2. LE MODÈLE QUÉBÉCOIS D'ÉCONOMIE SOCIALE
Dans un contexte où la pauvreté est grandissante et où le nombre d'exclus ne cesse de croître, il y a un danger réel que l'exclusion économique finisse par se traduire par une exclusion sociale et politique. Un nombre trop grand de nos concitoyens sont sur le bord de perdre leurs milieux de vie. Les acteurs de l'économie sociale sont particulièrement soucieux de cette érosion de la citoyenneté et des dangers qu'elle fait peser sur les personnes et sur nos institutions.
La reconnaissance de l'économie sociale et plus particulièrement l'importance des services d'utilité sociale comme un domaine légitime et nécessaire au bon fonctionnement de la société est un élément important pour contrer ce sentiment d'exclusion. Les organismes et entreprises d'économie sociale ont ce potentiel de redonner une dignité à des gens qui, autrement, viennent à douter de leurs capacités. Elles fournissent un cadre et des solidarités qui facilitent une pleine participation à la société; elles donnent à toutes les personnes qu'elles mobilisent un sens d'appartenance et une meilleure maîtrise sur leurs conditions de vie.
2.1 La définition retenueLa démarche du Groupe de travail s'est voulue, dès le départ, pragmatique et opérationnelle. La définition retenue de l'économie sociale est donc une définition large qui, tout en couvrant l'ensemble et la diversité de la situation québécoise, reprend, pour l'essentiel, les éléments qu'on en retient un peu partout dans le monde. Le concept d'économie sociale combine deux termes qui sont parfois mis en opposition :
* " économie " renvoie à la production concrète de biens ou de services ayant l'entreprise comme forme d'organisation et contribuant à une augmentation nette de la richesse collective.
* " sociale " réfère à la rentabilité sociale, et non purement économique de ces activités. Cette rentabilité s'évalue par la contribution au développement démocratique, par le soutien d'une citoyenneté active, par la promotion de valeurs et d'initiatives de prise en charge individuelle et collective. La rentabilité sociale contribue donc à l'amélioration de la qualité de vie et du bien-être de la population, notamment par l'offre d'un plus grand nombre de services. Tout comme pour le secteur public et le secteur privé traditionnel, cette rentabilité sociale peut aussi être évaluée en fonction du nombre d'emplois créés.
Pris dans son ensemble, le domaine de l'économie sociale regroupe l'ensemble des activités et organismes, issus de l'entreprenariat collectif, qui s'ordonnent autour des principes et règles de fonctionnement suivants :
* l'entreprise de l'économie sociale a pour finalité de servir ses membres ou la collectivité plutôt que de simplement engendrer des profits et viser le rendement financier;
* elle a une autonomie de gestion par rapport à l'État;
* elle intègre dans ses statuts et ses façons de faire un processus de décision démocratique impliquant usagères et usagers, travailleuses et travailleurs;
* elle défend la primauté des personnes et du travail sur le capital dans la répartition de ses surplus et revenus;
* elle fonde ses activités sur les principes de la participation, de la prise en charge et de la responsabilité individuelles et collectives.
Le domaine de l'économie sociale recouvre donc l'ensemble des mouvements coopératif et mutualiste et celui des associations. L'économie sociale peut être développée dans tous les secteurs qui répondent aux besoins de la population et de la collectivité. Dans certains de ces secteurs, et plus particulièrement ceux qui répondent à des besoins sociaux, la viabilité découle en partie des contributions de l'État sous diverses formes (contributions directes, subventions aux usagers, ententes négociées, mesures fiscales etc). L'économie sociale repose également, en partie, sur l'engagement bénévole des individus et des collectivités locales.
Les forces de l'économie sociale tiennent à sa capacité de détecter les nouveaux besoins et de les satisfaire, de transformer ces besoins en emplois, de mobiliser les forces et les réseaux les plus divers et les plus nombreux. Elle contribue également à assurer une meilleure utilisation des ressources financières provenant de la redistribution étatique. En s'appuyant sur l'implication des membres de la communauté, elle contribue à la démocratisation de la société et à une citoyenneté plus active.
2.2 Un lieu d'innovation socialeAu-delà de son poids économique, l'économie sociale a permis d'apporter des réponses originales et bien adaptées à de nombreux besoins. Depuis longtemps elle est un terrain fertile sur lequel ont pu éclore plusieurs innovations sociales.
Quand Alphonse Desjardins a regroupé ses concitoyens pour fonder la première coopérative d'épargne et de crédit à Lévis en 1900, il répondait à un besoin de contrôle local de l'épargne afin de répondre aux besoins du milieu. Il ne se doutait pas qu'il donnait ainsi naissance à ce qui allait devenir, 95 ans plus tard, la plus importante institution financière du Québec.
En 1905, le YMCA, un organisme sans but lucratif, fut parmi les premiers au Québec à offrir aux ouvriers voulant s'instruire un accès à des activités de formation après les heures de travail . C'est là l'origine de l'éducation des adultes au Québec, une mission reprise par la suite par nos institutions publiques et parapubliques.
De la même façon, les cliniques médicales créées dans les quartiers populaires de Montréal à la fin des années soixante ont servi de modèles à la mise sur pied d'un réseau de CLSC à travers tout le Québec.
Il en fut également ainsi des cliniques juridiques. Fondées par des étudiants universitaires convaincus de la nécessité d'offrir aux gens moins fortunés un accès aux services juridiques, ces cliniques ont servi de pierres d'assise pour notre système d'aide juridique.
Depuis la fin des années 1960, le développement de services de garde sans but lucratif a joué un rôle important dans l'accession des femmes au marché du travail.
En somme, ces initiatives communautaires, qui s'inscrivaient clairement dans le domaine de l'économie sociale, ont en quelque sorte servi de lieux de recherche, d'élaboration et d'émergence de nouvelles pratiques au Québec. Certaines furent par la suite prises en charge par l'État, d'autres se développèrent de manière autonome dans la société civile. Toutes cependant ont contribué - et continuent de le faire - à façonner notre réalité sociale et économique d'une manière particulière.
2.3 Une contribution importante au dynamisme économique et socialRécentes ou anciennes, coopératives ou associatives les initiatives d'économie sociale donnent au Québec certaines des couleurs les plus marquantes de son paysage socio-économique et culturel. Et surtout, elles offrent aux populations et aux collectivités qu'elles desservent et qui les soutiennent des services d'une utilité sociale indiscutable.
Citons, par exemple, le rôle des maisons d'hébergement pour les femmes victimes de violence ou encore les centres de femmes qui offrent des services et du soutien indispensables au développement et à la promotion de l'égalité et de l'autonomie. Pensons aussi à lensemble des initiatives destinées à soutenir les personnes âgées, s'ajustant au contexte du vieillissement de la population et répondant à des besoins de plus en plus diversifiés. Mentionnons également les groupes d'éducation populaire autonome qui, par leurs nombreuses activités, contribuent largement à ce que les hommes et les femmes s'approprient leur citoyenneté. Citons encore le domaine de l'habitation où l'économie sociale offre des moyens et des services d'une valeur inestimable pour une portion importante de la population qui trouverait encore plus difficile, sans les coopératives d'habitation et les organismes sans but lucratif, de faire valoir ses droits à un logement décent.
Dans les domaines de la production, on ne peut manquer de souligner l'apport déterminant des coopératives agricoles et forestières au dynamisme économique des régions. De la même manière, on ne peut, non plus, passer sous silence le rôle marquant des organismes sans but lucratif dans le domaine culturel où ils jouent un rôle essentiel au rayonnement des oeuvres, à la démocratisation de la culture et au développement des pratiques culturelles. Les OSBL du secteur culturel jouent aussi un rôle marquant dans l'élaboration des contenus et des produits nécessaires au déploiement de la nouvelle économie traversée par les inforoutes et les nouvelles technologies.
On pourrait également souligner le rôle structurant des initiatives d'économie sociale dans le domaine des loisirs et du tourisme. On pourrait aussi mettre en lumière les réalisations nombreuses et innovatrices du mouvement des femmes et de la jeunesse qui utilisent la logique de léconomie sociale avec une remarquable efficacité.
Il en va de même dans le domaine du développement économique local et régional. L'émergence, depuis une dizaine d'années particulièrement, de nombreux organismes sans but lucratif dont la mission première est le développement économique au bénéfice de collectivités ou de groupes marginalisés reflète la capacité de l'économie sociale de s'aventurer dans de nouveaux domaines et de sadapter, par des solutions innovatrices, aux réalités et aux besoins les plus actuels.
Bien que le portrait global de l'apport de l'économie sociale à la vie économique du Québec ne soit pas disponible, il est possible d'affirmer que sa vitalité et sa présence dans bon nombre de secteurs et dans toutes les régions en font un domaine porteur d'espoir en matière de création d'emplois. Un espoir qui peut grandir encore si on lui accorde pleine reconnaissance et si on lui fournit les outils nécessaires à sa consolidation et à son développement.