3. DES ENJEUX DÉTERMINANTS

Au carrefour des préoccupations sociales et économiques, le concept d'économie sociale soulève certaines questions dont les réponses seront déterminantes pour le devenir social et économique du Québec. Ces questions ont fait l'objet de nombreuses discussions tout au long des travaux du Groupe de travail et dans les débats lors de la tournée régionale de sa présidente. Pour cette raison, elles méritent que leur soit consacrée une partie de ce rapport.


3.1 L'interface avec le secteur public : développer sans substituer

Au Québec, comme dans d'autres sociétés, le modèle de l'État providence est en crise. Certes, la situation des finances publiques constitue un facteur de premier ordre dans cette remise en question, mais on aurait tort de sous-estimer la dimension structurelle de cette crise.

Historiquement et encore plus aujourd'hui, l'économie sociale s'est développée tantôt en complémentarité et tantôt en réaction à l'action étatique. Trop souvent, au cours des dernières décennies, des interventions étatiques à travers des programmes " normés " ont été conçues et mises en application pour répondre à des besoins spécifiques. Dans beaucoup de cas, les résultats ont été très mitigés. C'est à ce type d'interventions " inadéquates " qu'ont réagi nombre d'organismes et d'entreprises d'économie sociale, faisant ainsi la preuve de l'efficacité de travailler autrement.

Mais le soutien de l'économie sociale ne peut pas être conçu comme une alternative au désengagement de l'État. Faire le choix de soutenir le dynamisme de l'économie sociale, c'est reconnaître une sphère propre de l'organisation de la vie économique et sociale qui a des exigences particulières. C'est reconnaître qu'il existe des besoins - et des façons de les satisfaire au bénéfice de tous les citoyens - qui ne peuvent être adéquatement assumés ni par l'État ni par le marché.

Cependant, l'État ne peut pas se soustraire aux responsabilités qui sont les siennes et qu'il est le seul à pouvoir assumer. Il lui appartient en propre d'assurer le maintien et la préservation des acquis en matière de protection sociale, d'éducation et de santé. A lui revient également la responsabilité d'assurer une justice redistributive et de garantir l'accès de tous les citoyens à des services de qualité, sur tout le territoire. Cela implique que l'État continue d'offrir directement des services à la population. Mais cela implique aussi, qu'en matière de développement de nouveaux services, il reste garant de la sécurité du public, de l'accessibilité et de la qualité des services offerts et qu'il demeure ultimement imputable de la saine gestion des biens et des fonds publics.

C'est dans ce cadre que l'économie sociale s'inscrit en complémentarité avec l'État, en proposant de nouvelles façons de faire. Les discussions au sein du Groupe de travail n'ont cependant pas permis de dissiper tous les doutes, en particulier chez certains de nos partenaires syndicaux, au sujet de la possibilité de cette complémentarité sans substitution d'emploi et quant au découpage des rôles respectifs de l'économie sociale et du secteur public. Ces doutes se sont manifestés plus spécifiquement en ce qui concerne certains volets du projet de l'aide domestique (pour les aspects reliés à l'aide aux personnes en perte d'autonomie) et sur la globalité du projet de services de périnatalité. Les besoins pressants et l'urgence de la situation nous commandent cependant de prendre certains risques. Il s'agira dès lors de bien baliser le développement des projets et de s'assurer de mettre en place des mécanismes souples facilitant les ajustements et, le cas échéant, l'apport des correctifs requis.


3.2 Des emplois durables et de qualité

L'économie sociale au Québec rassemble, avons-nous dit, un éventail très large d'acteurs socio-économiques. Ses artisans sont des agents dynamiques du développement local en même temps que de véritables entrepreneurs collectifs, voués au mieux-être des individus et des collectivités.

Cette réalité est bien loin de la conception, encore trop répandue en certains milieux, qui associe l'économie sociale à une économie réservée aux exclus: une économie pour les " pauvres ", essentiellement dédiée à l'insertion au travail des prestataires d'aide sociale plutôt qu'au développement d'entreprises et d'emplois durables. Le Groupe de travail sur l'économie sociale rappelle que la réinsertion des sans emploi au marché du travail et la nécessaire formation qui doit accompagner cette démarche, ne sont pas la responsabilité exclusive des artisans de l'économie sociale. Il s'agit d'une responsabilité de l'ensemble des acteurs de la société.

Dans cet esprit, le Groupe de travail sur l'économie sociale invite tous les groupes gouvernementaux et privés à se responsabiliser face à cette réalité et à intégrer, eux aussi, dans leurs actions des pratiques permettant l'insertion des sans emploi. D'ailleurs, l'économie sociale doit s'appliquer à elle-même ce qu'elle affirme attendre des autres partenaires. Elle doit donc assumer ses responsabilités en matière d'insertion.

Pour parler d'emplois durables et de qualité dans le domaine de l'économie sociale, le Groupe de travail désigne des emplois reconnus aux termes des lois du travail, des emplois qui permettent à ceux et celles qui les occupent de vivre dignement, bénéficiant de conditions et d'avantages comparables à ceux des autres travailleuses ou travailleurs oeuvrant dans un même secteur.


3.3 Le respect de l'équité dans l'accès à l'emploi

Le respect de l'équité dans l'accès à l'emploi est un enjeu fondamental. Il a inspiré les luttes et la mobilisation de l'ensemble des acteurs de l'économie sociale. C'est tout le mérite de la marche " Du pain et des roses " d'avoir donné une impulsion sans précédent à la lutte à la pauvreté, une lutte qui reste indissociable de celle de l'égalité pour les femmes. La pauvreté affecte majoritairement les femmes et les jeunes, les enferme dans une marginalité dont il est difficile de sortir. On pourrait recenser une longue liste de groupes et d'initiatives d'économie sociale qui se sont attaqué aux diverses facettes de cette exclusion. Il importe de redire ici jusqu'à quel point cette préoccupation de l'équité - et, plus largement, celle de l'égalité - a inspiré les débats et les efforts du Groupe de travail sur l'économie sociale.

Le Sommet ne permettra évidemment pas de régler tous les problèmes reliés à la paupérisation grandissante. Mais le Groupe de travail tient à souligner que tout effort pour réduire le chômage et l'exclusion doit permettre aux groupes qui en souffrent le plus - particulièrement les femmes - de prendre pleinement la place qui leur revient dans le développement de l'économie sociale au Québec.

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