DÉVELOPPER L'ÉCONOMIE SOLIDAIRE

ÉLÉMENTS D'ORIENTATION


François Aubry et Jean Charest, Service de recherche CSN
Septembre 1995

Publié par la Confédération des syndicats nationaux


Révision linguistique: Christiane Plamondon
Conception graphique et mise en page: Jean-Pierre Paré, Service de l'information CSN
Impression: Imprimerie CSN
Distribution: Service de documentation CSN

Dépôt légal -- 4e trimestre 1995
Bibliothèques nationales du Québec et du Canada
ISBN: 2-920658-77-8

REMERCIEMENTS

Nous tenons à remercier les personnes suivantes pour leurs précieux commentaires et suggestions dans le cadre de la préparation de ce document: Josée Belleau de l'R des centres de femmes du Québec, Claudette Champagne du Front commun des personnes assistées sociales du Québec, René Doré du Centre de formation populaire, Mario Jarquin et Noëlle Samson de la Corporation de développement économique communautaire Centre-Sud/Plateau-Mont-Royal, Benoît Lévesque, professeur à l'Université du Québec à Montréal.


TABLE DES MATIÈRES


PRÉSENTATION
I. RETOUR SUR LA CRISE DE L'EMPLOI ET DE L'EXCLUSION

A. La crise de l'emploi est le reflet de nombreux changements dans l'économie
B. Le développement du phénomène de l'exclusion sociale est également une conséquence de la crise structurelle
C. Quelle sortie de crise?

II. L'ÉCONOMIE SOLIDAIRE: DE QUOI PARLE-T-ON?

A. De multiples besoins à combler
B. Les contours de l'économie sociale
1. Une petite histoire qui en dit long
2. Les caractéristiques de l'économie sociale
3. Un secteur aux contours flous et en croissance

III. RENFORCER L'ÉCONOMIE SOLIDAIRE

A. La reconnaissance de la valeur de la contribution du secteur communautaire au développement de la société québécoise
B. Le respect de l'autonomie locale dans l'élaboration des projets
C. La réforme des programmes d'employabilité
D. Des emplois véritables et reconnus
E. Un financement adéquat et récurrent
1) Le financement public
2) Le financement privé
3) L'autofinancement
4) Le bénévolat

IV. LES ENJEUX POUR LA CSN

NOTES

BIBLIOGRAPHIE


PRÉSENTATION

Lors de son 57e congrès, la CSN proposait un ensemble de moyens pour tirer le Québec d'une crise profonde marquée par une augmentation sans précédent du chômage et de l'exclusion sociale. La stratégie qu'a retenue la CSN repose sur l'engagement de tous les acteurs socio-économiques. Elle comporte plusieurs volets qui doivent être déployés simultanément et mis en relation les uns avec les autres. Ce sont les politiques monétaire et fiscale, la politique industrielle et de développement régional, la politique sociale, la politique de la main-d'oeuvre, comprenant la formation professionnelle, la sécurité du revenu et les normes minimales de travail et, dans l'entreprise ou l'établissement, la réorganisation du travail et la réduction du temps de travail.

Le Rapport de l'exécutif de la CSN identifiait aussi comme une possibilité d'emplois la satisfaction de nombreux besoins socio-économiques qui ne sont pas actuellement pris en charge directement par le secteur de l'économie marchande ou par l'État, mais qui sont partiellement assumés par un secteur qui se situe entre ces deux pôles et qu'on associe généralement aux milieux communautaire et coopératif. Or, ce secteur a une longue histoire au Québec, puisqu'il date de la fin du XIXe siècle. Au cours des trente dernières années, il a réussi, dans des conditions extrêmement difficiles, à se développer de manière importante. Puisqu'il repose sur la participation directe des citoyennes et des citoyens, donc sur une citoyenneté plus active, ce secteur représente une avancée démocratique dans la façon de répondre à de nombreux besoins.

Malgré l'expansion récente du secteur de l'économie sociale, plusieurs besoins sociaux et économiques ne sont toujours pas comblés alors qu'en émergent de nouveaux. C'est dans cet esprit que le Rapport de l'exécutif insistait sur l'importance d'imaginer des solutions originales:

"Dans le domaine social, de la culture, de l'environnement, des infrastructures, du tourisme, des services privés et publics, il faut investir, maximiser le nombre d'emplois, envisager de nouveaux modes de financement collectif pour assurer des services de qualité et des conditions de travail équitables."


Relativement aux nombreux besoins qui existent et à ceux qui se développeront dans l'avenir, le Rapport de l'exécutif s'interrogeait:

"Faudra-t-il s'en tenir essentiellement au soutien des familles ou au bénévolat? Comment éviter que cela ne se traduise par des charges additionnelles pour les femmes? Comment éviter des solutions strictement individuelles qui départageront une fois de plus les personnes en diverses catégories sociales, selon leur capacité de payer? Doit-on envisager une extension des services publics actuels, pris en charge par l'État, sur la base du modèle développé durant les années 60 et 70 ou le développement d'un secteur périphérique au secteur des services publics, recourant davantage à un financement mixte et à des initiatives locales et régionales? Tout cela soulève plusieurs questions auxquelles nous devons réfléchir comme organisation syndicale. Nous devons envisager comment des services et des emplois peuvent se développer sur la base d'initiatives collectives qui ne réfèrent pas automatiquement et nécessairement à une prise en charge par l'État."


Le but de ce document est de nous permettre de faire un premier débat sur le développement de ce secteur d'activités, que l'on désignera ici sous le vocable d'économie solidaire ou d'économie sociale.(1) Aussi importe-t-il de préciser que nos réflexions entourant cette question doivent être appréciées dans leur juste perspective. En effet, tout comme la réduction du temps de travail, l'économie sociale ou solidaire doit être considérée non pas comme une panacée à la crise de l'emploi, mais comme l'un des éléments importants de notre stratégie globale de création d'emplois.

La réflexion que nous poursuivons aujourd'hui se rapporte plus précisément à la proposition du dernier congrès portant sur les nouveaux emplois à développer dans les domaines des besoins sociaux, de la culture et de l'environnement (proposition 5). Mais cette démarche débouche également sur un questionnement concernant la nécessité de réformer les programmes de sécurité du revenu (proposition 9) ainsi que sur la revalorisation et le renouvellement du rôle de l'État (proposition 11). Dans les mois qui viennent, nous devrons continuer à débattre l'ensemble de ces questions.

Dans la première partie du texte, nous reviendrons sur les principales manifestations de la crise structurelle qui affecte l'économie du Québec, soit la crise de l'emploi ainsi que la montée du chômage et de l'exclusion sociale. La deuxième partie s'attachera à définir quels sont les besoins non comblés et ce que l'on entend par économie sociale ou solidaire. Dans la troisième partie, nous aborderons les conditions à mettre en place pour permettre à ce secteur de se développer dans des conditions acceptables. Dans la quatrième et dernière partie, nous définirons quels sont les principaux enjeux que cette problématique renferme pour la CSN.

 

1. Retour sur la crise de l'emploi et de l'exclusion


Dans un grand nombre de pays industrialisés, l'on constate un intérêt grandissant pour certaines stratégies de création d'emplois qui s'éloignent des modèles d'intervention traditionnels. C'est le cas, entre autres, des stratégies de réduction du temps de travail et de création d'emplois dits "d'utilité sociale" ou de "proximité" dans le secteur de l'économie solidaire.(2) Cet intérêt s'explique par l'inquiétude que suscitent plusieurs phénomènes: les conséquences d'une augmentation continue du chômage et de l'exclusion sociale; le fait que croissance économique et création d'emplois ne vont plus nécessairement de pair; enfin, la remise en question d'un modèle de production et de consommation qui compromet l'équilibre écologique.

La crise de l'emploi et la montée de l'exclusion sociale sont les conséquences sans doute les plus dramatiques de la crise profonde que traverse notre société. Cette crise est de nature structurelle en ceci qu'elle ne disparaîtra pas avec le retour de la croissance économique et qu'elle remet en question les fondements mêmes du modèle de développement socio-économique qui avait été mis en place dans les pays industrialisés après la deuxième guerre mondiale.

Ce modèle de développement reposait sur un certain nombre de compromis entre les acteurs socio-économiques. Dans le domaine du travail, l'organisation du travail et la gestion de la production relevaient des droits de gérance et, à travers la négociation collective, une partie des gains de productivité permettait l'amélioration du niveau de vie des travailleuses et des travailleurs par l'augmentation des salaires, la bonification des avantages sociaux et la réduction du temps de travail.

Dans le domaine de la consommation collective, la mise en place de l'État-providence reposait sur un contrat social qui prévoyait, pour les citoyennes et les citoyens, l'accès universel et gratuit à un certain nombre de grands services collectifs et à des programmes de sécurité du revenu, gérés de manière centralisée, en échange de prélèvements fiscaux.

Un troisième compromis a permis une intervention importante de l'État dans l'économie dont l'objectif était, entre autres, de soutenir la demande intérieure et de régulariser les cycles économiques. C'était la mise en place de l'État keynésien.

Dans ce modèle de développement, c'est essentiellement par le travail salarié que s'opérait la socialisation des individus et que s'acquérait le droit à la citoyenneté. Aussi, c'est à travers l'État-providence que se déployaient les mécanismes de solidarité. Cependant, ce modèle souffrait de certaines faiblesses liées à la qualité de la vie démocratique. Dans l'entreprise, les travailleuses et les travailleurs ne pouvaient influencer l'organisation du travail et les objectifs de l'entreprise. Dans la sphère sociale, les citoyennes et les citoyens n'exerçaient que très peu de contrôle direct sur la gestion et l'orientation des grands services publics.

De façon générale, ce modèle de développement a fonctionné sans trop de heurts jusqu'au milieu des années 1970: taux de chômage relativement bas, amélioration constante du pouvoir d'achat, etc. Depuis, plusieurs changements d'ordre économique, social et culturel obligent à remettre en question ces compromis, tant celui entre le capital et le travail dans l'entreprise que ceux qui constituent les fondements de l'État-providence et de l'État keynésien.

Si nous voulons que nos stratégies, notamment celles qui visent le développement de l'emploi, soient à la fois efficientes et crédibles, il importe de bien saisir les multiples facettes de la crise actuelle. Sans en faire une analyse exhaustive, on doit s'arrêter au moins aux quelques aspects suivants.

A. LA CRISE DE L'EMPLOI EST LE REFLET DE NOMBREUX CHANGEMENTS DANS L'ÉCONOMIE


Au cours des dernières décennies, la croissance économique a été de moins en moins forte et elle a généré de moins en moins d'emplois (voir le tableau ci-après). En même temps, la population désireuse de travailler (la population active) a augmenté plus rapidement que l'emploi. Au cours de cette période, et jusqu'à tout récemment, l'État a été un créateur net d'emplois, ce qui a permis d'absorber une partie importante de cette population active en croissance. La mise sur pied des grands réseaux de services publics et la création de nombreuses entreprises d'État ont été à la source de ces créations d'emplois. Le prélèvement fiscal global nécessaire au financement des emplois reliés aux services publics a crû rapidement en l'espace de deux ou trois décennies. Malgré la croissance de l'emploi dans le secteur public, le chômage a augmenté graduellement pendant cette période, engendrant des coûts sociaux et économiques de plus en plus lourds à supporter pour la société.(3)

Or, dans l'état actuel des choses, rien n'indique un changement en profondeur de ces tendances, bien au contraire. Les prévisions de croissance économique les plus optimistes misent, pour les prochaines années, sur un taux de croissance réelle oscillant autour de 3%, ce qui ne peut faire reculer sensiblement le chômage.(4)

Dans le secteur privé, la libéralisation et la mondialisation de l'économie ont conduit à une plus grande fragilité de l'emploi. La nouvelle division internationale du travail provoque un transfert important d'emplois faiblement qualifiés des pays développés vers les pays nouvellement industrialisés et certains pays en développement. Pour faire face à la pression grandissante de la concurrence nationale et internationale, les entreprises procèdent à des restructurations majeures afin de réduire leurs coûts de main-d'oeuvre. La diffusion rapide des nouvelles technologies de l'information permet à la fois de produire de plus en plus en employant de moins en moins de main-d'oeuvre et de déplacer une partie ou la totalité de la production ailleurs dans le monde.

Dans le secteur public, la situation de l'emploi se détériore rapidement. Comme nous l'avons dit précédemment, la création d'emplois dans ce secteur a été un puissant régulateur du marché du travail au cours des dernières décennies. Or, au moins deux éléments importants indiquent qu'il y a là aussi une manifestation de la crise structurelle de l'économie qui se traduit par une difficulté croissante pour l'État à continuer de jouer ce rôle de régulateur de l'emploi. D'une part, on peut dire que les grands réseaux de services publics entrent davantage dans une phase de réorganisation que dans une phase de développement. La création nette potentielle d'emplois n'offre certainement plus les perspectives d'il y a 15 ou 20 ans et on doit même envisager une décroissance de l'emploi dans le secteur public, comme en témoignent les orientations récentes des gouvernements à tous les niveaux. En juillet dernier, le nombre d'emplois dans les administrations publiques au Canada avait diminué de 62 000 par rapport à juillet 1994. D'autre part, la crise des finances publiques, qui se caractérise par des déficits annuels répétitifs et une croissance importante de la dette publique, gêne sérieusement la capacité d'intervention de l'État, y compris au chapitre de la création d'emplois.

B. LE DÉVELOPPEMENT DU PHÉNOMÈNE DE L'EXCLUSION SOCIALE EST ÉGALEMENT UNE CONSÉQUENCE DE CETTE CRISE STRUCTURELLE

"L'exclusion comporte différentes facettes dont la principale est l'exclusion économique. Celle-ci conduit à l'exclusion sociale, à la perte d'identité, à l'absence de reconnaissance sociale et à la misère morale. Atteintes dans leur dignité humaine, les personnes exclues et les jeunes tout particulièrement, sont coupés des moyens qui leur permettent de participer aux décisions qui affectent leur quartier, leur ville, leur région et leur pays."(5)


En quelques décennies, nous sommes passés d'une situation où l'exclusion du marché du travail était plutôt temporaire et ne touchait qu'une petite partie de la population active, à une situation où cette exclusion prend de plus en plus un caractère permanent et touche, bon an mal an, pratiquement un cinquième de la population active du Québec. Les programmes de sécurité du revenu axés principalement sur l'indemnisation des individus semblent mal adaptés à ce nouveau contexte et se heurtent à des difficultés grandissantes.

Au plan financier d'abord, ces programmes absorbent une part croissante du budget de l'État, ce qui limite la marge de manoeuvre de ce dernier et encourage les rationalisations budgétaires ainsi que les révisions de programmes. Certes, des déficits successifs, même en période de reprise, et l'accumulation d'une dette publique importante compromettent sérieusement la capacité d'intervention de l'État. De plus, la croissance rapide de la charge fiscale ainsi que sa répartition moins équitable depuis les dix dernières années ont beaucoup contribué à dresser la population contre toute nouvelle hausse significative de taxes et d'impôts. Un certain ras-le-bol des contribuables, auquel s'ajoute le développement de l'économie souterraine, diminue la marge de manoeuvre de l'État sur le plan fiscal. Il est urgent de réformer notre régime fiscal afin de le rendre à la fois plus équitable et plus efficace, et de réduire les pressions sur les finances publiques. Mais on peut douter sérieusement, a fortiori dans un contexte de mondialisation de l'économie qui limite l'autonomie des États, de la possibilité, dans la situation actuelle, d'un relèvement significatif de la charge fiscale globale.

Cependant, les difficultés de nos programmes de sécurité du revenu à résoudre les problèmes de l'exclusion sociale vont bien au-delà de la crise des finances publiques et de la capacité de dépenser de l'État. En effet, il semble que ces programmes de solidarité collective mis en place au cours des trente années d'après-guerre soient de moins en moins adaptés à la nouvelle situation sociale caractérisée par la dualisation de la société, le chômage de longue durée et la diminution de la mobilité sociale. Lorsque les taux de chômage étaient faibles, les gains de productivité élevés et la croissance économique forte, la grande majorité de la population voyait son niveau de vie augmenter. Le chômage était plutôt un phénomène temporaire et de courte durée. Dans le domaine des politiques sociales, l'État pouvait alors se limiter à mettre en place des programmes qui répondaient aux besoins relativement homogènes de clientèles limitées en nombre. Aujourd'hui, la montée de l'exclusion sociale et les transformations structurelles du marché du travail (précarité grandissante, besoins accrus de formation et d'adaptation) ont transformé cette réalité. Rappelons qu'en 1975, les trois quarts des prestataires de l'aide sociale étaient considérés comme inaptes au travail. Aujourd'hui, la situation est complètement renversée: plus des trois quarts de ces prestataires sont aptes au travail.

Le phénomène de l'exclusion sociale s'étend graduellement à tous les groupes d'âge, à presque toutes les couches de la société et à presque tous les statuts socioprofessionnels. Ajoutons à cela qu'il touche plus particulièrement certaines catégories de la population, comme les jeunes et les familles monoparentales.

En maintenant un mode de fonctionnement bureaucratique et centralisé, l'État est moins apte à organiser des services qui soient adaptés aux caractéristiques de plus en plus différenciées des individus. Ainsi, les programmes actuels, qui visent surtout l'indemnisation des victimes du système économique, ont été mis en place à une époque où le marché du travail répondait bien aux besoins de socialisation des individus et permettait leur intégration économique et sociale. Or, ces programmes conviennent beaucoup moins à la situation nouvelle, celle d'un marché du travail de plus en plus exsangue et éclaté. Dans ces conditions, la solidarité sociale doit s'exprimer à travers de nouveaux mécanismes.

C. QUELLE SORTIE DE CRISE?

Les anciens compromis sur lesquels reposait le modèle de développement de l'après-guerre sont remis en question et nous vivons une période d'incertitude quant à l'émergence de nouveaux compromis.

"On comprendra que dans un tel contexte, la recherche d'alliances pour établir de nouvelles règles du jeu devienne stratégique. Ainsi, les changements de stratégie des groupes sociaux et les alliances privilégiées entre groupes de différents mouvements sociaux prennent une importance clé dans cette situation de crise où les anciennes formes de solidarité sociale passant par l'État-providence se sont étiolées et où le dualisme économique et social ainsi que l'exclusion permanente d'une portion grandissante de la population menacent de s'implanter comme normalité. C'est que de nouvelles règles du jeu ne sont pas encore fixées."(6)


La stratégie néolibérale, qui préconise l'effacement maximum de l'État au profit du secteur privé et des lois du marché, ne peut nous mener qu'à davantage d'exclusion et d'inégalités sociales. Cette stratégie est prônée avec plus ou moins de vigueur par une partie importante du patronat et par la majorité des gouvernements, tant au niveau provincial que fédéral.

Depuis quelques années, on observe même une radicalisation de l'idéologie néolibérale en Amérique du Nord, un durcissement encouragé par une série de succès politiques de la droite, comme le contrôle du Congrès américain par les républicains, l'élection de Ralph Klein en Alberta et, plus récemment, celle de Mike Harris en Ontario. À ce chapitre, l'arrivée au pouvoir de Mike Harris après quelques années de gouvernement néodémocrate marque un virage majeur. En effet, la détérioration des finances publiques et l'incapacité dont a fait preuve le gouvernement Rae à négocier un nouveau contrat social donnent les coudées franches au nouveau gouvernement pour mettre en application des mesures draconiennes: suspension de la loi sur l'équité salariale, coupure de 20% dans les prestations d'aide sociale et instauration probable du "workfare", réduction éventuelle des impôts de 30% et privatisations. L'introduction de toutes ces mesures en Ontario créeront sans doute, dans les mois qui viennent, des pressions supplémentaires sur le gouvernement Parizeau.

Cette conjoncture politique est certes inquiétante. Mais le présent contexte nous indique à quel point il importe de mettre de l'avant, avec encore plus de conviction, et de concert avec les autres forces progressistes du Québec, des propositions crédibles, voire un scénario d'ensemble qui permettrait un redressement de l'emploi et des finances publiques, et qui viserait plus globalement la mise en place d'un nouveau contrat social basé sur la justice et l'équité pour la population québécoise. Tout n'est pas encore joué puisque, parallèlement au projet néolibéral, s'élaborent d'autres scénarios de sortie de crise qui misent sur la démocratie, la justice sociale et la solidarité. Sur le plan international, des voix s'élèvent contre les conséquences de l'exacerbation de la concurrence, comme en fait foi le rapport récent du Groupe de Lisbonne. D'autres voix se font entendre pour assortir les traités internationaux de clauses sociales et environnementales et démocratiser les grandes institutions internationales, comme la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. La réglementation du secteur financier international fait d'ailleurs l'objet d'un consensus grandissant, ce au sein même de certains milieux néolibéraux.

Au niveau national se dessinent lentement quelques grands axes d'une stratégie de sortie de crise différente de celle prônée par les tenants du néolibéralisme. Cette tendance est issue de la volonté de plus en plus affirmée des régions ainsi que des communautés locales de prendre en main leur propre développement, et du désir des citoyennes et des citoyens de s'impliquer plus directement dans la recherche de solutions aux problèmes auxquels ils sont confrontés.

C'est ainsi que, au cours de ces dix dernières années au Québec, l'on assiste à l'apparition et à l'expansion d'un mouvement de valorisation des communautés locales et régionales ainsi qu'à une participation accrue des milieux communautaire et syndical aux initiatives de concertation socio-économique. En témoignent la mise sur pied de divers comités régionaux de relance de l'économie et de l'emploi, la lancée d'initiatives de développement économique communautaire aux plans local et régional, la création de corporations de développement économique communautaire (CDEC), de corporations de développement communautaire (CDC), de sociétés d'aide au développement des collectivités (SADC), ainsi que de plusieurs fonds locaux et régionaux de développement, tels les fonds décentralisés de création d'emplois dans chacune des régions administratives, et autres initiatives similaires.

Plusieurs réformes institutionnelles, comme la création des Régies régionales dans le domaine de la santé et des services sociaux, et de la Société québécoise de développement de la main-d'oeuvre et ses composantes régionales, constituent aussi des pas dans cette direction.

Enfin, c'est également dans ce mouvement de prise en charge par la communauté de son propre développement que s'inscrit l'extension du secteur de l'économie sociale où des activités socialement utiles sont créées (7) grâce à de multiples associations et entreprises de services à la communauté (organismes sans but lucratif, coopératives). Ces expériences contribuent de manière importante à la recomposition du tissu social, à la création de nouveaux liens de solidarité entre citoyennes et citoyens et à l'insertion économique et sociale des exclus à travers des activités utiles, valorisantes et reconnues socialement. 

2. L'économie solidaire: de quoi parle-t-on?

A. DE MULTIPLES BESOINS À COMBLER

La coexistence d'un niveau de chômage sans précédent et de besoins de plus en plus nombreux et variés, mais qui demeurent insatisfaits, prend des allures de véritable paradoxe des temps modernes. Comment une société embourbée dans une série de problèmes économiques et sociaux, reliés au sous-emploi chronique de sa main-d'oeuvre, peut-elle continuer à sous- estimer un tel potentiel d'activités de travail? Il existe de nombreux besoins à combler dans le domaine de la production de biens ou de services pour les personnes et les collectivités: soutien aux personnes en perte d'autonomie, services de garde à l'enfance, aide aux adultes et aux jeunes en difficulté (délinquance, décrochage scolaire et social, toxicomanie, personnes atteintes du SIDA, femmes victimes de violence, etc), loisirs, culture, protection de l'environnement, recyclage des déchets domestiques et industriels, etc. Le mouvement communautaire, en raison de son enracinement dans le milieu, n'est-il pas le plus apte à identifier les besoins actuels et futurs? Et tous ces besoins ne constituent-ils pas autant de possibilités d'activités de travail pouvant générer des dizaines de milliers d'emplois au Québec?

L'on doit cependant constater que notre société éprouve des difficultés à passer à l'étape de l'organisation de plusieurs de ces activités socialement et économiquement utiles. Proposons une explication.

La vision dominante à laquelle adhèrent les milieux patronaux et gouvernementaux veut que le développement s'appuie, d'une part, sur l'entreprise privée où prédomine la recherche de la rentabilité maximale dans un environnement de plus en plus compétitif et, d'autre part, sur le désengagement de l'État. Les activités du secteur privé sont présentées comme étant les seules pouvant créer véritablement de la richesse alors que celles de l'État ne sont que parasitaires, certes utiles socialement, mais improductives et strictement dépendantes du dynamisme du secteur privé. De ce point de vue, le social est non seulement séparé de l'économique, il y est soumis.

Dans une telle perspective, il est difficile de transformer en emplois de qualité et socialement reconnus des besoins qui ne sont pas solvables pour le secteur privé et qui ne peuvent être pris en charge par l'État, soit parce que non prioritaires ou dépassant sa capacité fiscale et budgétaire, soit parce que ces services ne peuvent être dispensés efficacement par le biais d'un mode de fonctionnement centralisé et bureaucratique.

Il faut au plus tôt sortir de cette vision du développement qui repose sur une conception erronée des relations entre le secteur privé et le secteur public, entre l'économique et le social et qui oublie ce tiers secteur qu'est l'économie sociale.

La dynamique du développement comporte de telles imbrications entre ces trois sphères qu'on peut affirmer que, dans les faits, rien n'est strictement privé et rien n'est strictement public en matière de développement. Dans la même veine, il faut abandonner cette vision méprisante à l'égard du secteur communautaire pour le considérer à sa juste valeur dans la dynamique du développement. Ce n'est qu'ainsi que nous serons à même de stimuler collectivement l'emploi sous toutes ses formes et que nous pourrons élargir le bassin des emplois au Québec à un ensemble d'activités utiles, nécessaires, des possibilités qui sont actuellement largement ignorées.  

B. LES CONTOURS DE L'ÉCONOMIE SOCIALE

L'économie sociale ou solidaire se réfère à cette partie de la réalité économique et sociale qui se situe ni dans la sphère privée traditionnelle (entreprises à but lucratif) ni dans la sphère publique. Si l'expression semble nouvelle, la réalité qu'elle recouvre ne l'est pas. Afin de nous permettre de saisir l'essentiel des caractéristiques propres aux activités qui relèvent de ce secteur, tout en évitant de nous embourber dans des définitions théoriques, il peut être utile de partir d'un exemple concret, celui de la mise sur pied du réseau de garderies sans but lucratif au Québec.

1) Une petite histoire qui en dit long

Au début des années 1970, il n'existait presque pas de garderies au Québec, ceci malgré l'augmentation rapide des demandes pour des services de garde de qualité en raison de l'accélération de l'entrée des femmes sur le marché du travail. À l'époque, ces besoins étaient comblés essentiellement par l'entourage familial ou par des personnes oeuvrant dans le cadre d'une économie souterraine ou informelle.

C'est alors que des groupes de femmes soucieuses de trouver des solutions aux problèmes liés à l'absence de tels services se sont prévalus du financement offert par deux programmes fédéraux mis en place à cette époque: Perspectives jeunesse (PJ) et les Projets d'initiatives locales (PIL). Malgré un financement inadéquat, les usagères et les usagers mirent sur pied au Québec les premières garderies sans but lucratif contrôlées par les parents et les employé-es. Or, la survie de ces garderies dépendait en grande partie du bénévolat de ces personnes. Lorsque le gouvernement fédéral mit fin aux programmes PJ et PIL en 1974, les 70 garderies qui avaient été mises sur pied se tournèrent vers le gouvernement du Québec pour qu'il prenne la relève du fédéral. Ce n'est que très graduellement que le gouvernement du Québec s'engagea dans le financement des garderies: d'abord, en 1974, ce fut un programme de subventions pour les familles dans le besoin et de subventions de démarrage et d'achat de matériel; ensuite, les premières subventions directes de fonctionnement virent le jour en 1979; cette même année, le gouvernement créa l'Office des services de garde à l'enfance (OSGE) qui avait pour mandat, entre autres, l'établissement de normes provinciales pour les services de garde.

Tous ces changements n'ont cependant pas empêché les garderies de conserver une grande partie de leur autonomie et de leur dynamisme.

Aujourd'hui, il existe au Québec environ 800 garderies dont les deux tiers sont des organismes sans but lucratif cogérés pour la plupart par les parents et les employé-es. Dans ce secteur, le nombre d'emplois, en très grande majorité détenus par des femmes, s'élève à environ 16 000. Soulignons également que plusieurs études ont démontré que les garderies sans but lucratif offrent des services de meilleure qualité que les garderies privées.

Bien que le réseau de garderies souffre toujours d'un financement inadéquat se traduisant par un nombre insuffisant de places et des conditions de travail qui ne reflètent pas la valeur sociale du travail effectué, le chemin parcouru depuis le début des années 1970 est loin d'être négligeable.

2) Les caractéristiques de l'économie sociale

Le développement du réseau de garderies au Québec n'est qu'un exemple, important certes, d'activités qui appartiennent à l'économie sociale ou solidaire. L'histoire des cliniques populaires mises en place au cours des années 1960 et 1970, celle des cliniques juridiques ou des associations coopératives d'économie familiale relèvent d'une dynamique semblable, bien que leur développement ait donné lieu à des scénarios différents.(8) Comme on le verra plus loin, l'économie solidaire se développe aujourd'hui dans des conditions difficiles. Les expériences qui s'y rattachent ont plusieurs points en commun avec celles du développement des garderies. L'on peut tout de même identifier, à partir de cette trop courte histoire des garderies, un certain nombre de caractéristiques qui sont propres aux activités du secteur de l'économie solidaire.

a) Ce sont d'abord des activités qui répondent à des besoins socio-économiques identifiés par la communauté.

b) Ces activités tentent de concilier les impératifs de nature économique et ceux de nature sociale.

c) L'offre et la demande sont définies et organisées par les usagères et les usagers et par les personnes qui y travaillent.

d) Il existe un contrôle démocratique direct sur la définition des besoins et l'offre des produits ou services.

e) Ces activités font souvent appel à un financement mixte. Par exemple, les garderies sont financées par des subventions de l'État, une contribution des usagères et des usagers, le bénévolat des parents et des employé-es.

f) Les services sont souvent assurés à travers une collaboration dynamique entre personnes détenant différents statuts. Ainsi, dans le cas des garderies, la collaboration s'établit entre salarié-es, bénévoles et professionnels du secteur parapublic (OSGE).

g) Ces activités produisent des emplois mais entraînent aussi une socialisation, une solidarité et une cohésion sociale. Aussi, le travail en réseau ou en regroupement est-il essentiel à l'épanouissement de ce type d'activités. N'est-ce pas à travers des luttes collectives que les garderies ont pu se développer?

3) Un secteur aux contours flous et en croissance

La nature extrêmement diversifiée des activités qui relèvent de l'économie solidaire et le fait que les recherches statistiques (9) sur ce sujet sont peu nombreuses font en sorte qu'il est difficile de cerner avec précision le contour précis de ce secteur et l'importance de sa contribution à l'économie du Québec. Tentons tout de même d'en identifier les principales composantes.

Le secteur de l'économie solidaire est composé principalement des activités des groupes, associations et entreprises communautaires et coopératifs:

"À la fin des années 1980, on pouvait identifier environ 1 500 groupes populaires et communautaires qui offraient des services pour la seule ville de Montréal. Pour l'ensemble du Québec, ce nombre devrait être doublé. En effet, on arrive facilement à plus de 3 000 groupes populaires et communautaires si l'on tient compte qu'il existe environ un millier d'organismes volontaires d'éducation populaire, un millier d'organismes communautaires dans le domaine de la santé et des services sociaux, plus de 600 garderies sans but lucratif, une centaine de maisons de jeunes, une centaine de centres de femmes (y compris des centres de santé, des centres d'accueil, des centres d'hébergement), une centaine de médias communautaires (journaux, radios, télévisions), environ soixante comptoirs alimentaires et coopératives d'alimentation naturelle sans compter les nombreuses entreprises d'insertion sociale orientées vers les services à la communauté."(10)


On peut ajouter à cette liste un grand nombre d'organismes, d'entreprises et d'associations présents dans plusieurs autres secteurs: ceux de l'habitation (groupes de ressources techniques, OSBL d'habitation, coopératives d'habitation locative, etc.) et de l'environnement (plus de 700 groupes); le secteur coopératif (coopératives de production, de consommation, caisses d'économie, etc.); les cuisines collectives (200); le secteur des services aux communautés culturelles (quelque 1 800 organismes); celui du développement local (dont 7 coopératives de développement régional, 9 corporations de développement économique et communautaire)(11); certains fonds régionaux et locaux d'investissement; les organismes de bénévolat; le secteur du développement de l'employabilité et de recherche d'emplois (56 services externes de main-d'oeuvre, clubs de recherche d'emplois); les organismes de défense des droits sociaux (accidenté-es du travail, chômeuses et chômeurs, personnes assistées sociales, etc) et autres.

L'énumération qui précède se veut plus exhaustive (12) que limitative. Si l'on se réfère aux caractéristiques des composantes de l'économie sociale identifiées précédemment, on pourrait hésiter à inclure dans ce secteur un certain nombre d'entreprises ou d'associations. Les recherches consacrées à cette question nous permettront sans doute, dans les mois à venir, d'identifier de manière plus précise les contours de l'économie solidaire.

Nonobstant ce qui précède, on peut affirmer que le secteur de l'économie solidaire occupe un espace important dans la vie des individus et contribue de manière significative au dynamisme des communautés locales et des régions du Québec. Bien qu'il n'existe pas de données statistiques sur l'évolution de l'ensemble des activités du secteur, des relevés sectoriels et régionaux indiquent qu'il connaît une croissance forte depuis le début des années 1980.(13)

Au Québec comme dans d'autres pays industrialisés, un troisième pôle d'activités économiques a pu se développer aux côtés des secteurs privé et public. Toutefois, il demeure le parent pauvre du développement économique et social et son potentiel de croissance ainsi que sa capacité à générer de nouveaux emplois sont actuellement limités par deux obstacles majeurs. Le premier est lié à son sous-financement chronique et à l'encadrement bureaucratique auquel il est soumis. Le deuxième obstacle a trait à la volonté de l'État de se départir d'une partie de ses responsabilités en confinant des pans importants de ce secteur à la gestion de l'exclusion.

Cependant, on ne peut nier que certains progrès ont été accomplis ces dernières années: le secteur communautaire est aujourd'hui reconnu comme partenaire dans le secteur de la santé et des services sociaux; ses organismes sont invités à participer à certains lieux de concertation; le gouvernement québécois a récemment créé le Secrétariat aux affaires communautaires; certains modes de financement ont été améliorés. Malgré ces avancées, le secteur de l'économie sociale souffre toujours d'une trop faible reconnaissance et d'un sous-financement chronique. Ce sont pourtant là deux conditions essentielles à l'amélioration des services qu'il dispense et à la création d'activités qui, d'un point de vue social et économique, sont productives et valorisantes.


3. Renforcer l'économie solidaire

Le développement de l'économie sociale ou solidaire constitue un des nombreux éléments de notre stratégie de plein emploi. La reconnaissance de la contribution de ce secteur implique nécessairement certains changements dans le rôle de l'État et une redéfinition de ses responsabilités dans le domaine de la création d'emplois et de l'insertion de la main-d'oeuvre sur le marché du travail. Mais contrairement à la stratégie de sortie de crise néolibérale, notre approche ne débouche pas sur l'affaiblissement du rôle de l'État mais plutôt sur une redéfinition de ce rôle en vue de renforcer la qualité de la vie démocratique.

Nous devons être conscients cependant que si le développement de ce type d'activités est porteur d'espoir, il comporte aussi un certain nombre de risques qu'il ne faudra pas sous- estimer. D'abord, il existe un danger bien réel que le secteur de l'économie solidaire pallie le désengagement de l'État et vienne cautionner l'idéologie néolibérale. Ensuite, il y a un risque que ce secteur se développe comme un sous-marché de travail réservé aux exclus de la société ou comme un ghetto de sous-traitance et de services bas de gamme pour les plus démunis.

Mais les risques que nous courons à laisser évoluer la situation actuelle selon les diktats du néolibéralisme ne sont-ils pas plus grands que ceux qui nous guettent en tentant de nous engager sur une nouvelle voie? L'ampleur des défis que nous devons relever nous incite à appuyer des mesures qui permettront à ce secteur de contribuer efficacement au développement du Québec.

Nous pouvons, à ce moment-ci de notre réflexion, identifier les conditions dans lesquelles pourra croître ce secteur d'activités, éléments qui devront être intégrés à une stratégie de développement. 

A. LA RECONNAISSANCE DE LA VALEUR DE LA CONTRIBUTION DU SECTEUR COMMUNAUTAIRE AU DéVELOPPEMENT DE LA SOCIéTé QUÉBÉCOISE

Les organisations appartenant au secteur de l'économie solidaire doivent être reconnues pleinement comme agents de développement socio-économique, au même titre que celles du secteur privé et du secteur public.

La reconnaissance de la valeur de l'économie sociale implique que ce secteur dispose d'un financement adéquat et récurrent et que ses organisations soient considérées comme des partenaires à part entière dans tous les lieux de concertation socio-économique, que ce soit au niveau national, régional ou local. Ce rôle plus actif pose des défis importants aux groupes communautaires et peut nécessiter certains changements dans leur mode de fonctionnement. Par exemple, compte tenu de la grande diversité des organisations qui composent le mouvement communautaire, l'on devra, sur le plan de la représentation, se donner les moyens d'une meilleure concertation intersectorielle et mettre en place des modes de représentation respectueux de cette diversité.

Cette responsabilisation accrue du mouvement communautaire doit s'accompagner d'une amélioration sensible des conditions de participation à ces lieux de concertation, des conditions qui, comme le décrit un membre du mouvement communautaire, "ont conduit à l'épuisement de bon nombre de nos représentants, et ne tiennent compte en aucune façon de notre réalité souvent très précaire".(14)Ainsi, les représentantes et les représentants du mouvement communautaire devront disposer du temps, des ressources et de la formation nécessaires à une participation active et efficace.

La reconnaissance de l'économie sociale implique aussi que ses activités soient considérées comme complémentaires à celles du secteur public, et non en concurrence avec lui, ce qui la confinerait à un rôle de sous-traitance et accentuerait le désengagement de l'État.

B. LE RESPECT DE L'AUTONOMIE LOCALE DANS L'ÉLABORATION DES PROJETS

La nature des besoins et la manière de les combler doivent être définies par les citoyennes et les citoyens eux-mêmes et ne peuvent être déterminées par des programmes préélaborés par l'État. Tant l'offre (l'organisation des services) que la demande doivent être définies par les utilisateurs, avec l'appui et le soutien de l'État, du secteur privé, du secteur communautaire et, s'il y a lieu, du mouvement syndical.(15) Ceci implique cependant que les activités de l'économie solidaire s'inscrivent dans un plan de développement plus global défini par l'ensemble des acteurs socio-économiques aux niveaux local, régional et national. En plus de participer au financement de ces activités, l'État aurait comme responsabilité d'aider à l'élaboration de projets, ceci en appuyant et en soutenant les initiatives locales.

C. LA RÉFORME DES PROGRAMMES D'EMPLOYABILITÉ

Les différentes mesures d'employabilité, tels les programmes PAIE, EXTRA, stages en milieu de travail, souffrent de nombreuses lacunes et ont maintes fois été dénoncées par le milieu communautaire et syndical: nature contraignante des programmes, obligatoires pour une partie de la clientèle de l'aide sociale sous peine de réductions ou de coupures de prestations; trop courte durée des projets; conditions de travail hors normes; faiblesse des mesures de formation, d'encadrement et de suivi, compte tenu des caractéristiques des individus qui composent cette clientèle. Ces mesures ne débouchent le plus souvent que sur un cul-de-sac pour les personnes qui y participent, car elles ne donnent que trop rarement accès à un emploi stable. Elles servent à perpétuer un jeu de chaise musicale pervers: assurance-chômage, aide sociale, nouveau programme d'employabilité, assurance-chômage, etc. Très souvent, ces programmes ont été détournés de leur principal objectif:

"Le défaut majeur des programmes d'employabilité est qu'ils ne répondent plus effectivement aux objectifs pour lesquels ils ont été créés. Conçus pour améliorer l'employabilité d'une population jadis restreinte en nombre, l'augmentation sans précédent des personnes sans emploi a fait en sorte que les programmes d'employabilité se sont transformés en un champ spécifique d'emplois, emplois faiblement rémunérés et sans avantages sociaux, pour une population qui en grande partie pourrait avoir accès directement à des emplois de qualité si ceux-ci étaient disponibles".(16)

D. DES EMPLOIS VÉRITABLES ET RECONNUS

Le secteur de l'économie sociale doit certes contribuer à la réinsertion des exclus au marché du travail. Cependant, certaines conditions doivent être remplies afin d'éviter que ce secteur ne se marginalise et ne devienne un ghetto d'emplois précaires et à bas salaires.

Premièrement, il faudra que la mission du secteur de l'économie sociale ne se limite pas à l'amélioration de l'employabilité des exclus du marché du travail et qu'elle ne consiste pas à offrir l'unique ou même la principale porte d'entrée aux secteurs privé, public et parapublic. Comme nous l'avons déjà souligné, les perspectives de croissance de l'emploi dans ces secteurs sont actuellement insuffisantes pour absorber une partie importante des personnes exclues du marché du travail. Ainsi, la responsabilité de la réintégration des sans-emploi au marché du travail doit être partagée par l'ensemble des secteurs d'activités. Deuxièmement, et corrolairement à la première condition, on devra s'assurer que les activités de ce secteur débouchent sur de véritables emplois et non seulement sur la création de postes de travail temporaires ayant pour unique finalité l'amélioration de l'employabilité. Si l'économie solidaire, comme les autres secteurs, doit contribuer àl'intégration des individus au marché du travail, celle-ci doit également leur permettre de conserver ces emplois. Ceci implique qu'une portion importante des emplois créés dans le secteur de l'économie solidaire doit être de nature permanente. Sinon, on assistera à la perpétuation d'un cercle vicieux par lequel, à la fin de la période d'apprentissage, les personnes renouent avec l'assurance- chômage, l'aide sociale, puis les mesures d'employabilité.

Troisièmement, la pleine reconnaissance de l'économie solidaire implique que les emplois qui y sont créés soient offerts à l'ensemble des travailleuses et des travailleurs, qu'ils détiennent ou non un emploi dans les autres secteurs d'activités. Les entreprises de ce secteur doivent être reconnues comme de véritables entreprises, et non uniquement comme des entreprises d'insertion. Le fait de réserver les activités de ce secteur aux seuls exclus du marché du travail ne ferait, à notre avis, que renforcer leur marginalisation. C'est au contact de travailleuses et de travailleurs qui ont une expérience sur le marché du travail que les sans-emploi de longue date pourront plus facilement s'adapter à un milieu de travail.

Les emplois créés dans le secteur de l'économie solidaire doivent offrir des conditions de travail et de salaires équitables et les personnes qui les occupent doivent avoir un statut de salarié-es jouissant de tous les droits reconnus dans les lois du travail, non de bénéficiaires de la sécurité du revenu.

Faut-il rappeler qu'environ 75% des emplois du secteur communautaire sont détenus par des femmes et que les conditions de salaires et de travail y prévalant sont les plus faibles de tous les secteurs d'activités. Les mesures de financement de ces activités devront donc tenir compte de cette réalité et prévoir des normes d'équité.

Enfin l'expérience et la formation acquises dans ce secteur doivent être transférables aux autres secteurs d'activités.

L'exemple des Corporations intermédiaires de travail (CIT) peut servir à illustrer certaines des difficultés que rencontre le secteur de l'économie sociale. Issues d'un programme introduit en novembre 1993 par le gouvernement libéral, ces corporations ont pour objectif d'offrir des postes de travail aux prestataires de l'aide sociale, ce dans des secteurs peu ou nullement couverts par l'économie de marché, plus particulièrement le secteur du maintien à domicile. Dès sa mise en place, ce programme a été l'objet de maintes critiques des milieux communautaire et syndical. Voyons brièvement quelles en sont les principales faiblesses.

Premièrement, le programme des CIT ne respecte pas l'autonomie du milieu communautaire puisque des pressions énormes s'exercent sur les groupes afin qu'ils se transforment en CIT en échange d'un financement supplémentaire. De plus, le modèle des CIT n'est pas issu du milieu et procède de manière bureaucratique et centralisée.

Deuxièmement, la mission de certains types de CIT nuit à la crédibilité et à la reconnaissance des organisations du secteur de l'économie sociale, car leurs activités sont mises en concurrence directe avec celles de l'État dans le but de réduire les dépenses publiques. De plus, rien ne garantit que les opérations des CIT n'engendreront pas des pertes d'emplois dans le secteur public et rien n'oblige les CIT à négocier des ententes avec les syndicats.

Troisièmement, un très grand nombre de prestataires de l'aide sociale qui participent au programme ne sont pas protégés par la Loi des normes du travail. De plus les postes de travail dans les CIT ne constituent pas de véritables emplois: ce sont plutôt des mesures d'employabilité temporaires d'une durée de six ou de neuf mois; après cette période de travail, la majorité des participantes et des participants deviennent bénéficiaires du régime d'assurance-chômage. En plus d'être précaires, ces postes de travail sont souvent sous-payés par rapport à la valeur des tâches effectuées.

Quatrièmement, le financement des CIT est insuffisant pour maintenir en emploi les bénéficiaires qui y participent ou pour assurer l'encadrement, la formation, le support, le suivi et l'orientation "sans lesquelles une démarche d'employabilité n'en est pas vraiment une".(17)

Malgré les nombreuses critiques que l'on peut faire du modèle des CIT, nous devons reconnaître qu'il existe de nombreux besoins non comblés - dans le domaine du maintien à domicile, entre autres - et qu'il est urgent de créer des activités et des emplois pour les nombreux exclus du marché du travail. Or, l'on se doit aussi d'admettre que l'État ne peut assumer directement la totalité de ces responsabilités. Dans cette perspective, les CIT apparaissent comme une mauvaise réponse à un besoin bien réel. Aussi, l'on ne saura apporter une solution satisfaisante à ce problème sans une véritable concertation entre le mouvement communautaire, le mouvement syndical et l'État. 

E. UN FINANCEMENT ADÉQUAT ET RÉCURRENT

La question du financement des activités de l'économie solidaire est évidemment cruciale. Puisque ces activités ne sont associées ni au strict critère de rentabilité de l'économie marchande, ni à la sphère des services publics, elles sont d'emblée dépendantes d'un financement aux sources variées.

Un des principaux problèmes que rencontre le mouvement populaire et communautaire dans l'accomplissement de sa mission est sans doute son sous-financement. Bien que certains organismes communautaires oeuvrant dans le domaine de la santé et des services sociaux peuvent obtenir des ententes de financement avec le ministère, la faiblesse du niveau de financement direct et récurrent de la très grande majorité des groupes les contraint à avoir recours, pour survivre, aux divers programmes gouvernementaux de création d'emploi ou de développement de l'employabilité (PAIE, EXTRA). La nature aléatoire et souvent incertaine de ces subventions est la source de plusieurs difficultés, dont le roulement du personnel et la discontinuité des services à la clientèle. Le recours à des programmes gouvernementaux préétablis, qui prévoient des normes strictes et des champs d'action subventionnés restreints, constituent d'autres difficultés qui "font du financement des organismes une course à obstacles essoufflante et ne leur permettent pas toujours de remplir leur mission sociale".(18)

Le sous-financement chronique de ce secteur est malheureusement le reflet de la faible reconnaissance dont il bénéficie. Pour soutenir davantage le développement des activités de l'économie solidaire et lui donner une importance réelle dans l'ensemble de la dynamique économique et sociale, il faudra donc renforcer ses modes de financement, et même en imaginer de nouveaux.

Il est impossible d'établir un profil général de sources de financement qui s'appliquerait à toutes les organisations du secteur de l'économie sociale. En fait, la seule similitude qui lie l'ensemble de ces activités est la multiplicité de leurs moyens de financement. C'est d'ailleurs ce qui les distingue des activités du secteur privé, dont le financement provient du marché (vente des produits, prêts bancaires et privés) et en partie de l'État (subventions, crédits d'impôts, infrastructures), ainsi que des activités du secteur public, qui sont financées par les contribuables.

Pour le secteur de l'économie sociale, l'on parle d'une possibilité d'au moins quatre sources de financement. Pour chacune d'elles, nous suggérerons un certain nombre d'améliorations qui vont dans le sens d'une plus grande reconnaissance de la valeur de la contribution de ce secteur à la vie sociale et économique et d'un développement mieux assuré de ses activités.

1) LE FINANCEMENT PUBLIC doit constituer une source majeure de financement pour le secteur de l'économie solidaire, ce qui témoignerait d'ailleurs d'une reconnaissance collective de ses activités. Récemment, cette revendication a été portée par la Marche des femmes contre la pauvreté:

"Ce que nous demandons au gouvernement du Québec, c'est d'investir massivement dans les infrastructures sociales, tout comme l'a fait le gouvernement fédéral avec son programme de réfection de routes et de bâtiments. Ajoutons qu'un programme d'infrastructures sociales rendrait plus cohérent ce qui existe déjà. En effet, le Québec verse 150 millions aux organismes communautaires où les femmes forment 75% de la main-d'oeuvre. Québec dépense aussi 200 millions de dollars pour des mesures d'employabilité qui "occupent" plus de 40 000 personnes assistées sociales, dont 55% de femmes sans grand espoir d'accéder à un véritable emploi. Il faut donc développer davantage ces réseaux centrés sur les réponses aux besoins des personnes."(19)


Malheureusement, le financement public souffre actuellement de plusieurs lacunes. Premièrement, il existe un très grand nombre de programmes de subventions qui relèvent de divers paliers de gouvernement et de plusieurs ministères. On observe qu'il y a peu de coordination entre ces divers programmes et que chacun est assorti de critères et d'objectifs propres. Les entreprises et les groupes communautaires doivent constamment se plier aux exigences des programmes de financement, celles-ci étant généralement très bureaucratiques. Ceci a souvent pour conséquence de déformer la mission première des groupes subventionnés. Ainsi en est-il, par exemple, des modes de financement reliés à l'embauche de personnes assistées sociales pour des durées et des conditions qui souscrivent d'abord et avant tout aux objectifs du gouvernement de "placer" cette clientèle, alors qu'il s'agit en réalité de les "déplacer" vers l'assurance-chômage, ou vice-versa.

Deuxièmement, peu de programmes de financement public prévoient des subventions de fonctionnement suffisantes pour garantir la continuité et la stabilité des activités du secteur. Le financement public devrait assurer une plus grande stabilité financière aux activités de l'économie solidaire qui repose surtout sur la capacité des groupes subventionnés à atteindre leurs propres objectifs. Cette stabilité financière implique aussi que la durée du financement soit beaucoup plus longue que les quelques mois que prévoient, par exemple, les règles de placement des bénéficiaires de l'aide sociale. Compte tenu des contraintes exercées sur les finances publiques, des réformes doivent être entreprises pour que les sommes consacrées aux programmes de sécurité du revenu contribuent de manière plus importante à la création de l'emploi dans le secteur de l'économie sociale. On pourrait donc privilégier le financement direct des projets issus du milieu communautaire plutôt que le financement direct des prestataires de la sécurité du revenu ou les allocations directes à la clientèle bénéficiant des services.

Troisièmement, le financement actuel est trop centralisé. Une certaine décentralisation de ce financement public vers les régions et les localités pourrait aussi constituer une voie intéressante en ceci qu'elle aurait pour effet de permettre une plus étroite relation entre les règles de financement et les besoins et les objectifs des populations concernées. Nous croyons que les municipalités pourraient également être mises à contribution dans le financement de ce type d'activités.

Quatrièmement, le financement lié au démarrage de projets est insuffisant. En plus de financer le fonctionnement de ces activités, l'État a comme responsabilité d'aider à faire émerger les projets en appuyant les initiatives locales à travers un financement plus adéquat et de plus longue durée.

En plus de fournir un support financier, l'État peut contribuer au soutien de l'économie solidaire en assurant une meilleure disponibilité des ressources humaines des secteurs public et parapublic pour consolider et développer des activités. Cette disponibilité pourrait prendre la forme d'une collaboration étroite entre des personnes salariées du secteur public et des personnes salariées d'organismes relevant du secteur de l'économie solidaire. Cela n'est pas nouveau en soi, mais il serait souhaitable d'intensifier ce genre de collaboration.

Enfin, la mise à contribution des ressources humaines du secteur public pourrait aussi prendre la forme de "prêt" de personnel salarié à des organisations ou à des activités rattachées au secteur de l'économie solidaire. Les coûts reliés à la libération de ce personnel seraient, en totalité ou en partie, assumés par le secteur public. Les occasions d'appliquer une telle pratique ne manquent certainement pas, qu'il s'agisse d'activités relevant de l'éducation, des services sociaux, de l'environnement, de la recherche, du développement économique, etc. Pour que cette forme de collaboration soit réalisable, il importe d'abord d'afficher une volonté de concrétiser des projets en partenariat et d'établir les modalités de fonctionnement avec toutes les parties concernées, ceci dans le but de préserver leur autonomie politique et administrative.

2) LE FINANCEMENT PAR LE SECTEUR PRIVÉ constitue aussi une voie déjà explorée mais qui mérite d'être renforcée. Ce financement ne doit plus être qu'une "déduction fiscale pour dons à une oeuvre charitable". Ainsi, le secteur privé doit reconnaître l'importance de l'économie solidaire et s'impliquer en soutenant des activités. Cet apport du secteur privé pourrait prendre la forme de contributions financières à des groupes ou à des fonds particuliers. Ce soutien est important; il doit être valorisé et développé davantage.

Il existe au Québec plus de 200 fonds d'investissement régionaux et locaux(20) répartis dans les 16 régions administratives. La très grande majorité de ces fonds ont été créés par les gouvernements ou par l'entreprise privée. Il existe aussi des fonds d'investissement communautaire, tel l'Association communautaire d'emprunt de Montréal (ACEM), dont il faudrait multiplier le nombre. Ajoutons que le nouveau Fond de développement CSN pour la coopération et l'emploi (FONDACTION) constituera un nouvel outil qui contribuera au développement de l'économie solidaire.

L'accès aux fonds privés pose problème pour le mouvement communautaire:

"En somme, les fonds relevant de l'économie sociale (fonds communautaires, syndicaux, coopératifs) tendent à réaliser, de manière extrêmement variable, un arbitrage entre des objectifs économiques et sociaux: création d'emplois ou développement régional, d'une part, et rentabilité, de l'autre. Les fonds privés ne sont pas opposés aux retombées sociales, loin de là, mais ils prétendent que ces retombées seront d'autant plus importantes que le projet est rentable. Autrement dit, pour les fonds privés et corporatifs, toute l'attention doit être centrée sur la rentabilité, et il n'y a pas d'arbitrage à réaliser entre les objectifs de la rentabilité et les objectifs sociaux ..."(21)


Nous ne pouvons que souhaiter que les pressions du milieu et la sensibilisation des responsables de ces fonds privés à l'apport de l'économie sociale au développement régional et local auront pour effet de provoquer une ouverture de ces fonds aux organisations communautaires.

Outre le soutien financier, l'appui du secteur privé au secteur de l'économie sociale peut aussi prendre la forme d'une aide matérielle (prêt ou don d'équipement, de locaux, de véhicules) et d'un apport en ressources humaines. Dans ce dernier cas, cela pourrait être un "prêt" de personnel subventionné en totalité ou en partie par l'entreprise(22), une offre de services-conseils (informatique, gestion, comptabilité, etc.). Cette formule de collaboration entre le secteur privé et le milieu communautaire est encore très peu exploitée. Il va sans dire cependant qu'une telle coopération doit s'obtenir dans le respect intégral de l'autonomie des groupes ou des entreprises de l'économie sociale.

Les institutions financières, qu'elles soient privées ou coopératives, devraient également être mieux mises à contribution dans le soutien financier des activités de l'économie solidaire. L'assouplissement des conditions d'octroi de financement ainsi que des modalités particulières de prêt (pourquoi pas, par exemple, des "taux préférentiels de solidarité") devraient faire partie intégrante d'une politique de reconnaissance et de support actif du secteur financier à l'économie solidaire.(23) Ces formes de coopération pourraient aussi s'élargir à d'autres détenteurs d'actifs financiers, dont les caisses de retraite qui pourraient, par exemple, consacrer une partie de leurs placements à une caisse particulière, vouée au soutien de l'économie solidaire.

3) L'AUTOFINANCEMENT PAR LA VENTE de ses services ou de ses produits constitue également, pour l'économie solidaire, une source de financement dont l'importance ne doit pas être sous-estimée. Si les activités de l'économie solidaire se distinguent très clairement de celles du secteur privé, qui sont dirigées notamment vers des objectifs de rentabilité maximale, elles ont aussi une clientèle qui leur est propre et qui peut généralement participer, parfois modestement, au financement du service reçu. L'objectif d'une contribution financière, même minimale, doit viser à assurer la disponibilité de l'activité et son développement. Pour la clientèle, cela constitue un avantage certain par rapport à un service privé, qu'elle doit défrayer en totalité, ou à un service public "gratuit" qui n'existe pas, faute de financement ou de prise en charge par le secteur public parce que ne relevant pas prioritairement de ses prérogatives. Par ailleurs, certaines activités de l'économie solidaire peuvent s'autofinancer en totalité par la vente de biens et de services. C'est le cas par exemple des entreprises coopératives.

4) LE BÉNÉVOLAT représente également une importante forme de soutien au fonctionnement des activités de l'économie solidaire. Cette contribution correspond dans les faits à une substitution au financement en assurant la disponibilité d'une main-d'oeuvre non rémunérée, engagée sur une base volontaire. Que l'on utilise le vocable de "bénévolat" ou celui de "militantisme", ces deux mots recouvrent souvent une même réalité pour les personnes qu'ils désignent et pour le fonctionnement de l'organisme. D'une part, la personne bénévole ou militante trouve une gratification personnelle et sociale à s'impliquer dans sa communauté. En ce sens, l'emploi salarié n'est pas la seule mesure qui permet aux individus de s'intégrer à leur communauté. D'autre part, le soutien réel que le bénévolat ou le militantisme apporte à l'organisme est souvent indispensable à son fonctionnement.

Certains problèmes peuvent survenir lorsque des personnes salariées et bénévoles ou militantes se retrouvent dans la même activité. Chaque organisme ou chaque groupe a donc à définir un modus vivendi permettant que cette mixité se vive sans heurts.

D'ailleurs, à l'heure où l'on discute de flexibilité des nouvelles organisations de même que d'organisation plus flexible du travail, il semble que les activités de l'économie solidaire peuvent se développer de plus en plus sur la base d'une coexistence de plusieurs statuts de collaborateurs et de supporters financiers. Dans une même endroit, l'on pourra trouver des personnes salariées appartenant à l'entreprise ou à l'organisme, des bénévoles, des personnes employées dans le cadre d'un programme de réinsertion, des personnes salariées du secteur public collaborant à l'entreprise ou à l'organisme et des personnes "prêtées" par le secteur privé ou par le secteur public.

Notre stratégie de réduction du temps de travail, qui cherche à permettre aux travailleuses et aux travailleurs de disposer de plus de temps libre, s'intègre bien dans une stratégie de développement de l'économie solidaire. En effet, la réduction du temps de travail permettra à plusieurs personnes de militer dans des organismes ou des entreprises appartenant à leur communauté, ce qui ne pourra que contribuer à la consolidation de l'économie sociale.

Les divers statuts des personnes impliquées dans un projet de même que la diversité des modes de financement ne devraient aucunement constituer un obstacle au bon fonctionnement de l'activité. Bien au contraire, cette diversité peut être une source de dynamisme. Enfin, la multiplication des rapports entre ce secteur, le secteur public et le secteur privé contribuera à une meilleure reconnaissance collective des activités de l'économie solidaire. 

4. Les enjeux pour la CSN


Dès ses origines, la CSN, comme les autres organisations syndicales à travers le monde, a contribué à l'essor de l'économie sociale en instaurant diverses sociétés d'entraide, des mutuelles et des coopératives pour répondre aux besoins de ses membres. Au cours de la période plus récente, la CSN a été associée de près au développement de l'économie solidaire au Québec. En effet, notre mouvement a joué un rôle important dans la mise sur pied des associations coopératives d'économie familiale, le développement du réseau de garderies ou la création de coopératives de travail, telles les coopératives d'ambulanciers. Les éléments d'orientation que nous proposons aujourd'hui se situent donc en continuité avec nos revendications et nos actions passées.

Comme nous l'avons vu dans la deuxième partie de ce texte, malgré des conditions difficiles, l'économie solidaire prend aujourd'hui une importance sans précédent. Aussi, la CSN considère que le développement de l'économie solidaire doit contribuer encore plus à la satisfaction de nombreux besoins socio-économiques qui ne peuvent être pris en charge par les secteurs privé et public. Parce qu'il mise, pour atteindre ses objectifs, sur la participation des citoyennes et des citoyens, qu'il tisse des liens sociaux et crée de l'emploi, ce secteur est à l'avant-garde de la lutte contre l'exclusion sociale. Il représente un élément essentiel du modèle de développement démocratique et décentralisé que nous soutenons.

En outre, il est essentiel de consolider le secteur de l'économie solidaire si nous voulons contrer efficacement la stratégie néolibérale, laquelle vise le désengagement de l'État. En effet, il existe un danger réel de voir ce secteur prendre en charge, dans des conditions de plus en plus précaires, des activités dont l'État voudrait se départir pour des raisons financières. Nous croyons qu'il est important que la CSN s'associe activement aux diverses composantes du secteur de l'économie sociale afin de revendiquer la pleine reconnaissance de ce secteur.

Dans ce document, nous avons formulé un certain nombre de propositions qui ont pour objectif de faire progresser le secteur de l'économie solidaire dans des conditions acceptables. Nous croyons aussi que notre mouvement peut et doit s'engager concrètement dans le soutien de ce secteur.

De façon plus précise, les enjeux pour la CSN tournent autour des trois éléments suivants.

Premièrement, la CSN et ses organismes doivent supporter le secteur de l'économie solidaire et le considérer comme l'un des pôles du développement économique et social. Ceux-ci doivent également faire la promotion de ce secteur et travailler à sa reconnaissance collective dans les différents lieux de concertation, ce aux niveaux national, régional et sectoriel.

Dans l'élaboration de leurs stratégies de développement sectoriel, les fédérations doivent tenir compte de l'apport important des entreprises, des organisations ou des associations relevant de l'économie solidaire dans plusieurs secteurs d'activités (tourisme, médias, environnement, santé et services sociaux, aménagement du territoire, commerce, etc.). Chaque fédération pourrait développer des modes de collaboration et des façons d'appuyer concrètement les regroupements d'associations ou les entreprises de ce secteur. Cette collaboration pourrait prendre plusieurs formes: partager des informations ou des analyses sur les secteurs d'activités; inviter les représentants du milieu communautaire à certaines instances ou à des comités de travail lorsqu'il est question de développement sectoriel; promouvoir auprès des entreprises privées des activités de parrainage de petites entreprises du secteur de l'économie solidaire; encourager les syndicats à négocier des conditions de libération pour leurs membres afin de leur permettre d'œuvrer dans des organisations communautaires dans leur milieu.

Lors de l'élaboration de leur stratégie de développement régional, les conseils centraux doivent tenir compte du rôle que joue l'économie solidaire dans leur région. En collaboration avec le mouvement communautaire, ceux-ci peuvent contribuer à identifier quels sont les nombreux besoins à combler dans le domaine de l'aide aux personnes, de l'environnement, de la culture, etc.; ils peuvent donner leur appui à certains projets ou participer à leur mise sur pied; ils doivent oeuvrer à la reconnaissance du milieu communautaire dans les instances de concertation régionales. Plusieurs conseils centraux militent déjà en coalition avec le milieu populaire et communautaire. Certains invitent les représentants de ces milieux à participer à des instances ou à des activités, telles les sessions de formation ou les colloques qu'ils organisent. Voilà un exemple qu'il conviendrait de suivre.

La CSN, en leur permettant de profiter de l'expertise de plusieurs de ses services généraux (notamment les services de recherche, de formation, de la condition féminine, juridique), du Groupe de consultation pour le maintien et le développement de l'emploi et de son nouveau FONDACTION, peut offrir un soutien important aux organisations du secteur de l'économie solidaire.

Deuxièmement, la CSN et ses diverses composantes devront trouver les moyens d'appuyer concrètement le secteur de l'économie sociale en mettant beaucoup plus à contribution leur grande compétence dans le domaine de l'organisation de services et d'activités. L'expérience professionnelle de plusieurs membres de syndicats dans le domaine du développement économique et social pourrait constituer un apport inestimable pour plusieurs entreprises et associations du mouvement communautaire. Il y aurait lieu d'encourager de telles collaborations, non seulement sur une base individuelle, mais de préférence sur une base collective. Il faut inciter les syndicats à négocier avec les employeurs des modalités de réduction du temps de travail et de libération afin que certains de leurs membres puissent plus facilement prêter leur concours aux organisations communautaires.

Troisièmement, il ne faut surtout pas oublier notre mission première. Ainsi, la CSN doit fournir des efforts particuliers pour contribuer à l'amélioration des conditions de vie et de travail des milliers de travailleuses et des travailleurs qui oeuvrent dans le secteur de l'économie solidaire. Force est de constater que, à l'exception de quelques secteurs, comme les garderies, le taux de syndicalisation y est extrêmement bas et les conditions de travail y sont inférieures à celles en vigueur dans la plupart des autres secteurs d'activités.

Enfin, si nous voulons répondre adéquatement aux besoins des travailleuses et des travailleurs du secteur de l'économie sociale, nous devrons reconnaître les nombreuses particularités de la culture organisationnelle du milieu communautaire.(24) La poursuite de nos échanges avec les organisations de l'économie sociale nous permettra d'enrichir davantage nos réflexions et de développer nos actions dans ce sens.


NOTES

1) La littérature consacrée à cette question foisonne d'expressions (emplois et secteur d'utilité sociale, emplois et services de proximité, emplois et secteur communautaire, économie sociale, économie solidaire, etc) qui se rapportent toutes à ce secteur d'activité qui se développe aux côtés du secteur public et du secteur privé marchand. Dans ce texte, nous utiliserons indifféremment les termes "économie solidaire" et "économie sociale".

2)Voir L'Économie solidaire, une perspective internationale, sous la direction de Jean-Louis Laville, Desclée de Brouwer, Paris, 1994.

3) Une étude du Forum pour l'emploi évalue qu'au seul chapitre des coûts économiques, le chômage a engendré, pour la société québécoise, un manque à gagner de 32 milliards $ en 1993.

4)Le dernier budget Campeau prévoit qu'avec de tels taux de croissance (3,3% en 1995 puis 2,2% pour les années 1996 à 1998), la création nette d'emplois au Québec devrait être de 66 000 en 1995, puis de 40 000 par année pour les années 1996, 1997 et 1998, suffisant à peine à stabiliser le chômage au taux officiel de 11,7%.

5)Renouveler la citoyenneté: un défi démocratique et solidaire, Déclaration issue des travaux du Colloque "Droit de cité", p. 2.

6)Lévesque, Benoît, "Deux modèles de développement en présence", in L'Économie solidaire, une perspective internationale, sous la direction de Jean-Louis Laville, Desclée de Brouwer, Paris, 1994, pp. 169-170.

7)En corollaire, le développement de l'économie solidaire ou sociale permettra à plusieurs activités d'émerger de l'économie souterraine.

8) Bien que peu d'activités de l'économie sociale aient été prises en charge directement par l'État au cours des dernières décennies, les cliniques populaires mises en place au cours des années 1960 et au début des années 1970 constituent une exception notable puisque, en 1972, le gouvernement du Québec décida de les transformer en CLSC. Le nombre de cliniques est passé d'une dizaine à cette époque à 150 aujourd'hui. Les différentes formes d'institutionnalisation des activités du secteur de l'économie solidaire sont abordées dans Lévesque, Benoît, "Québec: des expériences à l'institutionnalisation", dans Cohésion sociale et emploi, sous la direction de Bernard Eme et Jean-Louis Laville, Desclée de Brouwer, Paris, 1994, pp. 229-246.

9)Le fait que les agences statistiques gouvernementales ne compilent pas de données détaillées sur les activités de ce secteur est symptomatique de la valeur que leur accordent les gouvernements.

10) Lévesque, Benoît, "Québec: des expériences à l'institutionnalisation", dans Cohésion sociale et emploi, sous la direction de Bernard Eme et Jean-Louis Laville, Desclée de Brouwer, Paris, 1994, p. 230.

11) Lévesque, Benoît et Malo, Marie-Claire, "L'Économie sociale au Québec: une notion méconnue, une réalité économique importante", dans Économie sociale entre économie capitaliste et économie publique, dir. Jacques Defourny et José L. Monzon Campos, De Boeck Université, Bruxelles, 1992, p. 385.

12) Compte tenu du fait que plusieurs individus sont actifs dans plus d'un secteur de l'économie solidaire il serait illusoire de tenter d'évaluer l'importance de ce secteur en additionnant les personnes qui oeuvrent au sein de chaque groupe, association ou entreprise.

13) "Les années 1980 ont vu les organismes bénévoles et communautaires se multiplier par centaines devant les besoins de la société." Berthiaume M. et Bissonnette, J.-G., Rapport du Comité d'analyse des tendances sociales, Centraide Montréal, 1990 cité dans Lévesque, Benoît et Malo, Marie-Claire, op. cit., p. 415.

14) Doré, René, "Le Mouvement populaire et communautaire à la croisée des chemins", Virtualités, Vol. 2, no 3-4, avril 1995, p.40.

15) La volonté du gouvernement du Québec d'implanter dans toutes les régions le modèle du Carrefour-emploi-jeunesse de l'Outaouais illustre bien les défauts d'une approche centralisée. Au lieu de vouloir transplanter ce modèle particulier dans les autres régions du Québec, il aurait été préférable de mettre à la disposition des régions des ressources qui permettrait au milieu de développer ses propres outils pour favoriser l'emploi des jeunes.

16) Mouvement populaire et communautaire 04, Document de réflexion sur les programmes d'employabilité, septembre 1994, p. 18.

17) Les Corporations intermédiaires de travail, Position de la Table pour le développement local du quartier Hochelaga-Maisonneuve, décembre 1994, p. 5.

18) Comité travail-Montréal, Pour une politique d'emplois communautaires: balises et conditions, Document de travail, février 1995.

19 Du pain et des roses, Cahier de revendications et guide d'animation, Marche des femmes contre la pauvreté, p. 5.

20) Selon une étude du Fonds de solidarité des travailleurs du Québec citée dans Lévesque, Benoît et al., Les Fonds régionaux et locaux de développement: le poids de l'environnement, communication présentée au Colloque Septièmes entretiens Jacques-Cartier: "Croissance de l'entreprise en région: financement et accompagnement de projet; stratégies de développement", Lyon, 1994, p. 2.

21)Ibid., p. 3

22) On peut mentionner ici le cas de Bell qui paie 25% du salaire d'un employé-e pour une durée d'un an, si celui-ci décide d'aller travailler auprès d'un groupe ou organisme communautaire.

23)La possibilité de capitaliser la valeur sociale et économique du bénévolat pourrait faciliter le financement des entreprises de l'économie solidaire.

24) Guberman, Nancy et al., "Des questions sur la culture organisationnelle des organismes communautaires", Nouvelles pratiques sociales, vol. 7, no 1, 1994.

 


Bibliographie


Berthiaume M. et J.G. Bissonnette, "Les années 1980 ont vu les organismes bénévoles et communautaires se multiplier par centaines devant les besoins de la société", Rapport du Comité d'analyse des tendances sociales, Montréal, Centraide, 1990.

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Table pour le développement local du quartier Hochelaga-Maisonneuve, Les Corporations intermédiaires de travail, Montréal, décembre 1994.

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