit dans ses lettres, redevenir un être humain, il veut de nouveau vivre pour la nature et l'art. Il est suffisamment égoïste pour prendre sans permission des vacances de deux ans. À cette époque, il est déjà si bien établi à Weimar qu'il ne court de tout façon pas le risque de perdre son poste. Le duc Carl Auguste se montre d'ailleurs très compréhensif. Au retour de Goethe d'Italie, Carl August le libère des ses fonctions politiques et Goethe devient directeur du théâtre de Weimar ainsi que le conservateur de diverses collections scientifiques, ce qui le garde bien occupé. Le voyage de Goethe en Italie est considéré comme la naissance du classicisme allemand. Sa rencontre avec l'art antique est pour Goethe une expérience décisive. Son enthousiasme pour l'Antiquité à une époque où la Révolution française se prépare peut à première vue paraître anachronique. Mais ce qui se cache derrière cela est typique de la pensée allemande: le renouvellement de la culture à l'ère moderne doit naître de l'esprit de l'Antiquité. Nous retrouvons cette idée chez Nietzsche aussi. Le classicisme allemand n'est pas une simple imitation des anciens maîtres, il est liée à la pensée de la progression. L'ancien, la tradition et l'exemplaire ont eux aussi besoin du nouveau et d'évoluer. Goethe est à la recherche d'une synthèse de l'Antiquité et de l'ère moderne. Jusqu'alors, la "Querelle des anciens et des modernes» n'avait pas encore connu cette dialectique. Nous avons donc affaire à une compréhension dynamique du classicisme. Je voudrais même pousser un instant les choses à l'extrême et dire que la Grèce véritable, cet ultime accomplissement humain, reste encore à être inventée pour Goethe. On pourrait parler d'une mission culturelle. C'est exactement dans cet ordre d'idées que Goethe et l'autre grand classique allemand, Friedrich Schiller, ont tenté d'oeuvrer à Weimar. Ils travaillaient à l'éducation esthétique et morale de l'homme. J'aimerais expliquer pourquoi la "beauté» joue un rôle si important dans cette conception du classicisme. D'abord, "beauté» n'est pas comprise dans sons sens superficiel. Pour Goethe, la "beauté» est la plus haute présence, elle est immédiate et donc une forme de vie puissante. La "beauté» est un principe vital, elle accentue l'existence de l'homme, elle le stimule et ancre l'homme en son for intérieur. On comprend donc l'importance de la rencontre entre le célèbre personnage de Goethe, Faust, et l'antique Hélène. Car Hélène est l'essence même de la beauté. Le but du classicisme allemand est l'homme pleinement accompli. Le classicisme tente d'unir les idéaux de la raison et de la clarté de l'Aufklärung aux idéaux de naturel, de vie et d'intuition du Sturm und Drang. Le classicisme veut harmoniser, réconcilier les sphères séparées dans lesquelles nous pensons et existons. Il s'agit donc de la réconciliation d'antagonismes tels qu'individu et société, liberté et nécessité, tradition et progression, art et nature, intellect et sensualité. Cette union réussie apparaît à mon avis plus particulièrement dans les Élégies, que Goethe composa à son retour de Rome. En raison de leur caractère érotique, les Élégies firent sensation au moment de leur publication en 1795 et soulevèrent de violentes critiques. On se scandalisait de la nudité impudique des poèmes. Mais c'est justement la sensualité naïve et l'homme qui pense et apprend que Goethe loue dans ces poèmes. La plus connue des élégies est la cinquième. Elle est l'expression accomplie de l'intensité du plaisir de l'amour et des arts.
Discutons brièvement de Faust, la tragédie de Goethe déjà mentionnée auparavant. Faust est une des oeuvres les plus significatives de la littérature internationale. Les études d'interprétation consacrées à cette oeuvre remplissent des bibliothèques entières. Quand Goethe a-t-il donc écrit Faust et en quoi Faust est-il si extraordinaire ? Goethe a travaillé pendant soixante ans à son Faust, donc en fait toute sa vie. Ainsi, on ne peut pas le qualifier d'oeuvre du classicisme allemand car Goethe a commencé à concevoir Faust lors de sa phase Sturm und Drang et a terminé la deuxième partie du drame seulement un an avant sa mort. Faust est un savant qui a étudié toutes les sciences imaginables mais qui cependant demeure insatisfait de ses études. Le rationalisme aride n'étanche pas sa soif de connaissance.. Il conclut un pacte avec le diable Méphistophélès, qui en retour s'engage à lui faire découvrir le monde. Méphistophélès a parié avec Dieu qu'il réussira à s'approprier Faust. Faust n'est pas un drame au sens traditionnel, c'est un cycle de scènes qui miroitent les expériences de Faust dans le monde, une tentative de mettre en scène le monde dans sa totalité. Nous rencontrons dans la deuxième partie de la pièce un monde de fantaisie et de symboles, qui se démarque audacieusement et sans équivalent au sein de l'histoire européenne du drame. L'action se déroule à plusieurs époques et dans plusieurs mondes, il y a de nombreuses allusions faites à des mythes, à l'Histoire, à des événements d'actualité comme la construction de canaux, on y trouve des réflexions sur la littérature et la peinture, la société et l'État. Le tout est rendu dans un richesse inouïe de styles et de formes. Parce que le prologue a lieu au ciel et que le drame se termine au ciel, le monde de Faust est placé sous le signe de l'éternel et de l'absolu. L'essence de l'homme, comme le montre le drame, réside dans la recherche. La stabilité de l'homme se situe dans la progression continue. Toutefois, le chemin de l'homme en quête n'est pas continu et mène inévitablement à l'égarement. Le drame n'est pas seulement une légitimation de la quête humaine. Ce n'est certainement pas par hasard que Goethe a choisi le personnage historique de Faust, qui évolue à l'époque charnière entre le Moyen-Âge et l'ère moderne. Faust est l'homme moderne qui inconditionnellement, au mépris de toute autorité et avec pour appui nul autre que lui-même, cherche ce qui retient le monde dans ce qu'il a de plus intime, provoquant ainsi bien des malheurs même si en fait il aspire au bien. On pourrait dire que Faust est la tragédie même de l'expérience humaine. Il y a là une vision sombre de l'évolution de l'humanité. Mais Goethe ne moralise pas, il ne fait que représenter sans illusion, tout en affirmant la vie. Au cours des dernières années de sa vie, Goethe considérait Faust comme son oeuvre principale. Cette pièce est en quelque sorte la somme de toute sa production. Il a pu rassembler dans Faust ses étonnantes connaissances dans tant de domaines du savoir. En ce sens, Faust est une oeuvre encyclopédique. |
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Goethe et la révolution francaise |
La Révolution française est d'abord reçue positivement par les intellectuels allemands. Peut-être même plus qu'ailleurs en Europe. On voit la Révolution comme un triomphe de la mise en pratique des idées des Lumières. Mais le régime de terreur provoque bientôt une révision de l'évaluation des événements révolutionnaires. L'enthousiasme tourne rapidement à la déception et même à une âpre hostilité. Quelle est la position de Goethe envers cet événement historique ?
Commençons par la bataille de Valmy de 1792. Les révolutionnaires profondément divisés entre eux ne font front commun qu'à cette occasion, soit, pour défendre la Révolution contre les envahisseurs prussiens et autrichiens. Et la Révolution, comme nous savons, reste triomphante. Cette victoire à Valmy occupe une place importante dans la conscience historique et la fierté nationale des Français. Il y a à Valmy un monument commémorant le succès du général Kellermann. On a immortalisé au dos du monument un mot de Goethe, qui participa à la bataille de Valmy à titre d'observateur. N'est-ce pas une ironie de l'Histoire que les Français citent comme témoin de leur victoire les paroles d'un adversaire? Car Goethe, bien que sans grande volonté, faisait partie du camp austro-prussien car le duc Carl August l'avait obligé à prendre part à cette campagne militaire.
L'inscription, à laquelle vous faites allusion, est tirée de la Campagne de France de Goethe, où celui-ci commente cette campagne. Écoutons-donc cette célèbre phrase:
"De ce lieu et de ce jour date une nouvelle époque de l'histoire du monde". Cette phrase ne témoigne-t-elle pas d'un enthousiame inouï pour la nouvelle époque qui s'annonce?
Oui, mais Goethe ne partageait pas cette enthousiasme. Il l'a senti mais il ne l'a pas partagé. Il a certainement saisi l'importance de cet événement historique. Nous ne savons pas si ces paroles datent vraiment de 1792, car il a écrit la Campagne de France trente ans plus tard. Quoi qu'il en en soit, Goethe s'est opposé du début à la Révolution, ce qui ne signifie toutefois pas qu'il était un partisan de l'Ancien Régime. Il voyait les racines du mal de la Révolution dans la décadence des dirigeants aristocrates. Il a clairement reconnu la corruption de la cour française, de l'aristocratie et du clergé. L'implication de la reine dans un scandale de corruption de grande envergure dévoilé quatre ans avant la Révolution l'a ébranlé. Mais Goethe considère tout ceci d'un point de vue moral. En tout cas, il ne perçoit pas de conflit de classes. À son avis, la Révolution est la propre faute du gouvernement, qui n'est pas suffisamment juste et attentif pour entreprendre les réformes qui s'imposent.
Goethe en parle dans les conversations avec Eckermann.
Goethe refuse donc le renversement violent du pouvoir mais saisit la nécessité de changements. Le credo politique de Goethe serait-il "réforme plutôt que révolution»?
Oui, exactement. De par son tempérament, Goethe rejette tout ce qui est abrupte et violent. Il est en faveur de changements obtenus au gré d'un lent processus historique. Je crois qu'on entrevoit dans sa pensée historique le Goethe des sciences naturelles qui croit à l'évolution mais pas aux sauts dans la nature. Sa compréhension du monde repose sur l'idée de la lente succession des époques. On remarque dans la Campagne de France que pendant de longs passages Goethe ne parle pas du tout des événements historiques mais de son étude de la nature. Il semble être plus préoccupé par la minéralogie et la théorie des couleurs que par la politique internationale. Il ne cache pas du tout son désintérêt pour toute l'affaire dans les lettres qu'il écrit pendant la campagne. Il écrit à un ami, qu'il se sent comme un spectateur oisif, pas plus intéressé à la mort des pécheurs aristocrates qu'à celle des pécheurs démocrates. D'autre part, Goethe a tenté plus tôt que tout autre écrivain allemand à se prononcer littérairement sur les événements révolutionnaires français ou la "nouvelle époque», comme il disait. La première entreprise de ce genre sont les épigrammes, que Goethe a rédigés à Venise. En1790, Goethe se dirige une seconde fois en Italie avec son propre fiacre. La mère du duc de Weimar, Anna Amalia, voulait le rencontrer à Venise, mais est retardée de six semaines. C'est pendant ce temps que Goethe écrit les épigrammes, dans lesquelles Goethe exprime sa méfiance à l'endroit de la Révolution; il ne manque cependant pas de faire une critique irrévérencieuse de la société aristocrate.
Le dernier épigramme que nous venons d'entendre fait allusion au fait que les cours princières allemandes auraient toujours tenté d'imiter la France. Bien que selon les règles du classicisme, la poésie doit se retrancher de la politique, Goethe a toujours indirectement pris position par rapport à la Révolution française. Hermann et Dorothée, dont l'histoire se déroule dans les remous de la Révolution, est après Werther son oeuvre épique la plus populaire. Chose comique, Goethe se fit payer ses honoraires en vin français, ce qu'il ne faudrait pas interpréter comme un geste politique de sa part. On peut dire que Goethe, comme bien d'autres intellectuels allemands de son époque, considèrent qu'il faut d'abord apprendre à l'homme les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité. Il faut d'abord que l'individu devienne bon, pour que la société et toutes ses institutions suivent par la suite: voilà ce qui forme le coeur du programme politique du classicisme. Il est néanmoins certain que Goethe ne veut pas du statu quo. Il essaie de faire le trait d'union entre les extrêmes de la Révolution et la préservation figée de l'ancien. J'aimerais pour terminer revenir à la Campagne de France. Goethe met ses souvenirs par écrit en 1822, à un moment où il n'est plus aussi simple et évident de défendre la Révolution française sans réserve. Goethe tente tout de même d'être juste envers les deux côtés. Et si l'on garde à l'esprit qu'il est au service de la cour de Weimar, son commentaire nous apparaît alors étonnamment objectif. Plusieurs de ces commentaires critiques de l'aristocratie font preuve de courage et de sincérité. Goethe n'était certainement pas vendu aux princes. Pas plus qu'il n'était partisan. Pour Goethe, la partisannerie et la poésie s'excluent mutuellement. Plusieurs appellent cela un point de vue "olympique", d'autres parlent d'évasion de la réalité. Vers la fin de la Campagne de France Goethe fournit une explication presque programmatique pour cette disposition.
Vers la fin de sa vie, un groupe de jeunes écrivains fait fureur en Allemagne. On appelle ce groupe "Junges Deutschland" (Jeune Allemagne) . Ces écrivains sont critiques de l'attitude de Goethe. Ils exigent de la littérature qu'elle s'engage politiquement et socialement. Le plus connu de ces auteurs est Heinrich Heine. Il proclame la fin de l'art autonome, tel que Goethe et les classiques l'ont célébré. Mais il ne fait pas l'ombre d'un doute, que Heine et ses camarades tiennent Goethe pour un génie. |
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Bibliographie |
1. Oeuvre littéraire de Goethe (ce qu'il faut connaître absolument) Poèmes, trad. par Étienne May et presentées par Pierre Garnier. Paris: A. Silvaine, 1964. Les souffrances du jeune Werther, traduction, chronologie et préface par Joseph-François Angelloz. Paris: Garnier-Flammarion, 1976, c1968. Faust I et II, traduction de Jean Malaplate, préface et notes de Bernard Lortholary. Paris: Flammarion, 1984.
2. Biographies et commentateurs Atkins, Stuart Pratt, Essays on Goethe. Columbia: Camden House, 1995. Citati, Pietro, Goethe. Paris: Gallimard, 1992. Eckermann, Johann Peter, Conversations de Goethe avec Eckermann. Paris: Gallimard, 1988. Fauchier-Magnan, A., Goethe et la cour de Weimar, Paris: La Palatine, 1954. Kuzniar, Alice A. (éd.), Outing Goethe and His Age, Stanford UP, 1996. Lacoste, Jean, Goethe. Science et philosophie, Paris, PUF, 1997. Suars, André, Goethe, le grand Européen. Paris: Méridiens Klincksieck, 1990. Witkop, Philipp, Goethe: sa vie, son uvre. Paris: Stock, 1932.
3. Sturm und Drang Garland, Henry B., Storm and Stress (=Sturm und Drang). London: Harrap, 1952. Leidner, Alan C., The Impatient Muse: Germany and the Sturm und Drang. Chapel Hill: UP of North Carolina, 1994. Pascal, Roy, The German Sturm und Drang. Manchester: Manchester UP, 1953.
4. Classicisme allemand Lange, Victor, The Classical Age of German Literature 1740-1815. New York: Holmes & Meier, 1982. Reed, T.J, The Classical Centre: Goethe and Weimar, 1775-1832. New York: Barnes & Noble Books, 1980.
5. Critique et interprétation de "Faust" Brown, Jane K., Faust: Theater of the World. New York: Twaynes, 1992. -------------------, Interpreting Goethe's Faust Today. Columbia: Camden House, 1994. Dieckmann, Liselotte, Goethe's Faust: A Critical Reading. Englewood Cliffs, N.J.: Prentice-Hall, 1972. Fuchs, Albert, Le Faust de Goethe: mystère, document humain, confession personnelle. Paris: Klincksieck, 1973. Lasserre, Pierre, Faust en France et autres études. Paris: Calmann-Levy, 1929. Lecourt, Dominique, Prométhée, Faust, Frankenstein: fondements imaginaires de l'éthique. Le Plessis-Robinson: Synthélabo groupe, 1996. Pelikan, Jaroslav Jan, Faust the Theologian. New Haven: Yale UP, 1995. Prokhoris, Sabine, The Witch's Kitchen: Freud, Faust and the Transference. Ithaca: Cornell UP, 1995.
6. Goethe et Rousseau Cassirer, Ernst, Rousseau, Kant, Goethe. Princeton: Princeton UP, 1947. Funke, Maurice R., From Saint to Psychotic: The Crisis of Human Identity in the Late 18th Century: A Comparative Study of Clarissa, La Nouvelle Héloise, Die Leiden des jungen Werthers. New York: Peter Lang, 1983. Hammer, Carl, Goethe and Rousseau: Resonances of the Mind. Lexington: Kentucky UP, 1973. Norton, Robert Edward, The Beautiful Soul: Aesthetic Morality in Eighteenth Century. Ithaca: Cornell UP, 1995.
7. La Révolution française et l'Allemagne Boucher, Maurice, La Révolution de 1789 vue par les écrivains allemands, ses contemporains, Klopstock, Wieland, Herder, Schiller, Kant, Fichte, Goethe. Paris: M.Didier, 1954. Hoffmeister, Gerhart (éd.), The French Revolution and the Age of Goethe (Germanistische Texte und Studien 31). HildesheimNew York: Olms, 1989. Morgan, Peter, The Critical Idyll: Traditional Values and the French Revolution in Goethe's Hermann und Dorothea. Columbia: Camden House, 1990. |
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| QUESTIONS |
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| Hyperliens |
Wolfgang Goethe (1797) La Dôle - Johann Wolfgang von Goethe (1779) Goethe, la fatalité poétique |
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