La bibliothèque

La représentation de la bibliothèque se prête bien au portrait d'une bourgeoisie en ascension. Symbole du savoir, elle accompagne, en fond de scène, d'autres attributs de cette bourgeoisie : l'avoir, illustré par la richesse des costumes, des bijoux, des accessoires, des reliures, et le pouvoir, suggéré par les fonctions professionnelles occupées par les personnages.

Rappel de l'idée même de la représentation et d'une certaine mise en scène, le drapé en-deçà duquel la bibliothèque est souvent donnée à voir, exprime encore la culture des bourgeois en évoquant un décor classique. Ce motif, qui n'apparaît qu'à la fin de cette époque, sera largement exploité après 1840.

La bibliothèque apparaît aussi comme l'un des attributs de la bourgeoisie montante. Si, sur le tableau, elle s'ajoute à la richesse des vêtements et des parures, elle est souvent accompagnée d'objets qui sont connexes au savoir : les accessoires de l'écriture (écritoire, plume d'oie) et le document manuscrit ou imprimé (papier couvert ou non d'écriture).

La bibliothèque comprend un nombre varié de livres, au format tout aussi varié et dans une position suggestive des usages qui en sont faits. Avant 1840, l'homme bourgeois est représenté plus souvent avec une bibliothèque qu'avec un livre à la main ; l'une et l'autre présentation ne s'excluent pas, mais la première domine. Cette bibliothèque est plus ou moins imposante et le format des livres, habituellement important, suggère le sérieux professionnel des traités de Droit ou des Journaux de la Chambre d'Assemblée.

Les étagères de livres du Portrait présumé de Fleury Mesplet portent à controverse.

Certains les interprètent comme une librairie avec ses nombreux exemplaires de même dimension, hiérarchisés par ordre décroissant de grandeur de bas en haut.

D'autres les interprètent comme une bibliothèque privée où sont rangés des ouvrages en plusieurs tomes.

(Détail) Attribué à François Beaucourt (1740-1794), Portrait présumé de Fleury Mesplet (1734-1794), 1794, pastel sur parchemin, 57,5 x 41,9 cm, Québec, Musée du Québec.

William Berczy (1744-1813), Homme à la bibliothèque, vers 1798-1804, aquarelle et gouache sur mine de plomb sur papier vélin, 27 x 21,6 cm, Toronto, Musée royal de l'Ontario, Fonds Sigmund Samuel, 968.298.2. Voir reproduction photographique dans Allodi 1991, ill. p. 183, cat. 53.

Ce portrait par Berczy réfère explicitement à la bibliothèque qui couvre l'ensemble de la composition en arrière-plan. Il s'agit de l'oeuvre d'un artiste attentif à la famille bourgeoise, à son intérieur domestique et à ses loisirs. Ce bibliophile pourrait représenter William Warren Baldwin, médecin, avocat et homme politique. Deux volumes sont identifiés à Francis Bacon (1561-1626), philosophe, homme d'État, avocat et écrivain anglais.

L'ordre ou le désordre relatif des livres suggère leur usage plus ou moins récent ou intensif. À l'ordre de la bibliothèque toute verticale correspond aussi le désordre de livres en position oblique ou posés à l'horizontal sur les livres debout. Le peintre pense alors son sujet en activité, dans son activité propre et quotidienne plutôt que dans la seule verticalité de la pose.

(Détail) Louis Dulongpré (1759-1843), Un membre de l'école / Un vrai membre dans son étude, 1811, dessin à l'encre sur papier, 21,5 x 29,3 cm, Montréal, Bibliothèque nationale du Québec, Édifice Holt, Mss.147.
(Détail) Louis Dulongpré (1759-1843), Portrait de Thomas McCord (1750-1824), 1816, huile sur toile marouflée sur carton, 77,6 x 65,8 cm, Montréal, Musée McCord, M8354.
(Détail) Louis Dulongpré (1759-1843), Joseph Papineau (1752-1841), 1825, huile sur toile, 76,2 x 61 cm, Ottawa, Archives nationales du Canada, 1978-39-8.

La représentation d'un certain désordre des livres dans la bibliothèque rappelle les modèles européens du XVIIIe siècle, par exemple cette gravure de l'historien et traducteur Nicolas Tindal.

(Détail) Anonyme, XVIIIe siècle, Nicolas Tindal (1687-1774), gravure, image 30 x 20,5 cm, feuille 30,5 x 21,4 cm, Montréal, Musée du Château Ramezay, dossier Nicolas Tindal, 2699.

Plamondon montre le très grand intérêt de Louis-Joseph Papineau pour l'écrit. La main posée sur le parchemin est en relation directe avec les livres, l'écritoire, la plume et la bibliothèque à proximité de son bureau.

En 1848 le grand homme fera construire son manoir de Montebello auquel il adjoindra en 1856 une tour bibliothèque séparée afin de préserver ses précieux livres et ses archives des risques d'incendie.

Outre les sept rayonnages camouflés dans l'obscurité derrière le rideau au-delà de la table de travail, le portait montre plusieurs livres dont les auteurs ou les titres sont identifiables.

Ce tableau, exposé publiquement à Montréal, inspirera Roy-Audy dans le traitement des bibliothèques notamment pour son portrait de Mgr Gaulin.

(Détail) Antoine Plamondon (1804-1895), Louis-Joseph Papineau (1786-1871), 1836, huile sur toile, 122 x 106,5 cm, Ottawa, Musée des beaux-arts du Canada, 17919.

Sauf pour le portrait de Mgr Gaulin (1838) par Roy-Audy et celui du sulpicien Roque (1835) par le même peintre, qui sont tous deux représentés avec une bibliothèque - riche dans le cas du premier (évêque), modeste dans le cas du second - le clergé est plutôt représenté avec un livre à la main.

(Détail) Jean-Baptiste Roy-Audy (1778- avant 1848), Monseigneur Rémi Gaulin, 1838, huile sur toile, Québec, Musée du Québec, 56.469.
(Détail) Jean-Baptiste Roy-Audy (1778- avant 1848), Abbé Jacques-Guillaume Roque, sulpicien (1761-1840), 1835, huile sur toile, Montréal, Musée des Hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Montréal.

Inventaires après décès et catalogues manuscrits ou imprimés lors de vente à l'encan permettent de connaître plus ou moins précisément le contenu de certaines bibliothèques personnelles. Quant à l'identification possible de certains titres, elle est abordée dans la section sur le livre.