Phi 2080

Les grandes figures intellectuelles du monde moderne:

Cours 17

La ville contre la Cour

J. B.-Ayoub

 

 

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Sapere Aude

 

17.1 Sapere Aude (Ose savoir)

 

Nous abordons une nouvelle période, le XVIIIe siècle, siècle qui s'est appelé lui-même, siècle des Lumières. Mais d'abord que signifie ce terme ?

Ces Lumières dont on fait le synonyme du XVIIIe siècle, ce siècle plein d'allant et de résolution, sont tout bonnement les lumières de la raison.

Lumières en France, Enlightenment en Angleterre, Aufklärung, en Allemagne, les lumières désignent le pouvoir d'intelligibilité de la raison humaine, la raison naturelle, et en même temps que l'on met en évidence le pouvoir judicatoire que recèle la raison, la raison critique, et l'étendue de son domaine de juridiction, on a confiance que par sa seule force, les ténèbres de l'ignorance, du fanatisme, du dogmatisme, de la superstition, du despotisme et de la tyrannie vont reculer et disparaître.

Les sciences se développent prodigieusement et forment un édifice complet couronné par les sciences sociales. Et le progrès des connaissances développe la foi en un progrès continu de l'humanité vers un état supérieur.

Les Lumières sont optimistes. Les lumières que l'esprit libre s'applique à propager, les lumières de la philosophie et des sciences, les forces de la vérité et du progrès viendront à bout, pense-t-on, de terrasser le mal et l'erreur, de délivrer l'homme de toutes les chaînes qui le retiennent prisonnier et qui l'empêchent de se réaliser en tant qu'homme, enfant de la raison et fils libre de la nature.

Kant, le plus grand philosophe du siècle, définit l'Aufklärung comme la sortie de l'homme de sa minorité, minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c'est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'autrui. Sapere aude ! dit-il, Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Cette devise des Lumières traduit un optimisme pédagogique fondé sur deux principes ambitieux : l'intelligibilité de la nature et la perfectibilité de l'homme. La vraie profession de foi des Lumières, de l'Enlightenment, de l'Aufklärung est bien celle-ci : Aie la raison pour guide, la culture pour base et le progrès pour but.

Mais qu'est-ce qui a tant changé par rapport au siècle précédent ? par rapport au Grand siècle ?

Le dix-huitième siècle, tout en continuant les travaux commencés au siècle précédent, tout en suivant des principes déjà posés, tout en poursuivant certaines directions déjà indiquées, ce sont là les grands points de continuité, le dix-huitième siècle entreprend d'aller au-delà des déplacements opérés par le siècle précédent. Les Lumières sont résolues à changer, dans un esprit résolument scientifique, les façons de penser et, en même temps, la société et la vie.

Rappelons-nous à grands traits les acquis du grand siècle à partir desquels s'engage le combat des Lumières, un combat qui sera à la fois de rupture et de continuité.

Le dix-septième siècle s'achève dans un tourbillon d'idées mais aussi dans une atmosphère de de conflit généralisée. La crise est à son comble : crise des idées politiques et sociales, guerres et crises des États, crise des idées et des sentiments où s'affrontent newtoniens et cartésiens... Sa fécondité, il la doit cependant en grande partie à ses crises. Dans sa poursuite des remèdes contre celles-ci, dans sa lutte contre les forces de dissociation et de destruction, l'homme multipliait ses inventions dans tous les domaines et se dépassait. Nations et individus s'affrontant et rivalisant accentuaient leurs caractères propres, leurs créations particulières, les échangeaient, s'éveillaient par comparaison à des créations nouvelles et les multipliaient.

Bref, il est indiscutable que s'accomplit dans ce siècle comme une mutation de l'espèce humaine. Et pendant nos entretiens précédents nous en avons suivi les grands moments. Un siècle qui a vu le bourgeois s'affirmer progressivement, s'accroître l'individualisme et s'ébaucher la figure de l'honnête homme, un siècle qui a vu s'épanouir le capitalisme commercial et croitre le capitalisme industriel, un siècle qui a vu atteindre leur perfection propre le mercantilisme et la monarchie absolue pendant que naissait le régime parlementaire après la Révolution anglaise, celle de 1688, un siècle qui a vu l'apogée du baroque et du classique, Shakespeare et Racine, Rubens et Poussin, un siècle qui a produit Galilée, Descartes et Newton, le rationalisme de la quantité et le mécanisme, un siècle où l'esprit humain a décidément rompu avec Aristote canonisé au Moyen-Âge, et saisit l'univers par la mathématique et l'expérience, où savants, philosophes et religieux ont ouvert l'infini à l'homme et lui ont proposé le progrès sans limites, un tel siècle peut être appelé le grand siècle.

L'individu, lui, est beaucoup plus engagé dans des corps, dans des communautés, dans la famille, beaucoup plus soumis à leur autorité, à leurs traditions, à leurs règles que la figure qui se dessinera au dix-huitième siècle et qui préfigure l'individu de nos sociétés libérales et démocratiques. Reste que l'homme du dix-septième siècle pense et agit en homme libre, en conquérant, en découvreur, et c'est cette liberté relative de la pensée et de l'action, cet individualisme qui lui donnent son pouvoir, son esprit de conquête et sa grandeur. C'est sur cet arrière-fond que le dix-huitième siècle engagera ses révolutions.

Le grand siècle entame donc les mutations modernes, mais les Lumières ne font-elles pas davantage que parachever le mouvement commencé ? Dans quel sens se dessinent les ruptures ?

La révolution des Lumières non seulement ébranle comme le siècle précédent les principes sur lesquels s'appuyaient les forces de la nuit mais les détruit. Pensons au combat des lumières contre la nuit tel que le met en scène le plus grand musicien de l'époque, Mozart. La rationalité nouvelle, dans ses combats menés au nom de la raison, entre en lutte contre le cartésianisme, au nom du cartésianisme même, ne gardant de Descartes que sa méthode de doute et de libre examen qu'on applique à la société. Si ce siècle, sur le plan strictement scientifique, est pour Newton et Locke, ils admirent Descartes dont le génie, comme dit Condorcet ouvre un nouvel âge de l'humanité en imprimant aux esprits cette impulsion générale, premier principe d'une révolution dans les destinées de l'espèce humaine. Et D'Alembert dans la préface de l'Encyclopédie, le symbole du siècle, voit dans la révolte cartésienne contre la scolastique, l'opinion, l'autorité, les préjugés, un service essentiel rendu à la philosophie et dont les Lumières recueillent les fruits. Les armes dont nous nous servons pour le combattre ne lui en appartiennent pas moins parce que nous les tournons contre lui.

Le XVIIIe siècle est avant tout le siècle des révolutions où toute son évolution le conduit, et l'esprit qui le caractérise, pour reprendre les mots du grand Diderot, est l'esprit de liberté qui souffle partout.

Révolution sociale et économique : Le dix-huitième siècle est un siècle de transformations économiques avec les débuts de l'industrie et la révolution agricole. Une révolution démographique l'accompagne car le recul de la mortalité permet une croissance de la population, et un recul des crises de subsistance. Si le dix-septième siècle avait vu triompher le système de la réglementation avec les manufactures d'État, les compagnies de commerce privilégiées et le renforcement des corporations, les physiocrates du dix-huitième siècle préconisent la liberté économique que Gournay résume dans une formule célèbre Laissez faire, laissez passer. Dans toute l'Europe, l'accroissement de la circulation de l'or et de l'argent, l'augmentation du nombre d'hommes, l'essor du commerce et l'essor colonial, l'intensification des échanges avec les pays d'outre-mer font monter les prix réels, ouvrant des débouchés, multipliant les profits. Partout les villes se gonflent (l'air de la ville rend libre, dit Kant), la bourgeoisie croit en nombre et en puissance, devenant la classe essentielle tout en améliorant sa situation civile et politique. C'est aussi, sauf en France, l'époque du despotisme éclairé (le roi doit être philosophe, c'est-à-dire conduire par la raison, adopter les valeurs de tolérance, de bienfaisance, encourager les savants et les arts), dont Frédéric II de Prusse est le modèle avec Catherine II de Russie. D'Alembert peut écrire à Frédéric : les philosophes et les gens de lettres de toutes les nations, et en particulier de la nation française vous regardent de puis longtemps comme leur chef et leur modèle.

Révolution intellectuelle et politique : le dix-huitième siècle s'ouvre par les Principia de Newton, voit naitre et s'établir une nouvelle théorie de la connaissance, une nouvelle morale, une nouvelle politique, hostiles à toutes les formes de métaphysique, de dogmatisme et de tyrannie, de superstition et de fanatisme. C'est l'époque où se créent les académies, les revues scientifiques, où le français remplace le latin. La recherche est orienté vers l'utile et l'amélioration de la santé humaine. Le progrès scientifique et technique fait des pas de géant en mathématiques, physique, astronomie, chimie, sciences naturelles pendant que commencent à se former les sciences de l'Homme selon les principes essentiels du déterminisme et de la relativité avec comme procédés l'observation des faits et le raisonnement expérimental : anthropologie (Buffon), érudition, sociologie (Montesquieu), économie politique (Smith), histoire (Voltaire, Condorcet), droit (Montesquieu, Beccaria), l'éducation. Même les voyages sont entrepris moins pour des motifs intéressés que par souci de recherche scientifique.

L'esprit de liberté qu'attisent, de Montesquieu à Kant en passant par les Encyclopédistes et l'inclassable Rousseau, tous les philosophes du siècle, triomphe enfin concrètement : l'ancien régime s'effondre, le siècle se termine par la Déclaration d'indépendance des États-Unis, la Révolution française et l'avènement de l'État de droit. Le régime nouveau devant assurer à toute l'humanité cette liberté, cette égalité civile, cette propriété inviolable et sacrée, cette souveraineté de la nation, pour lesquelles on avait combattu dogmatisme et autorité et fait la guerre à tous les discours, à toutes les pratiques qui apparaissaient faire obstacle au progrès de l'humanité, donc à son bonheur. Dans la civilisation européenne, la Déclaration des droits devient le nouvel évangile. Malgré la défaite de la France et la chute de la première République, dont le souvenir demeure malgré tout comme une légende et une prophétie, la face du monde reste changée. Un monde nouveau se lève qui prépare et annonce par bien des traits le nôtre. " C'est bien du XVIIIe siècle que nous sommes les descendants directs ".

   

Raison, tolérance, humanité...

 

17.2 Prenant enfin pour cri de guerre : raison, tolérance, humanité...

Une figure humaine monte à l'horizon, celle du philosophe, une sorte d'intellectuel engagé, en qui se résume l'idéal des Lumières.

Au dix-huitième siècle, personnes cultivées et écrivains relèvent tous plus ou moins, comme adeptes ou comme adversaires, de l'esprit philosophique. Ceux qui le possèdent au plus haut degré et contribuent le plus à sa diffusion revendiquent le titre de philosophes. Celui-ci prend comme cri de guerre, comme le dit Condorcet, raison, tolérance, humanité... Définir le philosophe, c'est donc caractériser avec cette notion capitale l'esprit général du dix-huitième siècle, cet esprit philosophique qui anime les pensées et le comportement à l'époque. Écoutons pour commencer quelques extraits de l'article " philosophe " dans l'Encyclopédie. Longtemps attribué à Diderot, le texte est en fait de Dumarsais, un grammairien très radical. Il développe avec beaucoup de clarté la conception du philosophe, pensant et agissant selon la raison, sociable et humain tel que l'entendait en général le dix-huitième siècle. Ce texte montre aussi les oppositions fondamentales dans la société de l'époque entre foi et raison dont le parti des philosophes se fait le propagandiste et monte bien en épingle le souci caractéristique de l'utile et du mieux-être social.

 

TEXTE 1 de la section 17.2

Dumarsais, article " philosophe ", Encyclopédie

 

Les autres hommes sont déterminés à agir sans sentir ni connaître les causes qui les font mouvoir, sans même songer qu'il y en ait. Le philosophe, au contraire, démêle les causes autant qu'il est en lui, et souvent même les prévient, et se livre à elles avec connaissance: c'est une horloge qui se monte, pour ainsi dire, quelquefois elle-même... La raison est à l'égard du philosophe ce que la grâce est à l'égard du chrétien. La grâce détermine le chrétien à agir, la raison détermine le philosophe...

De cette connaissance que les principes ne naissent que des observations particulières, le philosophe en conçoit de l'estime pour la science des faits... ainsi, il regarde comme une maxime très opposée aux progrès des lumières de l'esprit que de se borner à la seule méditation et de croire que l'homme ne tire la vérité que de son propre fond...

L'esprit philosophique est donc un esprit d'observation et de justesse, qui rapporte tout à ses véritables principes, mais ce n'est pas l'esprit seul que le philosophe cultive, il porte plus loin son attention et ses soins.

L'homme n'est point un montre qui ne doive vivre que dans les abîmes de la mer ou au fond d'une forêt; les seules nécessités de la vie lui rendent le commerce des autres nécessaire; et dans quelque état où il se puisse trouver, ses besoins et le bien-être l'engagent à vivre en société. Ainsi, la raison exige de lui qu'il étudie, et qu'il travaille à acquérir les qualités sociales. Notre philosophe ne se croit pas en exil dans ce monde; il ne croit point être en pays ennemi; il veut jouir en sage économe des biens que la nature lui offre; il veut trouver du plaisir avec les autres; et pour en trouver, il en faut faire. Ainsi il cherche à convenir à ceux avec qui le hasard ou son choix le font vivre; et il trouve en même temps ce qui lui convient; c'est un honnête homme qui veut plaire et se rendre utile.

... La société civile est, pour ainsi dire, la seule divinité qu'il reconnaisse sur la terre; il l'encense, il l'honore par la probité, par une attention exacte à ses devoirs, et par un désir sincère de n'en être pas un membre inutile ou embarrassant...

Le vrai philosophe est donc un honnête homme qui agit en tout par raison, et qui joint à un esprit de réflexion et de justesse, les murs et les qualités sociales.

 

Tandis que le philosophe au sens traditionnel est avant tout un spécialiste de la théorie et de l'abstraction, le philosophe du dix-huitième siècle, c'est-à-dire, en général. tout homme éclairé, pénétré d'esprit critique, est donc d'abord un homme pratique et soucieux de la réalité quotidienne. Les principes essentiels qui orientent son style de vie sous l'égide de la raison sont : i) le souci d'être utile en exerçant des activités qui contribuent au maintien et au progrès de la civilisation ; ii) la sociabilité en vivant dans la cité des hommes et non dans la solitude ; ce qui donne aux lieux habituels de réunion, clubs, salons, cafés, une influence décisive ; iii) le cosmopolitisme en constituant, par-dessus les frontières, une sorte d'internationale des esprits.

Tout ceci se fait non au gré du hasard mais sous l'égide de la raison. Le sourire de la raison, telle était la façon dont Carré, un critique, définissait la philosophie de Fontenelle. Mais il est frappant de constater que ce sourire se retrouve au dix-huitième siècle sur les visages d'auteurs aussi différents que Crébillon le dramaturge, Voltaire le polémiste et l'ironiste, ou d'Alembert, le mathématicien et le collaborateur de l'Encyclopédie. Songeons aux pastels que La Tour a fait de ces personnages. Ces portraits témoignent bien de la façon dont devait s'éclairer le regard et se nuancer le sourire de ces philosophes : " sous la joie de l'intelligence vive et derrière l'esprit critique un peu désabusé à qui rien n'échappe, vibre une riche sensibilité et se dévoile un profond désir de comprendre tout ce qui est humain ".

La raison, cette faculté, dont parlait déjà le dix-septième siècle de Descartes et de Boileau, prend une signification nouvelle : elle inspire l'esprit critique, dont le droit de regard s'étend désormais à tous les domaines, en vue de construire un monde éclairé. Prolongeant les recherches de Descartes, de Pascal, et surtout des libertins de la fin du siècle précédent, le philosophe s'acharne à perfectionner les méthodes qui permettent d'atteindre à la vérité : la critique du témoignage notamment est la base de tout raisonnement.

Mais attention parler du philosophe, c'est s'en tenir à une notion abstraite et impersonnelle, à laquelle chaque philosophe a apporté sa contribution, mais qui ne s'identifie totalement et exactement à aucun d'eux en particulier, car chaque philosophe est un individu concret et original. Aussi bien la lutte philosophique ne s'est-elle pas livrée seulement entre les philosophes et le pouvoir, mais, à l'occasion, entre les philosophes eux-mêmes. (D'Holbach-Diderot vs. Voltaire ; Voltaire vs. Rousseau).

Il reste donc à étudier, comme nous le ferons au cours des entretiens prochains, quelle a été la contribution de chaque individu à la notion, c'est-à-dire en quoi Voltaire, Montesquieu, Diderot, Rousseau, et d'autres, tout en étant des représentants de l'esprit philosophique, ont eu chacun une philosophie propre.

 

   

La vie de société

 

17. 3 La vie de société au XVIIIe siècle et la propagation de l'esprit critique

Le dix-huitième siècle fut avant tout un siècle d'idées nouvelles mais ces idées ne purent se répandre que parce que la mort de Louis XIV, en 1715, fut suivie d'un affaiblissement de l'autorité qui provoqua une importante évolution des moeurs. Par réaction contre l'austérité des dernières années du règne de Louis XIV, le gôut du plaisir, du luxe et de l'argent se déchaînent sous la Régence, c'est-à-dire durant l'époque où l'héritier du trône, Louis XV, âgé de cinq ans à son avènement, fut suppléé dans ses pouvoirs effectifs par le duc Régent, Philippe d'Orléans, neveu de Louis XIV. Mais les hommes de lettres ne participent guère à cette richesse. La condition des écrivains reste marquée, sur le plan matériel, par la médiocrité et l'insécurité parce que la propriété littéraire ne fait encore l'objet d'aucune législation et parce que la censure et les persécutions constituent des risques très réels. En revanche, c'est l'époque de la sacralisation de l'écrivain qui acquiert un prestige social beaucoup plus grand qu'au dix-septième siècle. L'écrivain devient ainsi un interprète et un véritable guide de l'opinion.

Cette situation explique pour beaucoup l'apparition puisque les hommes de lettres ne fréquentent que très rarement la cour l'apparition à Paris et dans les grandes villes de nouveaux foyers de vie intellectuelle où les écrivains et leur public se sentent plus libres et ont plus d'influence. La vie de société s'épanouit principalement dans les salons, les cafés, les clubs. Nous allons pour présenter ces centres bouillonnants de vie intellectuelle, premiers lieux de la propagation de l'esprit philosophique et critique laisser la parole aux mémorialistes du dix-huitième siècle qui les décrivent d'une plume alerte.

Tout d'abord les salons, ces " écoles brillantes de civilisation " selon les mots du comte de Ségur, où l'on " trouvait... les littérateurs, les philosophes les plus distingués, et cet esprit de liberté qui devait changer la face du monde en l'éclairant...". Il s'agit de l'institution par excellence du dix-huitième siècle. Plus qu'ailleurs les femmes s'y sont fait leur place et parlent avec égalité avec les plus grands hommes. Tous et toutes sont animés par un même but : diffuser les Lumières, lutter contre l'obscurantisme, dans tous les domaines, politique, artistique, mais aussi économique. Rappelons que chaque salon a sa spécialité, ses couleurs, si l'on préfère. Ainsi le premier salon où l'on se réunit, dès 1699 fut tenu par la duchesse du Maine dans son domaine de Sceaux, célèbre surtout par l'éclat de ses fêtes. Ce sont en majorité des poètes qu'elle accueille. À partir de 1710, le salon de la marquise de Lambert, rue de Richelieu, à Paris, réunit les écrivains et les gens de qualité qui font assaut de jeux d'esprit. Chez Madame de Tencin, rue Saint-Honoré, la société est plus nombreuse, plus mêlée, plus cosmopolite. C'est le premier " salon philosophique " proprement dit. On y encourage les propos brillants ou piquants, la discussion des idées nouvelles. Mettant à la mode les entretiens philosophiques, ce salon a beaucoup contribué à la diffusion des idées nouvelles. Enfin au salon de l'opulent baron d'Holbach, le grand philosophe matérialiste, c'est toute l'Europe intellectuelle qui se retrouve autour de sa table. Aussi Grimm le surnommait-il plaisamment le maître d'hôtel de l'Europe.

On entendra ici un extrait des Mémoires de l'abbé Morellet évoquant le salon de d'Holbach et la figure du maître de céans. L'extrait est assez long mais nous le préférons à des descriptions plus courtes d'autres salons, en raison de la personalité importante de d'Holbach, l'auteur retentissant du Système de la nature, du Système social et de la Politique naturelle, entre autres ouvrages-clé du matérialisme des Lumières, et de l'efficacité de son salon dans la diffusion de l'esprit philosophique mais aussi par la vivacité avec laquelle Morellet recrée l'atmosphère de ce salon philosophique modèle.

 

TEXTE 1 de la section 17.3

Abbé Morellet, Mémoires. I.

 

Mais parmi les sociétés dont mon zèle pour la cause de la philosophie m'ouvrit l'entrée, je dois mettre au premier rang, pour l'utilité, l'agrément et l'instruction que j'en ai retirés, celle du baron d'Holbach.

Le baron d'Holbach, que ses amis appelaient baron parce qu'il était allemand d'origine, et qu'il avait possédé en Westphalie une petite terre, avait environ 60 000 livres de rente, fortune que jamais personne n'a employée plus noblement que lui, ni surtout plus utilement pour le bien des sciences et des lettres.

Sa maison rassemblait dès lors les plus marquants des hommes de lettres français, Diderot, J.-J. Rousseau, Helvétius... Raynal, Suard, Boulanger, Marmontel, Saint-Lambert, La Condamine, le chevalier de Chastellux, etc.

Le baron lui-même était un des hommes de son temps les plus instruits, sachant plusieurs des langues de l'Europe, et même un peu des langues anciennes, ayant une excellente et nombreuse bibliothèque, une riche collection des dessins des meilleurs maîtres, d'excellents tableaux dont il était bon juge, un cabinet d'histoire naturelle contenant des morceaux précieux, etc. À ces avantages, il joignait une grande politesse, une égale simplicité, un commerce facile, et une bonté visible au premier abord. On comprend comment une société de ce genre devait être recherchée. Aussi y voyait-on, outre les hommes que je viens de nommer, tous les étrangers de quelque mérite et de quelque talent qui venaient à Paris ; à Paris qui était alors, comme l'appelait Galiani, le café de l'Europe. Je ne finirais pas si je disais tout ce que j'y ai vu d'étrangers de distinction qui se faisaient honneur d'y être admis, Hume, Wilkes, Sterne, Galiani, Beccaria, Caraccioli, le lord Shelburne, le comte de Creutz, Verri, Frisi, Garrick, le prince héréditaire de Brunswick, Franklin, Priestley, le colonel Barré, le baron Dalberg, depuis électeur de Mayence, etc.

Le baron d'Holbach avait régulièrement deux dîners par semaine, le dimanche et le jeudi : là se rassemblaient, sans préjudice de quelques autres jours, dix, douze, et jusqu'à quinze et vingt hommes de lettres et gens du monde ou étrangers, qui aimaient et cultivaient même les arts de l'esprit. Une grosse chère, mais bonne, d'excellent vin, d'excellent café, beaucoup de dispute, jamais de querelle ; la simplicité des manières, qui sied à des hommes raisonnables et instruits, mais qui ne dégénérait point en grossiéreté ; une gaieté vraie sans être folle : enfin une société vraiment attachante, ce qu'on pouvait reconnaître à ce seul symptôme, qu'arrivés à deux heures, c'était l'usage de ce temps-là, nous y étions souvent encore presque tous à sept et huit heures du soir.

Or, c'est là qu'il fallait entendre la conversation la plus libre, la plus animée et la plus instructive qui fût jamais : quand je dis libre, j'entends en matière de philosophie, de religion, de gouvernement, car les plaisanteries libres dans un autre genre en étaient bannies.

Cicéron a dit en quelque endroit qu'il n'y a point d'opinion si extravagante qui n'ait été avancée par quelque philosophe. Je dirai de même qu'il n'y a point de hardiesse politique et religieuse qui ne fût là mise en avant et discutée pro et contra, presque toujours avec beaucoup de subtilité et de profondeur.

Souvent un seul y prenait la parole, et proposait sa théorie paisiblement et sans être interrompu. D'autres fois, c'était un combat singulier en forme, dont tout le reste de la société était tranquille spectateur : manière d'écouter que je n'ai trouvée d'ailleurs que bien rarement.

C'est là que j'ai entendu Roux et Darcet exposer leur théorie de la terre ; Marmontel, les excellents principes qu'il a rassemblés dans ses Éléments de littérature ; Raynal, nous dire à livres, sous et deniers le commerce des Espagnols aux Philippines et à la Vera-Cruz, et celui de l'Angleterre dans ses colonies ; l'ambassadeur de Naples et l'abbé Galiani, nous faire de ces longs contes à la manière italienne, espèces de drames qu'on écoutait jusqu'au bout ; Diderot, traiter une question de philosophie, d'arts ou de littérature, et, par son abondance, sa faconde, son air inspiré, captiver longtemps l'attention.

C'est là, s'il m'est permis de me citer à côté de tant d'autres hommes si supérieurs à moi, c'est là que moi-même j'ai développé plus d'une fois mes principes sur l'économie publique.

C'est là aussi, puisqu'il faut le dire, que Diderot, le Dr Roux et le bon baron lui-même établissaient dogmatiquement l'athéisme absolu, celui du Système de la Nature, avec une persuasion, une bonne foi, une probité édifiante, même pour ceux d'entre nous qui, comme moi, ne croyaient pas à leur enseignement.

Salon de Madame Geoffrin
 
 

 

La société se retrouve aussi dans les cafés, plus démocratiques que les salons. Dès les débuts du règne de Louis XIV, ce breuvage commence à connaître un succès extraordinaire. Le premier café s'ouvre à Marseille en 1654, à Paris en 1667. En 1715, à la mort de Louis XIV, il y en a 300 à Paris, dont le célèbre café Procope, ouvert en 1695, et celui de la Régence. La mode se répand dans le monde de transformer certains jours les salons en café. C'est au café qu'on apprend les nouvelles, qu'on les commente; les gens font cercle autour des joueurs d'échec ou d'« orateurs en chef " qui préside les discussions. Les grands auteurs, Voltaire, Diderot, Fontenelle ne dédaignent pas d'y paraître et d'y entretenir leur publicité. C'est là qu'on peut acheter les libelles interdits qui circulent sous le manteau, c'est là qu'on peut lire les journaux, peu répandus encore au début du siècle, mais dont la diffusion augmente : en 1787, le " Mercure de France " se vend toutes les semaines à 15 000 exemplaires.

Voici comment, à la fin du siècle, l'écrivain Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris, montre le rôle joué par les cafés dans la vie politique et littéraire :

 

TEXTE 2 de la section 17.3

Sébastien Mercier, Tableau de Paris

 

On compte six à sept cents cafés; c'est le refuge ordinaire des oisifs et l'asile des indigents; ils s'y chauffent l'hiver pour épargner le bois chez eux. Dans quelques-uns de ces cafés, on tient bureau académique : on y juge les auteurs, les pièces de théâtre; on y assigne leur rang et leur valeur; et les poètes qui vont débuter y font ordinairement le plus de bruit, ainsi que ceux qui, chassés de la carrière par les sifflets, deviennent ordinairement satiriques : car le plus impitoyable des critiques est toujours un auteur méprisé...

Tel homme arrive au café sur les dix heures du matin pour n'en sortir qu'à onze heures du soir; il dîne avec une tasse de café au lait et soupe avec une bavaroise...

Chaque café a son orateur en chef; tel, dans les faubourgs, est présidé par un garçon tailleur ou par un garçon cordonnier; et pourquoi pas ? Ne faut-il pas que l'amour-propre de chaque individu soit à peu près content ?

 


   
   

Les clubs, enfin, à vocation nettement politique. Le public est plus restreint. Le plus célèbre est le club de l'Entresol, fondé par l'abbé Alary en 1720, une compagnie privée qui réunit une vingtaine de personnalités de 1720 à 1731 " raisonnant hardiment mais ne concluant que sobrement ". Le nom de ce club lui venait de l'appartement en entresol de l'hôtel du président Hénault, place Vendôme, où logeait le fondateur du club. En province, dans les grandes villes, des Académies, des Sociétés de lecture se constituaient à l'exemple de Paris. L'un des membres du club de l'Entresol, le marquis d'Argenson, futur ministre des Affaires étrangères, nous apprend ce qu'était la conférence, c'est-à-dire l'échange de vues, qui s'y tenait tous les samedis, de cinq heures du soir à huit heures.

 

TEXTE 3 de la section 17.3

D'Argenson, Mémoires (publiés en 1823)

 

La conférence, qui durait trois heures, était divisée en trois parties assez égales.

La première comprenait la lecture de mes extraits de gazettes, la réponse aux questions, et la conversation curieuse sur les nouvelles publiques, les raisonnements, les conjonctures politiques, les éclaircissements que nous fournissaient principalement nos anciens ambassadeurs. Nous avions toujours un grand atlas sur la table pour suivre la position locale des événements.

La seconde heure était consacrée à suppléer par la conversation aux nouvelles écrites. On débitait sans aucune réserve, et avec une entière confiance, tout ce qui se disait dans le monde sur les affaires de quelque importance. Jamais cette partie de la conférence n'a cessé d'être soutenue et animée : car la première avait mis la curiosité et le raisonnement dans une grande action, et l'on a toujours eu de la peine à terminer cette causerie pour donner place au troisième exercice.

Celui-ci consistait à lire, à peu près tour à tour, et pendant une heure, les ouvrages des académiciens sur les matières déduites ci-dessus. On observera qu'il arrivait souvent de substituer à la lecture de nos ouvrages les relations, qui conduisaient à notre objet, des traités conclus récemment et que chacun s'efforçait d'avoir de la première main. Plusieurs s'étaient ingéniés pour avoir des correspondances en pays étrangers.

   

Bibliographie

 

 

 

 

OUVRAGES D'ENSEMBLE

D'intérêt historique et culturel

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Bouloiseau, M., Labrousse, E., Mousnier, R., Le XVIIIe siècle. L'époque des Lumières (1715-1815)), Paris, PUF, 1985.

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Gay P., The Enlightenment: an interpretation, New-York, Vintage Books, 1969.

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D'intérêt philosophique et politique

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À lire obligatoirement

Goyard-Fabre S., La philosophie des Lumières en France, Paris, Klincksieck, 1972.

Hazard P, La pensée européenne au XVIIIe siècle, Paris, Boivin, 1946.

Markovits, Fr., L'ordre des échanges : philosophie de l'économie et économie du discours au XVIIIe siècle en France, Paris, PUF, 1986.

Pomeau R., L'Europe des Lumières. Cosmopolitisme et unité européenne au dix–huitième siècle, Paris, Stock, 1964.

Piétri, F., La réforme de l'État au XVIIIe siècle, Paris, Éditions de France, 1935.

Richet, D.,La France moderne: I'esprit des institutions, Paris, Flammarion, coll. "Champs", 1973.

 

   
QUESTIONS  

Questions de compréhension et de lecture

1. À quoi correspondent ces lumières dont le siècle se targue ? À quelles sortes de ténèbres s'opposent-elles ?

2. Identifier les révolutions qu'inaugure le dix-huitième siècle et caractériser brièvement leurs manifestations.

3. Faire le portrait de l'homme éclairé.

 

Questions visant à dégager les enjeux philosophiques

1. En suivant le texte de Dumarsais, « philosophe », dégager les principales oppositions entre le philosophe et les autres hommes ?

2. Identifier les principaux lieux de la propagation de l'esprit critique et caractérisez le rôle respectif de ces foyers de la vie intellectuelle ?

   

Hyperliens

 

Le siècle des lumières dans la peinture des musées de FRANCE

Textes (Électroniques) Clandestins du XVIIIième par Gianluca Mori

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