![]() |
Phi 2080
Les grandes figures intellectuelles du monde moderne:
|
|
|
![]() |
Pour écouter l'émission (voir le guide de l'étudiant-e) |
| BACON et l'approche expérimentale |
Le chancelier anglais Francis Bacon (1561-1626), un des premiers théoriciens de la nouvelle approche expérimentale, et le plus influent, identifie clairement ses deux cibles : J'ai fait de la science entière mon domaine. Je voudrais la purger des deux espèces de brigands : les uns la gâtent avec leurs frivoles disputes, leurs réfutations, leur verbosité; les autres avec leurs expériences aveugles, leurs traditions auriculaires et leurs impostures Bien qu'il ne fut pas lui-même un savant qui pratiquait les sciences, Francis Bacon sera le premier à formuler un discours global sur l'importance de la science pour la maîtrise du monde environnant et le progrès humain. Avocat, élu membre du Parlement en 1584, conseiller de la Reine Elizabeth 1ère et du Roi James 1er, il est annobli en 1603. En 1605 il publie For the Advancement of Learning, ouvrage qui critique la philosophie aristotélicienne alors dominante et qui, selon lui, bloque le progrès de l'humanité. Il sépare radicalement la science et la religion et sa doctrine est essentiellement laïque et matérialiste. Il voit dans le travail des artisans la source de tous les progrès. En réaction à l'enseignement universitaire traditionnel il critique même l'usage des mathématiques et insiste que la seule connaissance véritable est obtenue par le travail manuel et empirique. Il se distingue cependant de la tradition artisanale qu'il considère trop peu systématique. Il abandonne la logique déductive traditionnelle et préconise une forme d'induction à partir de l'expérience. Le Lord anglais popularisera sa conception du travail scientifique dans une utopie rédigée en anglais en 1623 et publiée en 1627 (un an après sa mort), The New Atlantis (la Nouvelle Atlantide). Ce genre de texte est populaire à l'époque et sert à diffuser des idées philosophiques sous une forme plus accessible. C'est dans cet essai que l'on retrouve la fameuse maison de Salomon où, subventionnés par l'État, les scientifiques travaillent collectivement et systématiquement à l'avancement des connaissances. TEXTE : Dieu te bénisse, mon fils; je vais te faire don du joyau le plus précieux que je possède, puisque je vais te faire connaître, pour l'amour de Dieu et des hommes, la vérité sur la Maison de Salomon. J'observerai l'ordre suivant : premièrement, je te révélerai le but de notre Fondation. Deuxièmement, je te dirai quels dispositifs de préparation et quels instru-ments nous avons pour nos travaux. Troisièmement, quelles sont les diverses tâches et fonctions qui sont assignées aux membres de notre Société. [...] Notre Fondation a pour fin de connaître les causes, et le mouvement secret des choses; et de reculer les bornes de l'Empire Humain en vue de réaliser toutes les choses possibles. [...] Nous avons aussi des bâtiments vastes et spacieux, dans lesquels nous imitons et mon-trons des météores tels que la neige, la grêle, la pluie; mais aussi certaines pluies artifi-cielles de corps solides et non d'eau, le tonnerre, les éclairs, ainsi que la génération de corps dans l'air - par exemple de grenouilles, d'insectes, etc. Nous avons aussi des salles, que nous appelons des Salles de Santé, dont nous modifions l'air en le dotant de qualités particulières selon ce qui nous paraît bon et propre à guérir di-verses maladies et à conserver la santé. [...] Nous avons aussi des maisons pour l'optique, où nous procédons à la présentation de toutes les lumières, de tous les rayons ainsi que de toutes les couleurs. [...] Nous avons même le moyen de voir des objets situés au loin, dans le ciel par exemple, ou dans des en-droits éloignés, et de faire paraître les objets proches lointains, et les objets lointains proches : ainsi nous falsifions les distances. Nous avons aussi des instruments susceptibles de seconder la vue, bien supérieurs aux lunettes et aux verres d'usage courant. Nous avons aussi des verres qui nous permettent de voir des objets petits, minuscules même, de façon distincte et parfaite, comme par exemple la forme et la couleur de petits insectes ou de vers, ou encore les grains et les défauts des pierres précieuses, invisibles autrement. [...] [...] Nous avons également des maisons consacrées aux erreurs des sens; là, nous produisons de prodigieux tours de passe-passe, de trompeuses apparitions de fantômes, des impostures et des illusions, et nous en montrons le caractère fallacieux. La division du travail dans la Maison de Salomon Voyons maintenant quels sont les divers emplois et charges des membres de notre Société. Nous avons douze collègues qui voyagent à l'étranger et qui nous rapportent des livres, des échantillons et des exemples d'expériences de toutes les régions du monde, ceci en se faisant passer pour des gens d'autres nationalités, puisque nous cachons la nôtre. Nous les appelons les Marchands de Lumière. Nous en avons trois qui rassemblent les expériences qu'on peut trouver dans tous les livres. Nous les appelons les Pilleurs. Nous en avons trois qui rassemblent toutes les expériences touchant aux arts mécaniques, aux sciences libérales et aux procédés qui ne sont pas constitués en arts. Nous les appelons les Artisans. Nous en avons trois qui essaient de nouvelles expériences, selon ce qu'ils jugent bon eux-mêmes. Nous les appelons les Mineurs. Nous en avons trois qui arrangent dans des rubriques et des tables les expériences des quatre premiers groupes, afin de mieux nous éclairer sur la façon de tirer de tout cela des remarques et des axiomes. Nous les appelons les Compilateurs. Nous en avons trois qui s'appliquent à examiner les expériences des autres, et cherchent la façon d'en retirer les choses utiles et applicables à la conduite de la vie; d'en tirer des connaissances susceptibles de servir dans des travaux et diverses opérations, mais aussi dans la mise en évidence des causes; d'en tirer encore des procédés de prédiction naturelle et des moyens clairs et faciles pour découvrir quelles sont les propriétés et les parties cachées des corps. Nous les appelons les Donateurs ou Bienfaiteurs. Puis, après que notre Société en son entier s'est consultée dans diverses réunions consa-crées à l'examen des travaux précédents et des collections d'expériences qu'ils ont permis de rassembler, trois membres de cette Société sont chargés de proposer de nouvelles expé-riences, qui, étant éclairantes à un niveau plus élevé, permettent d'entrer plus avant dans les secrets de la Nature. Nous les appelons les Flambeaux. Nous en avons trois autres qui exécutent les expériences commandées par les précédents, puis qui en font un compte rendu. Nous les appelons les Greffeurs. Enfin, nous en avons trois qui portent plus haut les découvertes que les expériences précédents ont permis de faire en les transformant en remarques, axiomes et aphorismes d'un niveau plus élevé. Ceux-là, nous les appelons les Interprètes de la Nature. Nous avons aussi, vous imaginez bien, des novices et des apprentis, afin que le remplacement des hommes qui se consacrent à ces recherches soit toujours assuré; sans parler d'un grand nombre de serviteurs et de domestiques, hommes et femmes. Et nous faisons aussi ceci : nous tenons des consultations pour décider quelles sont, parmi les inventions et les expériences que nous avons faites, celles qui seront rendues publiques et celles qui ne le se-ront pas; et nous sommes tous astreints à un serment par lequel nous jurons silence, de sorte que les choses qui doivent, à notre avis, être tenues secrètes restent bien scellées - bien qu'il nous arrive parfois de révéler à l'État certaines de celles-ci, mais non toutes.
|
| |
|
L'institutionnalisation de la nouvelle science
|
Les académies scientifiquesDès le début du 17e siècle, donc, la pratique de l'expérimentation devient plus courante. Sans vouloir appuyer trop l'opposition, il est tout de même frappant que sur le plan institutionnel, les partisans de la "science nouvelle " c'est-à-dire de l'approche expérimentale et géométrique préconisée par Galilée et quelques autres, se retrouvent surtout hors du milieu universitaire. La critique de la sclérose du milieu universitaire est exprimée clairement par Bacon dès 1592. Critiquant les universités britanniques, il écrit : "hélas, ils n'y apprennent qu'à croire; d'abord à croire que d'autres savent ce qu'eux mêmes ne savent pas, puis à croire qu'ils savent ce qu'ils ne savent pas ". On retrouve donc la plupart des partisans de la philosophie mécanique au sein, ou dans l'entourage, d'académies, nouvelles formes de regroupements d'individus partageant les mêmes intérêts, apparues au cours de la Renaissance. Un aspect important de la pensée de Bacon en matière de recherche scientifique est l'importance accordée au travail collectif. Cet idéal présenté dans La nouvelle Atlantide, sera repris par les premières académies mais n'aura pas vraiment de succès, la tendance des scientifiques à travailler de façon individuelle reprenant le dessus. La conception baconienne de la science admettait aussi que certaines découvertes devaient rester secrètes, pour éviter qu'elles ne tombent entre les mains de personnes qui en feraient un mauvais usage. C'était là un résidu des anciennes traditions alchimiques et hermétiques selon lesquelles certaines parties du savoir ne devaient être accessibles qu'a une élite. Newton, par exemple, admettait ce principe dans ses recherches alchimiques. Cependant, l'idéal collectiviste cédera vite le pas à l'individualisme des savants. Soucieux de leur réputation, ces derniers adopteront plutôt un point de vue contraire qui consiste à défendre l'idée que toute connaissance pour être reconnue valide, doit être rendue publique. C'est sous le patronage du jeune prince Federico Cesi, que l'une des toutes premières académies à s'intéresser de près à des questions de science expérimentale, l'Accademia dei Lincei , est fondée à Rome en 1603. Typique des académies de cour de cette époque, elle ne réunit au début que quelques amis du prince. La création des académies marque le début d'un long processus d'autonomisation de la pratique scientifique des autres sphères d'activité sociale, en particulier dans ses aspects religieux et politiques. Ainsi, les règles de fonctionnement de l'Accademia dei Lincei, font expressément mention que toute discussion de politique ou de religion est exclue des activités : " Les membres passeront sous silence les controverses politiques et les querelles et disputes verbales [...] qui ne sont l'occasion que de déceptions, d'inimitiés et de haine [...] Elles sont contraires aux sciences physiques et mathématiques et donc aux objets de cette Académie ". La Société royale de Londres, créée en 1660, adoptera aussi une telle règle, de même que les autres académies royales. Même si la condamnation de Galilée en 1633 n'a pas marqué de façon abrupte la fin des contributions italiennes à la science, il demeure que, globalement, le milieu du siècle correspond au déplacement vers le nord du centre de gravité de l'activité scientifique, la France et l'Angleterre devenant les foyers les plus importants du monde savant. Ce sont d'ailleurs ces deux pays qui inventeront la forme moderne des Académies des sciences. Les savants anglais se regrouperont en effet librement au sein de la Société royale de Londres en 1660, alors qu'en France, c'est le roi qui créera l'Académie royale des sciences en 1666, y nommant des membres avec traitement. Le noyau des membres fondateurs de la Société royale de Londres, qui obtient une charte royale en 1660, se réunissait déjà depuis plusieurs années pour discuter de sciences expérimentales. Leur plan était de créer une corporation officielle pour assurer la survie à long terme de leur entreprise. Bien que disposant d'une charte royale, les membres de la Royal Society of London, n'ont pu convaincre le Roi de contribuer fi-nancièrement à son fonctionnement. Les seuls fonds disponibles pour assurer leurs activités provenaient donc de la cotisation annuelle des membres. Ce fait les portait à accueillir dans leurs rangs plusieurs gentlemen dont l'intérêt pour les sciences était celui de dilettantes, mais qui avaient les moyens financiers et un rang social assez élevé pour être utiles à la nouvelle société qui avait besoin d'argent pour faire ses expériences lors des réunions hebdomadaires. En France au contraire, l'Académie royale des sciences est une institution créée par Louis XIV. Seule une élite, nommée par le Roi, y a accès, le nombre de membres demeurant à vingt pendant plus d'un siècle. Ces membres reçoivent une pension de l'État qui fournit aussi le lieu de rencontre et les instruments nécessaires aux expériences discutées lors des rencontres qui ont lieu deux fois par semaine. Sur demande, les membres devaient également donner leur avis sur des questions soumises par la cour concernant, par exemple, l'opportunité de publier un livre savant ou d'émettre un privilège royal (ancêtre du brevet) pour une invention. Libre association de savants, la Société royale de Londres a pu compter sur les services de Henry Oldenburg (1615-1677), qui à titre de secrétaire pendant plus de vingt ans, s'occupait de garder le contact avec les savants de toute l'Europe. Comme ce fut le cas pour le père Marin Mersenne au cours de la première moitié du siècle, Oldenburg fut la plaque tournante des échanges scientifiques jusqu'à sa mort en 1677. En moyenne, il échangeait et faisait circuler 300 lettres par année . C'est en partie pour faciliter ces échanges et même leur donner un plus grand rayonnement qu'il fonda en 1665 les Philosophical Transactions. Cette revue savante, propriété de Oldenburg mais étroitement associée à la Société royale, est vite perçue comme un "registre" utile pour préserver et disséminer les résultats d'expériences scientifiques. Jusque-là le livre était, avec l'échange de lettres, la formule la plus utilisée pour faire connaître au monde sa-vant ce genre de résultats, mais il avait le défaut de paraître plusieurs années, parfois plusieurs décennies, après l'exécution des expériences et générait ainsi plus facilement des conflits de priorité. La nouvelle revue savante permet d'imprimer des articles plus courts qui assurent cette priorité et qui fait aussi connaître plus rapidement et plus offi-ciellement les résultats obtenus par les savants. Étant aussi associée de près à la Société royale de Londres, elle donne au contenu une légitimité scientifique additionnelle. La France verra elle aussi paraître une revue savante la même année, Le journal des sçavans, dont le contenu ne se limite pas aux sciences de la nature mais s'intéresse aussi à la littérature. Elle n'est cependant pas du tout associée à l'Académie des sciences et son rôle dans le monde scientifique est moins important que son analogue britannique. En Europe, c'est davantage les Acta Eruditorium, imprimés en latin à Leipzig à compter de 1682, qui seront le lieu privilégié des articles savants. Rapidement, ces revues prendront l'habitude de faire évaluer les travaux avant de les imprimer ce qui donnera encore plus de poids aux résultats qui sembleront ainsi déjà sanctionnés par une communauté scientifique qui elle-même prend forme à travers ces nouvelles formes institutionnelles que sont les sociétés et les revues savantes. Lors de la réforme de l'Académie des sciences de Paris survenue en 1699 - réforme qui abandonne l'idée baconienne première du travail collectif des académiciens - on crée les Mémoires de l'Académie, de façon à permettre aux académiciens de publier sous leur propre nom les résultats de leurs recherches. Ainsi, à compter du 18e siècle, les savants d'Europe prendront lentement l'habitude de publier des articles scientifiques pour faire connaître les résultats de leurs recherches, les livres servant surtout à présenter des synthèses. TEXTE: La Société royale de Londres manque des deux choses les plus nécessaires aux hommes, des récompenses et des règles. C'est une petite fortune sûre à Paris pour un géomètre, pour un chimiste, qu'une place à l'Académie; au contraire, il en coûte à Londres pour être de la Société royale. Quiconque dit en Angleterre : "J'aime les arts " et veut être de la Société en est dans l'instant. Mais en France, pour être membre et pensionnaire de l'Académie, ce n'est pas assez d'être amateur; il faut être savant, et disputer la place contre des concurrents d'autant plus redoutables qu'ils sont animés par la gloire, par l'intérêt, par la difficulté même, et par cette inflexibilité d'esprit que donne d'ordinaire l'étude opiniâtre des sciences et du calcul. [...] Puisque la Société de Londres a peu d'ordre et nul encouragement, et que celle de Paris est sur un pied tout opposé, il n'est pas étonnant que les Mémoires de notre Académie soient supérieurs aux leurs : des soldats bien disciplinés et biens payés doivent à la longue l'em-porter sur des volontaires. Il est vrai que la Société royale a eu un Newton, mais elle ne l'a pas produit; il y avait même peu de ses confrères qui l'entendissent; un génie comme M. Newton appartient à toutes les Académies de l'Europe, parce que toutes avaient beaucoup à apprendre de lui Nouveaux instruments, nouveaux concepts En plus de la critique systématique de la conception aristotélicienne du monde, le 17e siècle est caractérisé par l'émergence d'instruments scientifiques qui viennent modifier le rapport savant à la nature. On a vu que la mise au point du télescope par Galilée a joué un rôle important dans la critique de la cosmologie arstotélicienne. Mais le savant italien s'est aussi intéressé à d'autres instruments comme le thermoscope, ancêtre du thermomètre qu'il prétend même avoir inventé. Cet appareil, utilisé dès 1602 par Santorio, professeur de médecine à Padoue, et par Sagredo un ancien élève et ami de Galilée devenu diplomate à la cour vénitienne, grand amateur de science qui deviendra un personnage central de ses dialogues, permet de mesurer les degrés de chaleur. Cet appareil constitue une première étape vers la mesure quantitative de cette "qualité " beaucoup discutée depuis l'antiquité. Tout au long du 17e siècle, le thermomètre deviendra plus précis. L'air et divers liquides seront utilisés (alcool, mercure) et un travail de normalisation cherchant à unifier les échelles de mesure sera entrepris. La mise au point de cet appareil permettra de soulever de nouvelles questions sur la nature de la chaleur. Intuitivement en effet, il est difficile de faire la distinction entre chaleur et température et ce n'est qu'en expérimentant avec le thermomètre que les savants seront amenés à concevoir ces distinctions qui culmineront au milieu du 18e siècle dans les travaux du savant écossais Joseph Black. Ce dernier formule les concepts de chaleur spécifique et de chaleur latente qui permettent de bien distinguer chaleur et température. En somme, il fallut plus d'un siècle d'expérimentation pour en arriver à la conclusion paradoxale que le thermomètre ne mesure pas la quantité de chaleur contenue dans un corps mais seulement la température de ce corps, température qui sera alors assimilée, dans le cadre mécaniste, à l'énergie cinétique (vis viva) des molécules en mouvement. Un autre appareil viendra, toujours au 17e siècle, transformer les conceptions intuitives des savants : le baromètre de Torricelli. Successeur de Galilée à la cour de Florence, et secrétaire du grand savant au cours des derniers mois de sa vie, Evangelista Torricelli (1608-1647) renouvelle ainsi l'approche de la vieille question de l'existence du vide. L'appareil de Torricelli n'a pas seulement permis de poser - et de résoudre - la question du poids de l'air, il a aussi rendu possible les premières expérimentations dans l'espace vide au-dessus du mercure. Une nouvelle question s'est en effet posée : que contient cet espace apparemment vide? La question de l'existence du vide est bien sûr ancienne et les traités médiévaux commentant Aristote l'ont beaucoup traitée . Ce qui est nouveau au 17e siècle, c'est la mise au point d'instruments qui vont transformer la façon d'aborder cette question. Pour connaître la nature de cet espace, Torricelli y avait introduit des mouches pour voir si elles pouvaient survivre. Du point de vue pratique cependant, l'accès à cet espace n'était pas facile car il fallait que les objets traversent la colonne de mercure. Dans le cas des mouches, elles arrivaient donc au sommet déjà à moitié mortes et il était difficile d'inférer quoi que ce soit de façon précise. Il faut attendre la mise au point de la pompe à air, dite alors "pompe pneumatique ", pour faciliter ce genre d'expériences et en arriver à un consensus au sein du monde savant sur la nature du vide. En Angleterre, la nouvelle des expériences de Torricelli arrive également par la voie de Mersenne qui écrit à Theodore Haak qui faisait partie du groupe de savants qui donnera naissance à la Société royale de Londres. Parmi ce groupe, Robert Boyle (1627-1691) fait construire en 1659 par son assistant Robert Hooke, une pompe à air. Ce nouvel appareil constitue une transformation de celui de Otto von Guericke construit au milieu des années 1650 . La machine de Boyle qui ne requiert aucune immersion dans l'eau, comme c'était le cas de celle de von Guericke, donne plus facilement accès à un espace suffisamment grand pour faire toutes sortes d'expériences en incorporant des objets dans la machine avant de commencer le pompage de l'air. En tentant de cerner de plus près le caractère du vide, Boyle a fait plusieurs observations, qu'il rapporte méticuleusement dans son livre paru en 1660 sous le titre New Experiments Physico-Mechanical, Touching the Spring of Air. Tout d'abord il était évident que la lumière traversait cet espace puisqu'il était transparent. Un aimant placé dans cet espace ne perdait pas ses pouvoirs d'attraction. Enfin le son semblait ne pas se transmettre puisqu'il était plus difficilement audible après que l'air eut été pompé qu'a-vant, la transmission pouvant être expliquée par l'imperfection du vide et par la transmission du son par les parties solides de l'appareil. Des expériences ont également été effectuées avec des être vivants pour constater qu'ils mouraient assez rapidement, confirmant ainsi l'absence d'air dans l'espace qualifié ainsi de vide . Plusieurs de ces expériences avaient également été faites en utilisant des baromètres, mais la pompe de Boyle était plus pratique. Pour l'époque, cet appareil était très coûteux et demandait l'expertise de techniciens habiles. Au moment où Boyle publie ses résultats, il n'existait pas plus que quatre pompes à air dans toute l'Europe. Aussi, leur ra-reté et leur sophistication technique soulevaient les mêmes problèmes de réplication qui sont si souvent évoqués dans la sociologie de la science contemporaine . Par exemple, l'un des tout premiers chercheurs à vouloir suivre Boyle dans ce genre de recherche fut Christian Huygens qui a fait construire sa propre pompe à air à Paris. Cependant, au début, il n'a pas réussi à la faire fonctionner sans Boyle qui fut obligé de voyager à Paris pour surveiller la mise en marche de l'instrument, qui était similaire mais pas identique à celui de Boyle. La chambre de verre était détachable et le cylindre il était construit en cuivre plutôt qu'en bois. Ainsi Huygens pouvait prétendre que les différences dans les résultats obtenus par les deux chercheurs étaient dues au fait que son instrument à lui était plus perfectionné. En somme, à l'époque comme aujourd'hui, il n'était pas facile d'en arriver à un consensus sur la nature des effets observés - et dans certains cas sur l'existence même de ces effets. Ce n'est le plus souvent qu'à moyen terme qu'une conception finit par s'imposer. Sur la nature du vide par exemple, Boyle a compris que les disputes sur cette question étaient surtout verbales et il prenait bien soin de rappeler que sa machine produisait un vide expérimental et qu'il s'abstenait d'émettre une opinion sur l'essence même de cet espace vide. Le fait qu'il ne transmettait pas de son assurait que l'air y était absent mais la propagation de la lumière à travers cet espace suggérait la présence d'une matière subtile, l'éther. Boyle voulait donc éviter de spéculer sur la nature ultime de cette matière, donnant au terme vide un sens opérationnel : l'espace dans lequel l'air est absent. Le tube de Torricelli et la pompe pneumatique de Boyle ont donc transformé la façon de concevoir le problème du vide. Pour employer le langage de Boyle, l'utilisation de ces appareils permet à la nouvelle science de se limiter aux questions de fait (matters of fact). |
| |
|
| Le monde selon Isaac Newton |
Lorsque Isaac Newton (1643-1727) voit le jour, Descartes s'apprête à publier ses Principes. Après des études primaires dans son village natal de Woolsthorpe, il entre à l'Université de Cambridge en 1661, à l'âge de 18 ans, et en ressort en 1665 avec le grade de Baccalauréat ès Arts. Cette année-là l'université doit fermer à cause d'une épidémie de peste bubonique et le jeune Newton retourne à la maison familiale. Sa formation universitaire l'a introduit à la pensée aristotélicienne mais c'est en autodidacte qu'il assimile les penseurs du 17e siècle : Descartes, Gassendi, Boyle, Galilée. Rapidement, il lit tout ce qui compte en matière de mathématiques, de physique et d'astronomie. C'est donc isolé chez lui qu'il effectue ses recherches mathématiques, optiques et physiques, mais aussi alchimiques et théologiques. En mathématiques, la lecture de John Wallis l'amène sur la piste de ce qui sera connu sous le nom de « binôme de Newton », alors que la Géométrie de Descartes l'entraîne sur la voie du calcul des tangentes des courbes, travail qui aboutira au calcul des fluxions, que nous connaissons aujourd'hui dans la formulation du calcul différentiel et intégral proposée par Leibniz. Bien que les deux savants aient fait leurs travaux de façon indé-pendante, une importante querelle de priorité les opposera pendant longtemps. L'habitude de publier rapidement les résultats de recherches n'étant pas établie, ces si-tuations étaient alors fréquentes, et ce d'autant plus que le mécénat dont dépendaient plusieurs savants les poussait souvent à surévaluer leur originalité propre. C'est aussi vers 1666 que Newton entreprend ses recherches sur la nature de la lu-mière. Ses expériences avec le prisme mettront en évidence la composition de la lumière blanche et le mèneront à une théorie corpusculaire de la lumière qui, malgré l'opposition de plusieurs savants, et surtout de Robert Hooke qui avait publié sa propre théorie dans son livre Micrographia en 1665, finira par s'imposer pour n'être remise en cause, par la théorie ondulatoire, qu'au début du 19e siècle. Après la réouverture de l'Université en 1667, Newton retourne à Trinity College et poursuit sa formation en obtenant le titre de Maître ès Arts et en étant élu Fellow de Trinity College. Ce poste lui assure un revenu et lui permet de se consa-crer entièrement à ses lectures et recherches. En acceptant cette nomination, cependant, il s'engageait à devenir ministre anglican. Or, ses principes religieux l'amèneront à diverger d'opinion avec l'Église officielle sur la question de la Trinité mais le roi dispensera Newton de cette obligation de devenir pasteur, pour lui permettre de continuer d'occuper son poste de professeur de mathématiques. Même s'il n'avait encore rien publié, Newton avait montré les résultats de ses recherches mathématiques à Isaac Barrow qui les fit circuler parmi les mathématiciens. Leur valeur était telle que bien qu'âgé de seulement 27 ans, il succède à Barrow en 1669 au poste de Lucasian Professor of Mathematics à l'Université de Cambridge. En 1672, pressé par Oldenburg, responsable de la publication des Philosophical Transactions de la Société royale de Londres, il accepte de publier un premier article pour annoncer ses expériences avec le prisme et l'existence d'un nouveau télescope à mi-roir réflecteur qu'il avait construit. Vexé par le débat que sa théorie de la lumière suscite il refuse de publier quoi que ce soit d'autre et ce n'est qu'en 1704, alors que son pouvoir au sein de la communauté scientifique anglaise est plus assuré, qu'il publiera l'ensemble de ses travaux sur la lumière dans son traité Opticks. Personnalité très secrète donc, Newton est un solitaire plutôt autoritaire. Comme l'écrit un de ses biographes, Franck Manuel: "le jeune Newton vécut parmi les hommes comme un étranger ". Quant à la publication des Principia en 1687, ouvrage qui contient sa théorie de la gravi-tation universelle, elle est elle aussi le résultat des pressions de certains amis et collègues de la Société royale de Londres. Newton demeurera professeur à Cambridge jusqu'en 1695, année où il est nommé responsable de la monnaie royale. C'est l'époque où l'Angleterre redéfinit sa monnaie et Newton est particulièrement intraitable avec les fraudeurs qu'il n'hésite pas à envoyer à l'échafaud. En 1703, au faîte de sa gloire, il devient président de la Société royale de Londres, poste qu'il occupe jusqu'à sa mort en 1725. En 1705, la Reine Anne l'annoblit. La théorie de la gravitation universelle C'est à la suite d'une discussion, au début de 1684, entre l'architecte et mathématicien Christopher Wren, Robert Hooke, responsable de la préparation des expériences à la Société royale de Londres et l'astronome Edmund Halley sur la forme de la trajectoire des planètes, que ce dernier rend visite à Newton pour lui demander quelle serait la trajectoire d'une planète soumise à une force émanant du soleil et diminuant en intensité en raison inverse du carré de la distance. Newton répondit sans hésiter : une ellipse. Surpris et ravi, Halley lui demande de lui montrer sa démonstration. Ne la retrouvant pas dans ses papiers Newton lui promet de la refaire et de la lui faire parvenir sans tarder. En novembre 1684, il lui envoie donc un court traité intitulé De Motu corporum in gyrum (Du mouvement des corps en rotation) qui est la première esquisse de ce qui deviendra deux ans plus tard les Philosophiae Naturalis Principia Mathematica, soit les Principes mathématiques de philosophie naturelle. La Société royale accepte de se char-ger de la publication qu'elle confie à Halley qui paye même les frais d'impression de l'ouvrage. Le livre paraît en juillet 1687 et est aussitôt accueilli dans le monde savant comme le travail d'un génie. La réputation de Newton en tant que mathématicien exceptionnel était faite depuis longtemps et ce livre est un couronnement. Il fournit en effet une solution mathématique à un problème physique lancé, on l'a vu, au tout début du siècle par Kepler. Si plusieurs se doutaient que la force d'attraction du soleil variait en raison inverse du carré de la distance, personne avant Newton n'avait réussi à en faire une démonstration mathématique. Surtout, il généralise le phénomène de l'attraction gravitationnelle à toutes les planètes, plus précisément à toute la matière : toute portion de matière est donc attirée par toutes les autres portions de matière en proportion directe du produit des masses en présence. Ainsi, le soleil lui-même perd le statut privilégié qu'il avait jusque-là car toutes les planètes exercent une attraction gravitationnelle, et seule sa grande masse explique qu'il est presque immobile et que ce sont les planètes qui tournent autour de lui. TEXTE Voltaire sur Descartes et Newton (1734) in Lettres anglaises Un Français qui arrive à Londres trouve les choses bien changées en Philosophie comme dans tout le reste. Il a laissé le monde plein; il le trouve vide. À Paris, on voit l'univers composé de tourbillons de matière subtile; à Londres, on ne voit rien de cela. Chez nous, c'est la pression de la Lune qui cause le flux de la mer; chez les Anglais, c'est la mer qui gravite vers la Lune, de façon que, quand vous croyez que la lune devrait nous donner marée haute, ces Messieurs croient qu'on doit avoir marée basse; ce qui malheureusement ne peut se vérifier, car il aurait fallu, pour s'en éclaircir, examiner la lune et les marées au premier instant de la création. Vous remarquerez encore que le soleil, qui en France n'entre pour rien dans cette affaire, y contribue ici environ pour son quart. Chez vos Cartésiens, tout se fait par une impulsion qu'on ne comprend guère; chez M. Newton, c'est par une attraction dont on ne connaît pas mieux la cause. À Paris, vous vous figurez la terre faite comme un melon; à Londres, elle est aplatie des deux côtés. La lumière, pour un Cartésien, existe dans l'air; pour un Newtonien, elle vient du soleil en six minutes et demie. Votre Chimie fait toutes ses opé-rations avec des Acides, des Alcalis et de la matière subtile; l'Attraction domine jusque dans la Chimie Anglaise. L'essence même des choses a totalement changé. Vous ne vous accordez ni sur la définition de l'âme ni sur celle de la matière. Descartes assure que l'âme est la même chose que la pensée, et Locke lui prouve assez bien le contraire. [...] Descartes assure encore que l'étendue seule est matière; Newton y ajoute la solidité. Voilà de furieuses contrariétés. Ce fameux Newton, ce destructeur du système Cartésien, mourut au mois de Mars de l'an passé 1727. Il a vécu honoré de ses compatriotes, et a été enterré comme un Roi qui aurait fait du bien à ses Sujets.
Tout en applaudissant l'exploit de Newton, la plupart des savants demeurent critiques face à la théorie de l'attraction gravitationnelle car Newton ne propose aucune explication mécanique pour rendre compte du phénomène et se contente de fournir les moyens de calculer les effets de cette attraction entre les planètes. Avec Halley, par exemple, il calcule la trajectoire d'une comète, apparue en 1682 et prédit son retour pour "la fin de 1758 ou le début de 1759". C'était la fameuse comète de Halley qui fera son apparition dans le ciel étoilé d'Europe en mars 1759. Tout en acceptant la fécondité de tels calculs, le monde savant de l'époque n'en fait pas moins une distinction nette entre mathématique et physique, cette dernière discipline devant fournir des explications mécaniques en termes de forces de contact. Or, c'est ce recours aux modèles d'explication mécanique que Newton refuse dans ses Principia. Sa fameuse expression "Je ne fais pas d'hypothèse" (hypothesis non fingo comme il le disait en latin) réfère justement à cette habitude des savants de l'époque de construire des modèles explicatifs faisant intervenir des fluides subtils devant transmettre par contact mécanique la force, gravitationnelle ou magnétique, d'un point à un autre dans l'espace. Or, dans le monde de Newton, l'espace est vide et il n'y existe donc aucune matière subtile ayant les propriétés requises pour expliquer la loi particulière de la gravitation, c'est-à-dire le fait qu'elle décroisse comme le carré de la distance. Sachant l'importance que ses contemporains accordent à ce genre d'explication, il prend soin, dans le livre II des Principia de démontrer l'incompatibilité mathématique des modèles tourbillonnaires avec les lois du mouvement des planètes de Kepler. Il n'en faut pas plus pour que des savants comme Leibniz et Huygens dénoncent l'attraction gravitationnelle comme un retour inacceptable aux propriétés occultes des Anciens. Newton se défend d'attribuer directement à la matière la propriété d'attraction et insiste pour dire qu'il ignore la cause de cette attraction, le terme ne servant qu'à désigner le fait que les planètes sont soumises à une force les dirigeant vers le soleil comme la Lune est soumise à cette même force la dirigeant vers la Terre. Il revient sur cette question dans la conclusion générale de son traité : Je n'ai pu encore parvenir à déduire des phénomènes la raison de ces propriétés de la gravita-tion, et je n'imagine point d'hypothèses. Car tout ce qui ne se déduit point des phénomènes est une hypothèse, et les hypothèses, soit métaphysiques, soit physiques, soit mécaniques, soit celles des qualités occultes, ne doivent pas être reçues dans la philosophie expérimentale . Cependant, les pressions pour qu'il offre une explication mécanique de la gravitation sont telles qu'il abordera cette question dans sa correspondance et dans des "Questions " ajoutées à la seconde édition latine de son Traité d'optique, parue en 1719. Ne réussissant pas à dépasser le stade des hypothèses générales à ce sujet, il conclura finalement que: " la tâche principale de la philosophie naturelle est de raisonner à partir des phénomènes sans feindre d'hypothèses, et de déduire les causes des effets, jusqu'à ce que nous arrivions à la Cause première elle-même qui certainement n'est pas mécanique". TEXTE Au début du 3e livre des Principia, intitulé "Du système du monde", consacré à l'explication du mouvement des corps célestes, Newton résume sa méthode de travail sous la forme de quatre règles à suivre pour atteindre la vérité en physique. Il formule ainsi de façon concise de nouvelles "règles de la méthode", pour reprendre le titre du traité de Descartes paru en 1637. Au déductivisme de ce dernier, il oppose en quelque sorte un inductivisme. Règle I Il ne faut admettre de causes, que celles qui sont nécessaires pour expliquer les phénomènes. Règle II Les effets du même genre doivent toujours être attribués, autant qu'il est possible, à la même cause. Règle III Les qualités des corps qui ne sont susceptibles ni d'augmentation ni de diminution, et qui appartiennent à tous les corps sur lesquels on peut faire des expériences, doivent être regar-dées comme appartenant à tous les corps en général. Règle IV Dans la philosophie expérimentale, les propositions tirées par induction des phénomènes doivent être regardées malgré les hypothèses contraires, comme exactement ou à peu près vraies, jusqu'à ce que quelques autres phénomènes les confirment entièrement ou fassent voir qu'elles sont sujettes à exception. Source: Newton, Principes mathématiques de philosophie naturelle, Traduction de la marquise du Chastelet. L'attraction gravitationnelle ne pouvant selon Newton s'expliquer par des modèles mécaniques, il la rapproche plutôt des forces actives des alchimistes. Newton pratique en effet beaucoup l'alchimie bien qu'il n'ait rien publié de son vivant dans ce domaine. Dès le début des années 1670, il se procure les éléments essentiels pour faire des expériences : fourneaux, produits chimiques et équipements de verre, de même que la principale collection de traités alchimiques de l'époque, le Theatrum Chemicum, en six épais volumes in quarto. Les idées de sympathies et de principes actifs , discréditées par les partisans de la philosophie mécaniste, sont en effet importantes chez les alchimistes et Newton invoquera de tels principes actifs pour expliquer les attractions gravitationnelle, électrique et magnétique, de même que la cohésion chimique. À cela s'ajoute sa grande ferveur religieuse qui l'éloigne également du mécanisme cartésien dans lequel il voit poindre l'athéisme. Dès 1670, dans un manuscrit intitulé De la gravitation, il fait d'ailleurs une critique détaillée de Descartes tant sur le plan physique que métaphysique. Il rejette l'identification de la matière à l'étendue et sépare radicalement la matière, qu'il juge impénétrable, de l'espace qui est absolu et qui est le lieu dans lequel les corps sont placés. Le vide reprend ici sa place et s'identifie à l'espace alors que la matière est constituée de corpuscules qui se déplacent dans l'espace. Il note d'ailleurs que dans le monde plein de Descartes, le mouvement serait impossible : Car si l'éther était un fluide totalement corporel, sans aucun pore vide, il serait aussi dense que n'importe lequel autre fluide, si subtil soit-il par la division de ses parties; et il ne céderait pas aux mouvements des corps qui le traverseraient par une inertie moindre que celle de ce fluide, mais son inertie serait bien plus grande au contraire, pour peu que le projectile soit poreux : parce que l'éther pénétrerait en ses pores intimes et qu'il montrerait non seulement toute la surface externe mais aussi les surface de toutes les parties internes et leur ferait obstacle. Mais puisque au contraire la résistance de l'éther est si faible qu'en la comparant à celle du vif argent [le mercure], elle semble être plus de dix ou cent mille fois plus petite : on doit raisonnablement considérer que la plus grande partie de l'espace éthéré est comme un vide disséminé entre les corpuscules d'éther . Bien qu'il ait beaucoup fréquenté les écrits de Descartes, Boyle et Gassendi, Newton n'en demeure pas moins très imprégné des idées de la Renaissance. Il croit fermement que le savoir de son temps, tant en matière de religion que de sciences, s'est dégradé depuis les temps anciens et que c'est par un retour aux sources que l'on attein-dra la vérité et que l'on se rapprochera de Dieu. Ce n'est donc pas le moindre des paradoxes de l'histoire que la physique moderne, au sens de mathématisation des lois de la nature, ait atteint son point culminant non pas chez un Descartes ou un Galilée, esprits plutôt rationalistes, mais chez Newton qui a passé autant sinon plus de temps à faire des expériences alchimiques et à étudier la théologie et la chronologie des religions anciennes qu'à faire des sciences naturelles. Et surtout, en abandonnant la tradition, encore jeune, des explications mécaniques des phénomènes, il inaugure une véritable révolution scientifique : dans le monde de la physique newtonienne, les " explications" doivent d'abord être de nature mathématique, les modèles intuitifs de compréhension mécaniques n'étant plus jugés nécessaires. En fait, c'est une transformation du terme même d'explication qui s'opère avec Newton. En se mathématisant, la physique abandonne l'espoir mécaniste de l'explication et de la compréhension intuitive des modèles mécaniques pour se limiter à la formulation de lois dans un langage mathématique. Alors que le paradigme cartésien correspondait à une mécanisation du monde, celui des Principia de Newton propose plutôt sa mathématisation. Ce dernier en était d'ailleurs conscient et le titre de son grand traité répond à celui de Descartes par l'ajout du terme "mathématiques " à celui de philosophie. À partir de ce moment, la physique se fait de plus en plus abstraite et s'éloigne d'autant du sens commun. L'habitude aidant, les savants du 18e siècle oublieront les débats qui avaient entouré l'idée d'attraction et se mettront à la tâche de calculer divers phénomènes en utilisant les grandes lois de Newton, sans se soucier de savoir si ce faisant ils expliquent vraiment ou non le monde environnant comme le faisaient leurs devanciers. Initié par Galilée, le processus de mathématisation de la nature atteint donc son point culminant avec Newton qui transforme radicalement la façon de faire de la physique. Son monde mélange en effet allègrement le vide, honni par Descartes, les corpuscules, chers aux partisans de la philosophie mécaniste, et les forces, inexplicables, d'attraction à distance, le tout produisant un édifice mathématique considéré depuis comme un des plus grands moments de l'histoire des sciences. TEXTE À l'égard du Système de notre monde, on disputait depuis longtemps sur la cause qui fait tourner et qui retient dans leurs orbites toutes les Planètes, et sur celle qui fait descendre ici-bas tous les corps vers la surface de la terre. Le Système de Descartes, expliqué et fort changé depuis lui, semblait rendre une raison plausible de ces phénomènes, et cette raison paraissait d'autant plus vraie qu'elle est simple et intelligible à tout le monde. Mais, en philosophie, il faut se défier de se qu'on croit en-tendre trop aisément, aussi bien que des choses qu'on n'entend pas. La pesanteur, la chute accélérée des corps tombant sur la terre, la révolution des Planètes dans leurs orbites, leurs rotations autour de leur axe, tout cela n'est que du mouvement; or, le mouvement ne peut être conçu que par impulsion; donc tous ces corps sont poussés. Mais par quoi le sont-ils? Tout l'espace est plein; donc il est rempli d'une matière très sub-tile, puisque nous ne l'apercevons pas; donc cette matière va d'occident en Orient, puisque c'est d'Occident en Orient que toutes les Planètes sont entraînées. Aussi, de supposition en supposition et de vraisemblance en vraisemblance, on a imaginé un vaste tourbillon de matière subtile, dans lequel les Planètes sont entraînées autour du soleil; on crée encore un autre tourbillon particulier, qui nage dans le grand, et qui tourne journellement autour de la planète. Quand tout cela est fait, on prétend que la pesanteur dépend de ce mouvement jour-nalier; car, dit-on, la matière subtile qui tourne autour de notre petit tourbillon doit aller dix-sept fois plus vite que la terre; or, si elle va dix-sept fois plus vite que la terre, elle doit avoir incomparablement plus de force centrifuge, et repousser par conséquent tous les corps vers la terre. Voilà la cause de la pesanteur, dans le Système Cartésien. Mais avant que de calculer la force centrifuge et la vitesse de cette matière subtile, il fallait s'assurer qu'elle existât, et supposé qu'elle existe, il est encore démontré faux qu'elle puisse être la cause de la pesanteur. M. Newton semble anéantir sans ressource tous ces tourbillons, grands et petits, et celui qui emporte les planètes autour du soleil, et celui qui fait tourner chaque planète sur elle-même. Premièrement, à l'égard du prétendu petit tourbillon de la terre, il est prouvé qu'il doit perdre petit à petit son mouvement; il est prouvé que si la terre nage dans un fluide, ce fluide doit être de la même densité que la terre, et si ce fluide est de la même densité, tous les corps que nous remuons doivent éprouver une résistance extrême, c'est-à-dire qu'il faudrait un levier de la longueur de la terre pour soulever le poids d'une livre. 2º À l'égard des grands tourbillons, ils sont encore plus chimériques. Il est impossible de les accorder avec les règles de Kepler, dont la vérité est démontrée. M. Newton fait voir que la révolution du fluide dans lequel Jupiter est supposé entraîné, n'est pas avec la révolution du fluide de la terre comme la révolution de Jupiter est avec celle de la terre. Il prouve que, toutes les planètes faisant leurs révolutions dans des ellipses, et par consé-quent étant bien plus éloignées les unes des autres dans leurs aphélies et bien plus proches dans leurs périhélies, la terre, par exemple, devrait aller plus vite quand elle est plus près de Vénus et de Mars, puisque le fluide qui l'emporte, étant encore plus pressé, doit avoir plus de mouvement; et cependant c'est alors même que le mouvement de la terre est plus ralenti. Il prouve qu'il n'y a point de matière céleste qui aille d'Occident en Orient, puisque les Comètes traversent ces espaces tantôt de l'Orient à l'Occident, tantôt du Septentrion au Midi. Enfin pour mieux trancher encore, s'il est possible, toute difficulté, il prouve ou du moins rend fort probable, et même par des expériences, que le Plein est impossible, et il nous ramène le Vide, qu'Aristote et Descartes avaient banni du Monde. TEXTE Voltaire à la défense de Newton (1734) in Lettres anglaises. [...] On entend dire partout : "Pourquoi Newton ne s'est-il pas servi du mot d'impulsion, que l'on comprend si bien, plutôt que du terme d'Attraction, que l'on ne comprend pas?" Newton aurait pu répondre à ces critiques : Premièrement, vous n'entendez pas plus le mot d'impulsion que celui d'Attraction, et, si vous ne concevez pas pourquoi un corps tend vers le centre d'un autre corps, vous n'imaginez pas plus par quelle vertu un corps en peut pousser un autre. Secondement, je n'ai pas pu admettre l'impulsion; car il faudrait, pour cela, que j'eusse connu qu'une matière céleste pousse en effet les planètes; or, non seulement je ne connais point cette matière, mais j'ai prouvé qu'elle n'existe pas. Troisièmement, je ne me sers que du mot d'Attraction que pour exprimer un effet que j'ai découvert dans la nature, effet certain et indiscutable d'un principe inconnu, qualité inhérente dans la matière, dont de plus habiles que moi trouveront, s'ils peuvent, la cause. - Que nous avez-vous donc appris, insiste-t-on encore, et pourquoi tant de calculs pour nous dire ce que vous-mêmes ne comprenez pas? - Je vous ai appris, pourrait continuer Newton, que la mécanique des forces centrales fait peser tous les corps à proportion de leur matière, que ces forces centrales font seules mou-voir les Planètes et les Comètes dans des proportions marquées. Je vous démontre qu'il est impossible qu'il y ait une autre cause que la pesanteur et du mouvement de tous les corps célestes; car, les corps graves tombant sur la terre selon la proportion démontrée des forces centrales, et les planètes achevant leurs cours suivant ces mêmes proportions, s'il y avait encore un autre pouvoir qui agît sur tous ces corps, il augmenterait leurs vitesses ou changerait leurs directions. Or jamais aucun de ces corps n'a un seul degré de mouvement, de vitesse, de détermination qui ne soit démontré être l'effet des forces centrales; donc il est impossible qu'il y ait un autre principe. » Qu'il me soit permis de faire encore parler un moment Newton. Ne sera-t-il pas bien reçu à dire : Je suis dans un cas bien différent des Anciens. Ils voyaient, par exemple, l'eau monter dans les pompes, et ils disaient : L'eau monte parce qu'elle a horreur du vide. Mais moi je suis dans le cas de celui qui aurait remarqué le premier que l'eau monte dans les pompes, et qui laisserait à d'autres le soin d'expliquer la cause de cet effet. L'Anatomiste qui a dit le premier que le bras se remue parce que les muscles se contractent, enseigna aux hommes une vérité incontestable; lui en aura-t-on moins d'obligation parce qu'il n'a pas su pourquoi les muscles se contractent? La cause du ressort de l'air est inconnue, mais celui qui a découvert ce ressort a rendu un grand service à la Physique. Le ressort que j'ai découvert était plus caché, plus universel; ainsi, on doit m'en savoir plus de gré. J'ai découvert une nouvelle propriété de la matière, un des secrets du Créateur; j'en ai cal-culé, j'en ai démontré les effets; peut-on me chicaner sur le nom que je lui donne? Ce sont les tourbillons qu'on peut appeler une qualité occulte, puisqu'on n'a jamais prouvé leur existence. L'Attraction au contraire est une chose réelle, puisqu'on en démontre les effets et qu'on en calcule les proportions. La cause de cette cause est dans le sein de Dieu.
Il faut bien noter que très peu de savants pouvaient lire et comprendre le traité très mathématique de Newton. C'est plutôt par le biais de manuels et de volumes de vulgarisation que les principales idées de Newton seront diffusées parmi les savants et le public éclairé du 18e siècle. Nous devons aux physiciens hollandais les premiers manuels de physique newtonienne. Dès 1720, Willem Jakob s Gravensande (1688-1742) publie à Leyde une introduction à la physique de Newton. Paru d'abord en latin, l'ouvrage est rapidement traduit en anglais. Tout en admettant l'importance des mathématiques, l'approche adoptée est toutefois beaucoup plus expérimentale et moins axiomatique, les principes de base étant expliqués à l'aide d'appareils mécaniques. C'était là l'approche de collaborateurs de Newton comme Francis Hawksbee, constructeur d'instruments scientifiques qui avait assisté Newton dans certaines expériences et J. T. Desaguliers, nommé curateur des expériences à la Société royale de Londres en 1714, sous la présidence de Newton. Desaguliers donnaient de nombreuses conférences publiques sur la nouvelle physique qui seront imprimées pour former un cours de philosophie expérimentale largement illustré. Toujours en Angleterre, Samuel Clarke, un disciple de Newton, traduit en anglais et transforme en quelque sorte de l'intérieur le traité de physique cartésienne de Rohault, en ajoutant de nombreuses notes exposant les principes de la physique de Newton. Beaucoup plus facile d'accès que les Principia, ce manuel permet ainsi de dif-fuser la pensée de Newton. En France, Voltaire fait paraître ses Éléments de la physique de Newton en 1738 et la Marquise du Châtelet, prépare une traduction en français des Principia publiée en 1756. En conclusion on peut dire qu'à compter des années 1730, les plus grands savants européens, abandonnent définitivement la physique de Descartes et s'appliquent à développer la physique mathématique de Newton. Le processus d'assimilation débute dès 1700 avec les travaux de Varignon qui utilise le formalisme mathématique du calcul différentiel et intégral proposé par Leibniz, pour étendre le domaine d'application de la physique newtonienne. L'algorithme leibizien s'avère en effet beaucoup plus pratique que la méthode des fluxions, équivalente en principe mais beaucoup difficile à manier. La retraduction en langage leibnizien des démonstrations géométriques de Newton marque aussi le passage d'une conception géométrique du monde à une conception analytique qui culminera avec les travaux de Lagrange qui publie sa Mécanique analytique en 1778. Le tournant du 18e siècle ne correspond donc pas uniquement à une simple acceptation de la vision newtonienne mais coïncide aussi avec la mise en place d'une conception mathématique qui abadonne le langage géométrique qui était en vigueur depuis Euclide. C'est d'ailleurs le fait que nous vivions encore dans cette coneption analytique des mathématiques qui fait des Principia de Newton un ouvrage très difficile d'accès, le langage géométrique utilisé étant devenu une langue étrangère au monde savant . |
| |
|
Bibliographie |
R. Lenoble, Mersenne ou la naissance du mécanisme, Paris, Vrin, 2e édition 1971. F. Bacon, La Nouvelle Atlantide, Paris, Gallimard, 1995. Stillman Drake, Galileo Studies, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1970. W. E. Knowles Middleton, The Invention of Meteorological Instruments, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1969. T. Frängsmyr (Ed), Salomon's House Revisited, New York, Science History Publications, 1990. Bruce T. Moran (Ed), Patronage and Institutions. Science, technology, and Medicine at the European Court 1500-1750, Boydell Press1991. Galileo Galilei, Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, Paris, Seuil, 1992. A. Koyré, Études galiléennes, Paris, Gallimard, 1939. I. Newton, De la gravitation suivi de Du mouvement des corps, Paris, Gallimard, 1995. R. S. Westfall, Isaac Newton, Flammarion, 199? |
| |
|
| QUESTIONS |
|
| Hyperliens |
Isaac Newton (1642 - 1727) Isaac Newton: Mathematical Principles Isaac Newton: Optics Newton, Sir Isaac (1642-1727) Les lois de Newton Isaac Newton Voltaire: Letters on Newton |
| |
N'hésitez pas à nous écrire |
![]()
![]()
|
|
|
|
|