Phi 2080

Les grandes figures intellectuelles du monde moderne:

Cours 15

L'entendement contre les sens

P. Dumouchel et J.B.-Ayoub

 

  http://www.philo.uqam.ca/cours/Phi2080/audio/philo15.rm  Pour écouter l'émission (voir le guide de l'étudiant-e)

L'empirisme original

 

L'EMPIRISME ORIGINAL DE JOHN LOCKE (1632-1704)

 

Qu'est-ce que l'empirisme ?

15.1.1.1 C'est l'hypothèse que toute connaissance tire son origine des sens. Cette hypothèse est très ancienne, on la trouve déjà de manière différente dans la philosophie ancienne, en particulier chez Aristote. Mais ce qui est le propre de l'empirisme moderne, celui qui commence avec Locke, est la place accordée aux idées, plus précisément le sens que Locke accorde à ce terme.

Ainsi c'est l'esprit de l'homme qui seul répond de ses idées même abstraites. À l'origine l'esprit humain est vide. C'est une tabula rasa. L'esprit forge ses idées à partir de données que lui offre l'expérience extérieure (sensation) qui y introduit les idées des objets sensibles et de l'expérience intérieure (réflexion), c'est-à-dire les données des opérations de l'esprit.

 

15.1.1.2 C'est là une conséquence de l'influence de Descartes. La distinction entre la chose qui pense et les objets étendus a amené Descartes à utiliser un terme pour renvoyer de façon générale à l'ensemble de objets sur lesquels porte la pensée : ce terme sera celui d'idées. Contrairement à ce que fait le langage courant, où le terme "idée" est généralement utilisé pour définir certaines opérations intellectuelles parmi d'autres, par exemple l'idée du soleil par opposition à la perception du soleil, Descartes parle au contraire de deux idées différentes du soleil. Pour Descartes dire que je vois un chat, c'est dire que j'ai en moi l'idée d'un chat, et la question se pose : quelle est l'origine de cette idée ?

 

15.1.1.3 C'est ce sens d'idée que va reprendre Locke. Pour Locke, une sensation, un souvenir, le nombre 4, une accord comme une tierce mineure, Dieu, des notions abstraites comme celles de substance ou d'accident, sont des idées, bref est idée : " tout ce qui est l'objet de l'entendement quand l'homme pense ". Alors qu'on pourrait penser, à première vue, que nous avons affaire là à des choses différentes et que si la notion de couleur est bel et bien une idée, la sensation de rouge n'en n'est pas une, pour Locke tout objet de la sensation ou de la réflexion est idée.

 

 

15.1.1.4 Il en découle plusieurs conséquences, dont la plus importante c'est qu'il n'y a pas de rupture entre le concret et l'abstrait. Ce qui signifie que l'empirisme moderne malgré son souci de faire procéder toute connaissance des sens, va toujours être en danger de redevenir une forme d'idéalisme, comme cela sera le cas chez Berkeley et dans une moindre mesure chez Hume, car le sujet reste enfermé dans la prison de ses sensations, de ses idées sans jamais pouvoir rejoindre le monde extérieur.

 

TEXTE 1 de la section 15.1

 

L'esprit est une table rase & la réflexion

Supposons donc qu'au commencement, I'Âme est qu'on appelle une Table rase, vide de tous caractères, sans aucune idée, quelle qu'elle soit. Comment vient-elle à recevoir des idées ? Par quel moyen en acquiert-elle cette prodigieuse quantité que l'imagination de l'Homme, toujours agissante et sans bornes, lui présente avec une variété presque infinie ? D'où puise-t-elle tous ces matériaux qui font comme le fond de tous ses raisonnements et de toutes ses connaissances ? À cela je réponds en un mot, de l'Expérience : c'est le fondement de toutes nos connaissances, et c'est de là qu'elles tirent leur première origine. Les observations que nous faisons sur les objets extérieurs et sensibles, ou sur les opérations intérieures de notre âme, que nous apercevons et sur lesquelles nous réfléchissons nous-mêmes, fournissent à notre esprit les matériaux de toutes ses pensées. Ce sont là les deux sources d'où découlent toutes les idées que nous avons, ou que nous pouvons avoir naturellement...

 

Mais comme j'appelle l'autre source de nos idées Sensation, je nommerai celle-ci Réflexion, parce que l'âme ne reçoit par son moyen que les idées qu'elle acquiert en réfléchissant sur ses propres opérations. C'est pourquoi je vous prie de remarquer, que dans la suite de ce discours, j'entends par Réflexion la connaissance que l'âme prend de ses différentes opérations, par où l'entendement vient à s'en former des idées. Ce sont-là, à mon avis, les seuls Principes d'où toutes nos idées tirent leur origine; à savoir les choses extérieures et matérielles qui sont les objets de la Sensation, et les Opérations de notre Esprit, qui sont les objets de la Réflexion.

Locke, Essai concernant l'entendement humain (1690)

 

15.1.2 Généalogie des idées

15.1.2.1 L'empirisme comme on l'a dit tout à l'heure est premièrement une thèse sur l'origine de nos connaissances. Cette thèse est une thèse génétique dans la mesure où elle suppose que nos idées s'expliquent par leur genèse, par la façon dont nous les obtenons. Comment acquérons-nous nos idées? Par l'expérience, par le contact avec le monde extérieur et cela veut dire, en dernier ressort, par les sens, par la sensation. Les premières de nos idées sont les plus concrètes, les plus sensibles, ce sont les sensations mêmes, pourrait-on dire, les sons, les couleurs, le solide, la forme, l'amer, le lent, le doux, etc. Bref, toutes les qualités des objets du monde extérieur.

 

15.1.2.2 À cette première source de nos idées s'en ajoute une autre qui en un sens est l'esprit lui-même. Lorsque nous recevons ces sensations notre esprit n'est pas inerte mais il accomplit certaines sensations ; par exemple, il perçoit, il doute, il croit, il craint, il raisonne, il veut, il connaît. La RÉFLEXION, ou le sens interne, nous informe de ces opérations de notre esprit et ce sont là, la SENSATION et la RÉFLEXION, les deux sources de toutes les idées en nous.

 

15.1.2.3 Les idées simples. Sont simples les idées qui nous viennent directement des sens ou de la réflexion. Le propre de celles-ci c'est qu'elles ne peuvent pas être définis, ou pour le dire autrement, les idées simples sont des idées qui ne sont pas susceptibles d'une connaissance abstraite qui fasse l'économie de l'expérience. De même que vous ne pouvez pas faire comprendre ce qu'est le rouge à quelqu'un qui n'en a jamais fait l'expérience, de même vous ne pouvez pas faire comprendre ce que c'est que vouloir à un organisme qui n'en a jamais fait l'expérience. L'autre caractéristique des idées simples, c'est qu'en elles l'esprit est passif, il les reçoit de l'extérieur et, pour les découvrir, son activité, s'il en a une, se limite à leur être attentif. Il s'agit alors de la réflexion, l'acte par lequel connaît ses propres opérations.

 

TEXTE 2 de la section 15.1

 

Les idées complexes sont celles que l'esprit compose des idées simples

Nous avons considéré jusqu'ici les idées dans la réception desquelles l'Esprit est purement passif, c'est-à-dire, ces Idées simples qu'il reçoit par la Sensation et par la Réflexion, en sorte qu'il n'est pas en son pouvoir d'en produire en lui-même aucune nouvelle de cet ordre, ni d'en avoir aucune qui ne soit pas entièrement composée de celles-là. Mais quoique l'esprit soit purement passif dans la réception de toutes ses idées simples, il produit néanmoins de lui-même plusieurs actes par lesquels il forme d'autres idées, fondées sur les idées simples qu'il a reçues, et qui sont les matériaux et les fondements de toutes ses pensées. Voici en quoi consistent principalement ces actes de l'Esprit :

1. à combiner plusieurs idées simples en une seule; et c'est par ce moyen que se font toutes les idées complexes;

2. à joindre deux idées ensemble, soit qu'elles soient simples ou complexes, et à les placer l'une près de l'autre, en sorte qu'on les voie tout à la fois sans les combiner en une seule idée: c'est par là que l'Esprit se forme toutes les idées des Relations.

3. Le troisième de ces actes consiste à séparer des idées d'avec toutes les autres qui existent réellement avec elles: c'est ce qu'on nomme abstraction; et c'est par cette voie que l'Esprit forme toutes ses idées générales. Ces différents actes montrent qu'est le pouvoir de l'Homme, et que ses opérations sont à peu près les mêmes dans le Monde matériel et dans le Monde intellectuel.

Locke, Essai concernant l'entendement humain (1690)

 

15. 1.2.4. Les idées complexes et les relations

15.1.2.4.1 Mais il est d'autres idées qui résultent des opérations que l'esprit effectue sur les idées simples, et ici l'esprit es actif. Appelons ce genre d'idées, les idées"complexes". Parmi celles-ci (Locke utilise parfois une autre classification) les idées de relations sont les plus importantes.

1) les modes simples: l'idée de figure (chaque corps a une figure, à ne pas confondre avec l'idée abstraite de figure).

2) idées de relation: elles résultent de la comparaison entre idées simples.

 

15.1.2.4.2 Locke prend l'exemple de la paternité comme exemple de la relation.

Quatre caractéristiques des idées de relation:

1/ elles existent en nombre potentiellement infini;

2/ bien qu'en un sens les relations n'existent pas vraiment (pas intrinsèquement), les idées de relations sont bien souvent (toujours?) plus claires que les idées entre lesquelles il y a relation (exemple: la paternité et l'humanité);

3)/ les relations ont toujours lieu, en dernière analyse entre des idées simples (ce qui veut dire que la relation n'ajoute rien à ce qui nous vient des sens);

4/ les idées de relations supposent toujours l'existence d'au moins deux choses (" plus petit que " suppose qu'il existe un plus grand et un plus petit).

 

15.1.2.4.3 Prises ensemble, ces caractéristiques signifient qu'en un sens les relations n'existent pas, qu'elles ne sont pas réelles (elles n'ont pas d'épaisseur ontologique) et qu'elles sont ce que nous connaissons le mieux. Et toute la science moderne va se penser à l'intérieur de ce cadre. La connaissance consiste comme dit Locke, " dans la perception de la liaison et de la convenance ou de l'opposition et de la disconvenance qui se trouve entre deux de nos idées ".

 

15.1.2.5 Critique des idées innées

15.1.2.5.1 La mise en place de cette théorie exigeait de Locke la critique, mieux la réfutation de la doctrine cartésienne, alors extrêmement influente, des idées innées. On se souvient que cette thèse intervient comme réponse au doute cartésien et, en partie au moins, pour l'idée de Dieu, comme moyen d'y mettre un terme. Qu'est-ce donc que l'innéisme? C'est la doctrine que les idées en nous précèdent l'expérience, et que, comme le pensait déjà Platon, si nous n'avions pas déjà en nous l'idée d'égalité, nous ne pourrions pas découvrir que deux choses sont égales. C'est cette doctrine sous toutes ses formes, les plus fortes comme les plus faibles, que Locke se doit de réfuter. Car son empirisme exige non seulement que certaines idées viennent des sens, mais que toutes procèdent de cette unique source.

 

TEXTE 2 de la section 15.1

 

Critique des idées innées

Une autre raison qui me fait douter s'il y a aucun Principe de pratique inné, c'est qu'on ne saurait proposer, à ce que je crois, aucune Règle de Morale dont on ne puisse demander la raison avec justice. Ce qui serait tout à fait ridicule et absurde, s'il y en avait quelques-unes qui fussent innées, ou même évidentes par elles-mêmes : car tout Principe inné doit être si évident par lui-même, qu'on n'ait besoin d'aucune preuve pour en voir la vérité, ni d'aucune raison pour le recevoir avec un entier consentement. En effet, on croirait destitués de sens commun ceux qui demanderaient pourquoi il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps. Cette proposition porte en elle son évidence et n'a nul besoin de preuve, de sorte que celui qui entend les termes qui servent à l'exprimer, ou la reçoit d'abord en vertu de la lumière qu'elle a par elle-même, ou rien ne sera jamais capable de la lui faire recevoir. Mais si l'on proposait cette Règle de Morale, qui est la source et le fondement inébranlable de toutes les vertus qui regardent la Société, Ne faites à autrui que ce que vous voudriez qui vous fût fait à vous même, si, dis-je, on proposait cette règle à une personne qui n'en aurait jamais entendu parler auparavant, mais qui serait pourtant capable d'en comprendre le sens, ne pourrait-elle pas, sans absurdité, en demander la raison ? Et celui qui la proposerait, ne serait-il pas obligé d'en faire voir la vérité ? Il s'ensuit clairement de là, que cette Loi n'est pas née avec nous; puisque, si cela était, elle n'aurait aucun besoin d'être prouvée, et ne pourrait être mise dans un plus grand jour, mais devrait être reçue comme une vérité incontestable qu'on ne saurait révoquer en doute, dès lors au moins qu'on l'entendrait prononcer et qu'on en comprendrait le sens. D'où il paraît évidemment, que la vérité des Règles de Morale dépend de quelque autre vérité antérieure, d'où elles doivent être déduites par voie de raisonnement, ce qui ne pourrait être si ces Règles étaient innées, ou même évidentes par elles-mêmes.

Locke, Essai concernant l'entendement humain (1690)

15.1.2.5.2 L'attaque de Locke va procéder en deux moments.

Dans un premier moment, Locke se propose de montrer qu'il n'existe pas de principe spéculatif inné (nous dirions théorique).

Ceux qui prétendent, dira Locke, qu'il existe des principes spéculatifs innés, le font généralement sur la base suivante : sont innés les idées, principes, règles au sujet desquels il y a un accord universel. Tout l'argument de Locke consiste alors à montrer qu'il n'y a pas de principe, idée ou règle qui, à strictement parler, satisfasse cette exigence. Deux raisons à cela : (1) parce qu'il y a toujours des exceptions, les fous, les enfants, les idiots, les malades même pour quelque chose d'aussi "évident" que le principe du tiers-exclu; (2) parce que il n'y a pas de principe qui ne s'apprend pas ; si une idée est innée, nous ne devrions pas avoir à l'apprendre car si nous avons à l'apprendre, cela signifie qu'elle serait en nous mais sans l'être vraiment : en quel sens alors serait-elle innée ?

Dans un deuxième moment, Locke va montrer qu'il n'existe pas de principe pratique inné, c'est-à-dire moral. La tâche est en un sens plus facile. Il suffit de montrer que invoquer tous les arguments déjà classiques, même à cette époque, au sujet du relativisme culturel. Au sujet de principes comme celui de la règle d'or, Locke va reprendre ce qu'il disait précédemment au sujet de l'apprentissage.

   

La fortune de Locke

 

15. 2

Elle sera immense. Berkeley, Hume, en Angleterre, et, en France Condillac, et à notre époque, Russel, le Cercle de Vienne, Wittgenstein. Comme on l'a suggéré plus haut, les idées de Locke joueront un rôle fondamental pour toute la science moderne. Non seulement grâce à l'empirisme, mais surtout à cause de ces deux thèses de Locke voulant : 1) que n'existent que les sensibles et que les relations entre eux n'introduisent pas de nouvel élément dans le monde et 2) que nous connaissons mieux les relations que les termes de celles-ci.

Les limites de l'entendement sont ainsi tracés : le degré de certitude de la connaissance de nos idées avec la réalité. Les connaissances les moins certaines (modales) portent sur les idées complexes qui résultent de combinaisons que l'esprit opère sans s'inquiéter de leur liaison dans la nature : ainsi les idées morales, les idées mathématiques ne renvoient à rien en-dehors d'elles-mêmes. Seule l'expérience garantit l'objectivité des connaissances renvoyant à des relations hors de nous. Notre connaissance limitée aux données de l'expérience sensible suppose une rationalité inhérente aux phénomènes, et si on ne peut connaître les causes essentielles, elles existent tout de même dans les choses. Les opérations rationnelles sont des mises en corrélation des phénomènes dans les limites de ce que propose l'expérience.

 

   

Le Rationalisme de Leibniz

 

Nous venons de voir la fortune considérable de Locke; peut-on dire la même chose de Leibniz; et d'abord qui est Leibniz ?

Les deux questions sont liées, je crois, car pour tâcher de comprendre Leibniz, on peut partir de l'héritage de Leibniz : cela nous donnera un fil conducteur.

Leibniz est né en 1646 à Leipzig. Il sera, à la différence de tous les autres philosophes, fortunés, pensionnés ou prêtres, le penseur qui aura à gagner sa vie et deviendra souvent la bonne à tout faire des princes qui l'emploient. Et aucune science, sans parler de la littérature ne lui aura été étrangère, logique, mathématique, mécanique, géologie, jurisprudence, histoire, linguistique, théologie, etc., qu'il n'ait enrichie lorsqu'il meurt en 1716 à Hanovre. Sa mort interrompt sa correspondance avec Clarke, l'ami de Newton, un des textes les plus lus au dix-huitième siècle et où Leibniz s'en tient à sa théorie idéaliste de l'espace comme ordre des coexistences et du temps comme ordre des successions.

Il a formé école. De quelle manière ? La chose n'est pas très claire puisqu'il n'a pas enseigné mais ses livres ont été lus dès le début du dix-huitième siècle par les professeurs des universités allemandes. La diffusion du leibnizianisme s'est faite, d'un autre côté, du fait que Leibniz était en correspondance constante avec des philosophes, des savants, des juristes, des politiciens, des chefs d'état, ce qui faisait de lui un homme universellement connu.

Le point qui serait difficile à régler est de comprendre comment cette oeuvre assez étrange s'est constituée en scolastique car il y a eu une scolastique leibnizienne qui a été très forte, et le vieux Kant lui-même, malgré toute son oeuvre en réaction contre Leibniz ne s'est jamais dessaisi de cette influence. C'est Christian Wolff qui a lancé en Allemagne la scolastique leibnizienne qui est grosso modo un rationalisme dogmatique. Malheureusement une pareille systématisation fait disparaître, si on s'y attarde, l'énigme de Leibniz. Or il y a une énigme de Leibniz. Le poids historique de son oeuvre tient à ce que Leibniz produit deux systèmes, au moins, en un, liant de façon très complexe un formalisme déductif issu des mathématiques et qui aboutit à leur renouvellement, et une morphologie théorique issue de mathématiques nouvelles, propre à décrire des totalités comme celle de la vie.

Leibniz était un logicien et a renouvelé la logique à tel point que de nos jours, ce n'est peut-être pas Locke dont Leibniz fera la critique de l'empirisme dans les Nouveaux Essais sur l'Entendement humain (1704) mais bien Leibniz le plus actuel.

L'épistémologie contemporaine présente sa monadologie et la convergence qu'elle établit entre une métaphysique de la nature et une physique de l'individu comme l'anticipation des recherches les plus pointues aujourd'hui, notamment celles conduites sur le terrain de la topologie et de la morphodynamique, c'est-à-dire une théorie des descriptions directes de ce que l'on pourrait nommer des variétés..

Leibniz est un génie multiforme, un génie de synthèse universelle qu'il applique aux domaines les plus divers, le droit, l'unification de l'Europe, la christianisation de la Chine, l'histoire, la biologie. Il a une correspondance avec Louis XIV sur l'Égypte (canal de Suez) et aussi un projet d'organisation d'une Europe chrétienne face à l'empire ottoman et musulman.

L'universalisme de Leibniz se manifeste en philosophie dans la théorie de la monade, véritable atome de la nature et dans la théorie de la substance individuelle. Si l'on veut tenir compte à la fois de la variété de son oeuvre et de la systématisation quasi spontanée de son oeuvre, on pourrait l'exprimer par le biais d'une théorie qui lui est chère, la théorie des perspectives et de l'unité des perspectives : l'univers peut être vu à travers plusieurs perspectives et dans chaque perspective, l'univers devient une substance individuelle. L'unité des perspectives réside évidemment en leur auteur, en Dieu, mais réside aussi dans chaque perspective ; c'est l'unité de la richesse, c'est l'unité de l'ouverture infinie.

Il faut prendre conscience de l'immensité, de la variété de l'oeuvre et de la carrière de L. pour présenter sa métaphysique. Variété et multiplicité déroutante. À Paris où il fait une visite à l'âge de 25 ans, il fait connaissance avec la mathématique de Descartes, de Pascal, de son maître Fermat et allant au-delà de la géométrie analytique de Descartes, il a su donner une interprétation algébrique des recherches de Fermat sur la continuité, recherches qui l'ont conduit à découvrir le calcul infinitésimal quelques semaines après sa découverte par Newton mais il est certain que Leibniz n'a pas connu la découverte de Newton.

Les travaux mathématiques de Leibniz ont le mérite philosophique fondamental de porter sur l'infini, d'algébriser pr ainsi dire les théories de Pascal et de Fermat. L'idée d'infini et surtout du changement infinitésimal d'une part, et d'une loi pour la production des infiniments petits, d'autre part, sont d'une importance considérable pour la genèse de sa métaphysique. Sa métaphysique pourrait être considérée comme une interprétation philosophique de l'idée d'infini mathématique alors que chez Descartes l'idée de l'infini est sans recherche, automatiquement, identifiée à l'idée de Dieu.

Leibniz frappe donc par la multiplicité et la variété des inspirations. Peut-on se demander en ce qui concerne précisément sa métaphysique si c'est un philosophe moderne ? Est-ce un cartésien, doit-il quelque chose à Descartes ou à ce qu'on pourrait appeler l'inspiration moderne, dite idéaliste, de la philosophie ?

Leibniz poursuit en tous cas l'effort rationnel tant de Spinoza que de Descartes. Contre les thèses empiristes, contre Locke, il soutient un innéisme virtuel, c'est là la nouveauté.

Lire en particulier dans Les Nouveaux essais sur l'entendement humain (Textes choisis par L. Guillermit, PUF, 1961) :
Avant-propos, I, chap. 1, #2, # 20, # 26; chap. 3, # 18; II, chap. I, # 2.

Innéisme parce que la nécessité et l'universalité des idées montrent bien que les idées ne peuvent pas être constituées par l'expérience. Reprenant la formule scolastique d'après laquelle il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait d'abord été dans les sens, Leibniz dit que nous devons ajouter : excepté l'entendement lui-même. Mais cet innéisme est virtuel car Leibniz insiste sur le fait que les idées innées ne sont pas d'abord pleinement explicites et pleinement développées dans l'esprit. Nous avons à les apprendre, pour ainsi dire.

Sur ce point sa théorie doit être rattachée à sa conception plus générale de la puissance ; le monde entier apparaît chez lui comme un ensemble de puissances qui vont vers la forme, vers l'actualité, exigence d'être. Mais contrairement à Aristote, pour Leibniz, l'acte n'est pas là dès l'abord, sauf en Dieu. Sa conception dynamique de l'univers exige que la forme ne soit pas au début sauf dans l'entendement divin. L'entendement de Dieu est l'espace du jeu des possibles. Le monde élémentaire se construit par découpage tout en restant élémentaire : atomes, forces, principes de vie, monades, et ces monades sont les véritables atomes de la nature, en un mot, les éléments des choses. On comprend alors que pour Leibniz l'expérience sensible soit nécessaire pour l'éveil, pour l'activation des idées innées.

La philosophie de Leibniz, la philosophie de cet homme que Diderot décrivait comme une machine à réflexion comme le métier à bas est une machine à ourdissage, cette philosophie nous fournit une sorte de magnifique résumé de toute la doctrine rationaliste et nous voyons chez lui plus clairement que chez les autres l'optimisme rationaliste inhérent à cette forme de pensée. C'est précisément cet optisme qui est au fondement de la doctrine que Kant va attaquer en même temps qu'il allait clarifier la relation entre la pensée et l'expérience et insister sur cette idée a priori, cet innéisme virtuel que Leibniz avait su si bien mettre en lumière.

Nous n'avons plus guère le temps d'aller plus loin dans l'approfondissement du système de Leibniz et de cette sorte d'idéalisme divin; pouvons-nous en quelques formules condenser quelques points-clés de sa doctrine ?

Eh bien disons rapidement que le monde nous apparaît à travers des perspectives différentes, mais qu'il y a unification de ces perspectives, unification entrevue en Dieu. Chez Leibniz, il y a un réel dont on prend conscience de plusieurs manières et qu'on approche de plusieurs manières sans qu'il y ait progrès au sens temporel du mot d'une approche sur l'autre. L'unité de l'univers, du réel est solidaire de l'infinité de ces perspectives, de l'infinité de ces différences.

Les deux principes les mieux connus, les plus cités, mis en relief par la Monadologie sont le principe de contradiction et le principe de raison suffisante. La Monadologie (1714), soulignons-le, est l'oeuvre la plus célèbre de Leibniz, un exemple canonique de la synthèse leibnizienne entre mathématiques, métaphysique et logique. Elle expose en même temps que l'architecture du réel, la philosophie de la communication substantielle, de la morphologie globale de cette interaction des substances, des monades.

Le principe de contradiction (deux déterminations qui s'excluent ne peuvent exister dans le même sujet) doit être compris comme un principe de l'ordre, un principe d'harmonie, d'économie, et le principe de raison selon lequel les déterminations d'un sujet ont leur raison, leur fondement dans ce sujet même, est finalement le principe même de la vérité. C'est à partir de là que nous pouvons élucider les notions fondamentales qu'examine Leibniz, la notion de vérité, la notion de substance (la monade), la notion de communication des substances et la notion de Dieu.

La substance est une force, c'est pourquoi le sujet est le fondement ou la raison de tout ce qui lui arrive, c'est un automate spirituel, comme il dit, et la force entendue au sens dynamique et aussi au sens métaphysique, cette force exprime la variété infinie du sujet. En somme la Raison, au sens suprême du mot, puisqu'elle implique que l'infini devienne actuel pour que la vérité devienne actuelle, cette raison là est Dieu. La substance est comme une vue de Dieu de l'univers et chaque substance est une vue du monde, une expression du monde, une représentation.

La monade exprime l'univers, représente l'univers et chaque monade est une représentation individuelle de l'univers. La fonction essentielle de chaque substance est donc de représenter, et non pas, comme dit Descartes, de penser. La substance est le fondement de tout ce qui lui arrive, est par conséquent quelque chose d'extrêmement actif, et par son activité tend à rendre sa représentation du monde plus claire, plus distincte.

Voyons, pour conclure, un extrait du Système nouveau de la nature.. Il s'agit d'un résumé par Leibniz lui-même de sa propre métaphysique à destination des lecteurs des journaux spécialisés de l'époque, auxquels il collaborait et qu'il animait. Le terme de monade en 1695 n'est pas encore utilisé mais il le sera l'année suivante jusqu'aux oeuvres terminales. Voici donc cet extrait de la publication par Leibniz dans le Journal des Savants du 27 juin 1695. C'est vraiment dommage de ne pas le citer en entier

 

TEXTE 1 de la section 15. 3

 

14. Étant donc obligé d'accorder qu'il n'est pas possible que l'âme ou quelque autre véritable substance puisse recevoir quelque chose par dehors, si ce n'est par la toute-puissance divine, je fus conduit insensiblement à un sentiment qui me surprit, mais qui parait inévitable, et qui en effet a des avantages très grands et des beautés très considérables. C'est qu'il faut donc dire que Dieu a créé d'abord l'âme, ou toute autre unité réelle, en sorte que tout lui naisse de son propre fonds par une parfaite spontanéité à l'égard d'elle-même, et pourtant avec une parfaite conformité aux choses de dehors. Et qu'ainsi nos sentiments intérieurs, c'est-à-dire qui sont dans l'âme même et non dans le cerveau ni dans les parties subtiles du corps, n'étant que des phénomènes suivis sur les êtres externes, ou bien des apparences véritables et comme des songes bien réglés, il faut que ces perceptions internes dans l'âme même lui arrivent par sa propre constitution originale, c'est-à-dire par la nature représentative (capable d'exprimer les êtres hors d'elle par rapport à ses organes) qui lui a été donnée dès sa création et qui fait son caractère individuel. Et c'est ce qui fait que chacune de ces substances représentant exactement tout l'univers à sa manière et suivant un certain point de vue, et les perceptions ou expressions des choses externes arrivant à l'âme à point nommé en vertu de ses propres lois, comme dans le monde à part, et comme s'il n'existait rien que Dieu et elle (pour me servir de la manière de parler d'une certaine personne [Ste Thérèse] d'une grande élévation d'esprit, dont la sainteté est célébrée), il y aura un parfait accord entre toutes ces substances qui fait le même effet qu'on remarquerait si elles communiquaient ensemble par une transmission des espèces ou des qualités que le vulgaire des philosophes imagine. De plus, la masse organisée dans laquelle est le point de vue de l'âme étant exprimée plus prochainement, et se trouvant réciproquement prête à agir d'elle-même suivant les lois de la machine corporelle dans le moment que l'âme le veut, sans que l'un trouble les lois de l'autre, les esprits et le sang ayant justement alors les mouvements qu'il leur faut pour répon-dre aux passions et aux perceptions de l'âme; c'est ce rapport mutuel réglé par avance dans chaque substance de l'univers qui produit ce que nous appelons leur communication, et qui fait uniquement l'union de l'âme et du corps. Et l'on peut entendre par là comment l'âme a son siège dans le corps par une présence immédiate qui ne saurait être plus grande, puisqu'elle y est comme l'unité est dans le résultat des unités qui est la multitude.

Leibniz, Système nouveau de la nature, paragraphe 14, in Journal des Savants, 27 juin 1695.

   

Bibliographie

 

Principaux écrits de Locke (théorie de la connaissance)

Essai concernant l'entendement humain (1690), Paris, Vrin, 1972.

De la conduite de l'entendement (1706, posthume), Paris, Vrin, 1975

À lire obligatoirement : Essai concernant l'entendement humain : LIvre I, chap. 1; Livre II, chap. 1; ch. 12, # 1

Études

Duchesneau, F., L'empirisme de Locke, La Haye, M. Nijhoff, 1973.

Michaud, Y.,Locke, Paris, Bordas, 1986.

Woolhouse, R.S., Locke's Philosophy of Science and Knowledge, Oxford, 1971.

Yolton, J.W., Locke and the Compass of Human Understanding, Cambridge, 1970.

 

Voir aussi au XVIIIe siècle : Voltaire, Lettres philosophiques (1734).

À lire obligatoirement : la Treizième lettre sur M. Locke

Voir aussi la critique de Kant in Critique de la raison pure, Préface de la 1ère éd., "Quadriges ", PUF, 1986, p. 6 et ss.

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Principales oeuvres de Leibniz

Discours de métaphysique (1685), Paris, Gallimard, 1995.

Nouveaux Essais sur l'entendement humain (1704), Paris, Flammarion, 1990.

Essais de théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal (1710), Paris, Flammarion, 1969.

Principes de la nature et de la grâce fondés en raison (1718), Paris, PUF, 1986.

Leibniz. Textes inédits, 2 t., Paris, 1948 (éd. de G. Grua).

À lire obligatoirement :

Nouveaux essais sur l'entendement humain (inTextes choisis par L. Guillermit, PUF, 1961) : Avant-propos, I, chap. 1, #2, # 20, # 26; chap. 3, # 18; II, chap. I, # 2.

La Monadologie (1714), Garnier-Flammarion, 1991 : # 1-18; 31-33; 60-62; 80-90.

Études

Belaval, Y., Leibniz, initiation à sa philosophie, Vrin, 1962.

________ , Leibniz, critique de Descartes, Paris, 1960.

Bouveresse, R., Leibniz, "Que sais-je ", PUF, 1994.

Recommandé

Couturat, L., La logique de Leibniz, Paris, 1901.

Rivelaygue, J., " La Monadologie de Leibniz ", Leçons de métaphysique allemande, Grasset, t. 1, 1990.

Russel, B., La philosophie de Leibniz. Exposé critique, trad. J. et R. Ray, Paris, 1908; réimpr., 1970.

Serres, M., Hermès ou la communication, Paris, Minuit, 1969-1980.

Critiques

Condillac, Traité des systèmes, dans Oeuvres philosophiques, Paris, PUF, vol. I, 1947.

Fortement recommandé : les p. 151-169.

Satire : Voltaire, Candide, 1759.

 

 

   
QUESTIONS

 

Questions de compréhension et de lecture

1. Quelle est la souce de la connaissance selon les thèses empiristes ? Qu'est-ce qu'une idée pour Locke ? Qu'appelle-t-il sensation ? réflexion ? Pourquoi l'emprisme est-il menacé d'idéalisme ?

2. Caractérisez ce que sont pour Locke les idées simples et les idées complexes. Parmi ces dernières , quelles sont le splus importantes et comment peut-on les caractériser ?

3. Résumer l'argumentation de Locke dans sa réfutation de l'innéisme. De quelle manière Leibniz lui rétorque ? Rattachez l'innéisme virtuel de Leibniz à sa théorie de la puissance.

4. Caractériser avec Leibniz les principes de contradiction et de raison suffisante.

5. Définir la nature de la substance pour Leibniz ainsi que sa fonction.

 

Questions visant à dégager les enjeux philosophiques

1. En vous appuyant aussi bien sur les textes inclus dans ce cours que sur les lectures obligatoires, résumez les thèses principales de l'anti-innéisme de Locke et la critique que lui oppose Leibniz dans les Nouveaux Essais..

2. En vous appuyant sur La Monadologie et sur le texte de Leibniz cité dans le cours, identifier et résumer les thèses concernant la notion de substance (monade), la notion de vérité, la notion de communication des substances et la notion de Dieu, la théorie des perspectives et de l'unité des perspectives.

Un texte, bref, vous indique la méthode à suivre pour l'analyse d'un texte

   

Hyperliens

 

Tableau chronologique de la vie de Locke

John Locke

Frederick Pollock: Locke's Theory of the state

***

Gottfried Wilhelm Leibnitz

Leibniz

DELEUZE, Gilles: Sur Leibniz

 

Gottfried Wilhelm Leibniz, 1646-1716: Le philosophe des merveilles
(Bibliothèque Nationale de France)

Leibniz : Discours de Métaphysique

Leibnitz (Gottfried Wilhelm) Essai de théodicée - Préface et abrégé

Leibnitz (Gottfried Wilhelm) Lettres et textes divers

Leibnitz (Gottfried Wilhelm) La monadologie

Un article de Patrice BAILHACHE: La musique, une pratique cachée de l'arithmétique?

   N'hésitez pas à nous écrire

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