Problématique générale


Le projet vise à développer de nouvelles propositions et questions de recherche en regard des pratiques économiques émergentes dans les sociétés capitalistes avancées. Depuis les dix dernières années se multiplient en effet des pratiques économiques en marge du système traditionnel, qu’il s’agisse des échanges locaux avec ou sans monnaie alternative, du commerce équitable, des logiciels libres, d’une micro-presse indépendante, d’ateliers fonctionnant en mode co-production de service avec l’usager, d’écovillages ou d’hôtellerie alternative (Albert et Hahnel, 1991 ; Silvestro et Fontan, 2005). Ces pratiques s’inscrivent et revendiquent une
« autre » approche de l’économie et du vivre-ensemble axée sur la proximité sociale et la solidarité (Laville, 1994 ; Jordan, 2003 ; Benasayag et Aubenas, 2003). Nous souhaitons, dans le cadre d’une démarche inductive, explorer ces nouvelles pratiques en vue de les caractériser et d’en proposer une première conceptualisation susceptible de s’articuler avec des cadres théoriques déjà établis tels que celui de l’approche de la régulation, plus spécifiquement dans la version qu’en propose l’École québécoise (Bélanger et Lévesque), celui des Nouveaux mouvements sociaux économiques développé par la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable (Gendron, Lapointe et Turcotte), ainsi que les théories féministes du changement social. Nous visons donc à la fois à développer de nouvelles questions ou propositions de recherche en lien avec cet objet inédit, et à étudier des perspectives et des orientations conceptuelles susceptibles de comprendre ce phénomène et ses implications dans les transformations du capitalisme avancé, et enfin développer une méthodologie de recherche partenariale avec les innovateurs sociaux.

Présentation du plan de recherche exploratoire

À partir des résultats d’une enquête préliminaire effectuée à l’échelle du Québec au courant de l’année 2004-2005, nous avons identifié une vingtaine d’initiatives se réclamant d’une « autre économie » où les valeurs de solidarité et de proximité priment sur celles de l’efficacité et de la compétitivité. Nous avons réalisé des micro-monographies visant à donner un premier aperçu de ces initiatives en vue de dégager une morphologie générale et de situer chacune par rapport au cadre économique traditionnel (voir Leblanc, Noiseux et Silvestro, 2005). Cette étape préliminaire doit aujourd’hui déboucher sur une démarche plus formalisée et faire l’objet d’un investissement conceptuel et théorique, même si nous nous situons toujours dans un cadre exploratoire. Nous envisageons un plan de recherche en trois volets qui seront mis en chantier simultanément.

Le premier volet réexaminera le bassin d’initiatives à étudier en procédant à de nouvelles recherches sur le terrain pour circonscrire une trentaine d’initiatives issues de cinq grands secteurs d’activités : le secteur alimentaire, les communications et les technologies de l’information, le secteur hôtelier, les services en co-production (ateliers de réparation par exemple) et les systèmes d’échanges locaux. Ce choix devra être formalisé à partir d’une grille de sélection que nous nous donnons pour objectif préalable de développer, grille en lien avec nos objectifs de recherche visant à caractériser et à conceptualiser les pratiques économiques émergentes en marge du système économique traditionnel et se percevant comme telles. Ce volet de la recherche se fera en collaboration avec la professeure Kruzynski et son équipe de recherche, elles-mêmes engagées dans un programme de recherche sur l’autogestion, l’altermondialisme et les questions féminines.

Le deuxième volet concerne la caractérisation de ces initiatives, en nous fondant sur les premières intuitions découlant de l’enquête préliminaire effectuée en 2004-2005 (que nous présentons succinctement dans la section qui suit), mais en approfondissant celles-ci grâce à la rédaction de monographies détaillées réalisées en fonction d’un modèle conçu en lien avec ces intuitions de recherche et les premières ébauches du cadre conceptuel faisant l’objet du troisième volet.

Le troisième volet vise à développer un cadre conceptuel inspiré en dialogue avec des cadres théoriques existants; nous pensons plus spécifiquement à l’approche de la régulation ainsi qu’au concept de nouveau mouvement social économique, mais souhaitons rester ouverts à d’autres possibilités susceptibles d’émerger au fil de notre exploration théorique. Il s’agira d’étudier plusieurs auteurs s’étant penchés sur l’innovation économique et les pratiques économiques alternatives, de même que sur les dynamiques de transformation du capitalisme dans les sociétés modernes avancées.

Enfin, deux volets transversaux un spécifique à la méthodologie dans un cadre de recherche action et de transfert et, grâce à l’expertise particulière de la professeure Kruzynski, l’application d’une analyse féministe à l’analyse des résultats, s’ajoutent aux trois principaux volets.

Contexte théorique, enquête préliminaire et ambitions du plan de recherche


Les sociétés capitalistes avancées reposent sur un ensemble d’arrangements institutionnels qui encadrent et balisent tant leur fonctionnement que leurs modalités de reproduction. Ces arrangements institutionnels à la fois normatifs et systémiques possèdent une certaine flexibilité; par conséquent, la matrice régulatrice dont ils sont porteurs laisse place à des marges de manœuvre susceptibles de devenir le terreau d’innovations sociales et économiques, tout en se traduisant par des frontières par lesquelles le système en place demeure imperméable à d’autres types de transformations (notion de verrouillage) (David, 1994; Amable, 2005). Notre ambition consiste précisément à saisir la nature des évolutions possibles en regard des pratiques économiques émergentes, en mettant au jour la dynamique de régulation porteuse à la fois de la reproduction et de la production du système social et économique (Touraine, 1969).

La régulation est modulée par les mouvements d’appropriation des ressources et de localisation du vivre ensemble sur un territoire donné (Polanyi, 1992), et est adaptée en fonction des besoins et des contraintes, des attentes et des opportunités. La transformation des modalités de régulation procède par l’incubation d’inventions culturelles et surtout par leur généralisation via le processus d’innovation, c’est-à-dire par l’institutionnalisation de nouveaux arrangements régulatoires, de nouvelles combinaisons dans la façon d’actualiser les rapports au savoir, les rapports sociaux et les rapports techniques. L’évolution, c’est-à-dire le passage d’un état de développement sociétal à un autre, d’un type de communauté à une autre, s’opère à partir des capacités innovantes mises en scène par les élites qui sont en poste ou qui sont en émergence. Si la régulation constitue le grand cadre normatif institué, l’innovation représente la voie à partir de laquelle est orchestrée sa mise à jour, et l’institutionnalisation représente l’intégration de nouveaux usages sociaux, de nouvelles normes, de nouvelles idées ou encore de nouvelles techniques. À partir de ce mouvement d’intégration, profondément conflictuel, qui participe de la critique sociale, se cristallise « la nouveauté » en un ensemble de normes, de règles, de lois, permettant un processus de sédimentation et de renouvellement des monèmes, c’est-à-dire des unités significatives d’un mode de régulation sociétale.

Nous avançons que le renouvellement d’un mode de régulation procède par l’adoption d’un paradigme sociétal ou ordre civilisationnel construit à partir d’expérimentations sociales hétérodoxes, présentes au sein même de l’ordre sujet à la transformation, mais occupant une place marginale et peu valorisée. À titre d’illustration, le capitalisme industriel s’est développé au sein même du capitalisme marchand où il occupait une place marginale, alors que le capitalisme financier a pris corps au sein même du capitalisme marchand puis industriel avant de devenir hégémonique, place et fonction qu’il occupe présentement dans la régulation économique de la mondialité. Dès lors, selon notre hypothèse, les monèmes porteurs d’une capacité de transformation d’une matrice régulatoire, c’est-à-dire les éléments sociétaux pouvant permettre le dépassement de l’ordre capitaliste actuel ou la mise à jour de certaines contradictions, seraient présents et repérables au sein même des sociétés capitalistes avancées, et ce, tant au centre qu’à leur périphérie. Bref, nous comptons repérer des éléments de grammaire à partir desquels se construit actuellement tant un nouveau « langage civilisationnel » ou paradigme sociétal (Lipietz, 1989) qu’une nouvelle proposition de matrice régulatoire. Deux enjeux retiennent particulièrement notre attention dans cette nouvelle proposition : le traitement de l’exclusion sociale, et les fondements normatifs de la richesse par la production, l’échange et leurs modalités.

À partir de ce questionnement, nous nous sommes demandés si, en faisant un travail de repérage et d’observation sur des pratiques québécoises émergentes, nous serions en mesure de d’identifier des initiatives économiques se démarquant des pratiques économiques traditionnelles en se présentant d’une part comme « alternatives » ou « à la marge », et susceptibles de présager une nouvelle logique de développement socio-économique et de nouvelles modalités de régulation. C’est dans cette optique que nous avons réalisé une démarche préliminaire de repérage que nous souhaitons approfondir dans le présent projet en vue de formaliser, dans une étape ultérieure, un programme de recherche bien défini.

Dans le cadre de cette démarche préliminaire, nous avons repéré des initiatives comportant plusieurs particularités. Certaines cherchent à faire évoluer les pratiques et les règles du commerce avec l’appui des consommateurs (commerce éthique et équitable); d’autres explorent un système d’échanges socio-économiques fondé sur le respect et le partenariat (agriculture soutenue par la communauté); quelques initiatives établissent des relations d’échange basées sur l’équité, la confiance et l’intérêt partagé (systèmes d’échange locaux); il existe également plusieurs pratiques qui mettent de l’avant des stratégies alternatives d’insertion économique; enfin, la plupart reposent sur un idéal de justice et d’égalité et plusieurs se perçoivent comme « alternatives » ou « à la marge » du système traditionnel ou des acteurs dominants. Les initiatives retenues résultent d’un échantillonnage de convenance (technique qui se prête bien à une démarche exploratoire) à partir des réseaux des chercheurs et des étudiants impliqués dans le collectif de réflexion (une dizaine d’étudiants constituent le collectif, en plus des professeurs). Cet échantillonnage de convenance a été complété par une démarche de choix raisonné reposant sur notre objectif de recherche lié au renouvellement du système de régulation de même que par la méthode boule de neige nous permettant d’identifier de nouvelles initiatives à partir des initiatives déjà repérées.

Vingt initiatives ont été ainsi retenues pour être étudiées au travers de micro-monographies de quelques pages au plus, structurées autour des points suivants : les caractéristiques générales de l’initiative, la description des pratiques de l’échange, et le discours véhiculé par l’initiative quant au système économique, à la solidarité sociale et à l’État. À partir de ce premier ensemble, nous avons ébauché une première tentative de caractérisation, exercice qui a mis en lumière les nécessités d’une démarche exploratoire mieux structurée, d’où l’actuel projet. Cette première caractérisation, bien qu’incomplète et très imparfaite, pourra néanmoins servir de point d’appui aux démarches qui suivront. Elle s’articule autour de trois axes : les modalités alternatives de l’échange et de la production, la manifestation spatiale des solidarités, et le champ discursif mis de l’avant par les acteurs parties prenantes de l’initiative.

L’étude de ces vingt pratiques solidaires québécoises nous a permis de mettre en relief un certain nombre d’expérimentations où prennent forme de nouvelles façons de penser et d’actualiser des rapports sociaux à vocation économique. Ces expériences types possèdent un potentiel de subversivité ou d’alternativité, et sont donc susceptibles de constituer des éléments de menace au système régulatoire ou de encore de représenter de nouveaux éléments de vocabulaire et de grammaire propices à la construction d’un nouveau modèle de régulation. Il n’en reste pas moins que notre tentative de caractérisation a vite fait ressortir les limites de notre démarche à ce stade préliminaire. Bien qu’elles ne soit pas dénuées d’intérêt, nos premières réflexions ne permettent pas de rendre compte de l’articulation des initiatives avec le système économique traditionnel dans toute sa complexité et de la pluralité de leur mode d’insertion, tout comme de leur potentiel de renouvellement du langage civilisationnel et de la matrice régulatoire. Il est nécessaire d’étoffer le lit théorique nous permettant de comprendre non seulement la morphologie des initiatives mais leur arrimage avec le système traditionnel au chapitre de leurs fondements normatifs, de leurs modalités techniques et de leur discours. Parallèlement, il est indispensable de développer un outillage conceptuel pour penser le potentiel de renouvellement et la dynamique transformatrice de ces initiatives, en nous appuyant certes sur les travaux s’étant intéressés à l’institutionnalisation des innovations organisationnelles, économiques et sociales, mais en dépassant les thèses de l’isomorphisme pour nous ancrer davantage dans une perspective actionnaliste de production de la société et d’une nouvelle normativité. Enfin, notre démarche préliminaire nous a rapidement confrontés à des limites méthodologiques qu’il s’agit précisément de dépasser dans cette nouvelle étape plus formalisée. Les micro-monographies ont en effet été réalisées sur la base d’entrevues presque ouvertes qui n’ont pas toujours permis d’obtenir toutes les informations souhaitées, manques qui ne se sont révélés qu’au fur et à mesure de la mise en commun des données recueillies. À cette étape préliminaire, ce constat ne surprend guère puisque nous nous situions dans une démarche purement inductive; il n’en reste pas moins que pour porter fruit, notre démarche de recherche doit désormais s’asseoir sur une méthodologie plus solide, forte de cette première étape préliminaire et d’une précision de notre objet de recherche.


Ambition et perspectives du projet de développement de la recherche

C’est pour ces raisons que nous avons choisi de poursuivre notre démarche dans le cadre d’un projet exploratoire afin de 1) mieux formaliser des questions et des objectifs de recherche sur la base de cet objet émergent, et 2) de développer un outillage conceptuel susceptible de rendre compte de la portée transformatrice de ces initiatives en regard de la dynamique régulatrice de nos sociétés, 3) tout en nous appuyant sur une méthodologie plus innovante. Il s’agira aussi d’approfondir quelques intuitions théoriques issues de cette démarche préliminaire. À titre d’exemple et dans la perspective des travaux de Pierre-Joseph Proudhon, nous avons constaté que la mise en cause du droit de propriété s’apparente à l’expérimentation concrète d’un agir collectif construit à partir de l’idée « du libre ». Les expériences des systèmes d’échange locaux laissent aussi entrevoir un mouvement de revendication autour de l’échange non monétaire, de mise à jour des modalités de troc, sur des bases collectives et non individuelles. Si l’idée de contourner l’utilisation de la monnaie comme étalon d’échange est intéressante, l’est aussi l’idée d’équité dans la façon de mesurer ce qui est échangé. Sur ce point, les initiatives étudiées laissent entendre qu’il peut y avoir ou non innovation, en fonction des compromis et conventions qui sont élaborées entre les membres d’un système local d’échange. Par ailleurs, certaines expériences sont confrontées à des limites telles que le commerce équitable et les règles formelles du commerce international de plus en plus régies par l’Organisation mondiale du commerce. Ces initiatives ne peuvent échapper au paradoxe de proposer une nouvelle façon de faire le commerce tout en acceptant la légitimité du cadre régulatoire du commerce international, lequel est fondé sur un principe d’inégalité traduit, dans la rhétorique économique, par le concept « d’avantages comparatifs ». Par contre, tant le commerce équitable que les systèmes d’échange locaux et certaines pratiques au sein de l’agriculture soutenue par la communauté témoignent du développement qui se fait actuellement au sein des rapports prenant place, par exemple, entre les consommateurs et les producteurs. Cet univers relationnel bien cloisonné sous le fordisme, avec des rôles bien définis et étanches, laisse maintenant place à une hybridation des rôles et à une redéfinition des frontières (consomm’acteur, pro’sommateur, etc.). Sur cette question, il nous faudra creuser le potentiel de régulation liée à l’hybridation des rôles dans les sphères de la production, de la consommation et de la distribution. Enfin, des expériences comme les écovillages illustrent comment persistent à travers le temps les expérimentations se réclamant du mouvement historique des utopies concrètes. Liée à celle de l’agriculture soutenue par la communauté, l’étude des écovillages offre une piste intéressante de menace et de remise en question du système actuel où la qualité de vie au sens de qualité liée à l’intégralité du processus de production et de consommation est défendue.

en lien avec la démarche de recherche que nous voulons réaliser. CetteUn des objectifs centraux de ce projet portera aussi sur le développement d’outils méthodologiques démarche implique une mise en proximité étroite avec des acteurs, i.e. avec des intervenants de pratiques solidaires. Ces derniers sont très intéressés par le développement de partenariats avec le milieu universitaire à condition qu’ils puisent en retirer des avantages précis en termes de transfert des connaissances. Les travaux de recherche partenariale entrepris avec la Chaire responsabilité sociale et de développement durable, l’ARUC-ÉS, et le CRISES nous permettent de compter sur certains outils en termes de conduite de projets de type recherche-action, mais sont limités en termes de transfert des connaissances.

Nous faisons l’hypothèse que la question du transfert, pour être adéquatement prise en considération, demande à être intégrée dès la construction du projet de recherche. Cette réalité pose problème pour des chercheurs universitaires qui doivent impulser un projet avant que la prise de contact avec des acteurs ne soit réalisée. Ce projet de développement de la recherche nous permettra de travailler avec des acteurs pour identifier différents processus méthodologiques à partir desquels il nous sera possible de tenir compte des acteurs. Nous comptons explorer avec eux trois situations partenariales et pour chaque situation nous serons en mesure d’identifier une démarche méthodologique qui serait la plus appropriée pour intégrer les préoccupations et la pleine participation des acteurs. Au plan du transfert, nous veillerons à identifier quelles connaissances peuvent et doivent être valorisées, auprès de qui et surtout à partir de quel moment au fil de la conduite du projet de recherche. L’idée est d’identifier des mécanismes qui feront de la valorisation une activité continue et non pas seulement l’activité qui conclut un projet de recherche et pour laquelle le chercheur dispose de peu de ressources pour la rendre effective auprès des milieux concernés.

Enfin, ce projet de développement de la recherche nous permettra de développer des outils méthodologiques spécifiques pour la réalisation de monographies. Des avancées importantes ont été réalisées par Comeau (1996, 2005) pour guider la réalisation de monographies auprès d’organisations de l’économie sociale ou au sein de luttes collectives. La grille permet de cerner des éléments clés sur les rapports sociaux mis en scène, sur les éléments organisationnels en place et sur la nature des éléments institutionnels mobilisés par l’action. Dans le cas des luttes collectives, il s’agit surtout d’identifier le processus même en termes de conditions d’émergence, de développement et d’évaluation des actions développées au cours d’une lutte. Les avancées de Comeau permettent de systématiser le travail de collecte et d’analyse des données du point de vue de l’acteur universitaire. Nous souhaitons soumettre de telles grilles au regard des acteurs afin de prendre en considération leurs besoins en termes de valorisation pratique des connaissances. En d’autres termes, il nous faudra identifier les mécanismes qui rendront intéressant pour l’acteur le fait de se pencher sur les éléments organisationnels ou institutionnels d’une organisation collective ou sur le processus collectif d’une lutte. Concrètement, nous serons amenés à rendre opérationnelle la production de connaissances pour des acteurs se devant de résoudre des problèmes organisationnels ou pour des acteurs devant faire face à des contraintes institutionnelles. L’opérationnalisation demande de travailler de façon moins théorique et de rendre plus appliquée les connaissances à générer.

Caractère novateur, originalité, importance et pertinence du projet

Ce projet permettra de mettre au point de nouvelles questions et propositions de recherche, tout en développant une perspective conceptuelle et une démarche méthodologique innovante, qui seront à la base d’un projet de recherche avancé d’envergure. À l’heure où s’élèvent des voix de contestation à l’échelle mondiale face aux institutions de gouvernance internationale (émergence d’une quasi société civile mondiale), il est impératif de cibler les pistes de renouvellement du système économique afin de mettre au jour les propositions sociales les plus prometteuses. Notre recherche souhaite en effet se poser en miroir des innovateurs sociaux pour que ceux-ci soient à même d’appréhender la portée de leurs initiatives, au-delà de l’expérimentation organisationnelle et fonctionnelle, dans la perspective d’une transformation de la matrice régulatoire et de la production des nouveaux paramètres du système socio-économique. À cet égard, notre recherche se démarque de plusieurs travaux portant sur les initiatives de la société civile en ce qu’elle se penche moins sur leur fonctionnement et leurs conditions d’existence et de pérennisation, ou encore à leur « efficacité sociale » en termes d’inclusion par exemple, que sur leur portée à moyen et long termes dans la perspective large d’une transformation civilisationnelle. Bien qu’ils nourriront certainement nos analyses, nous nous démarquons ainsi de l’École française de l’économie solidaire (Laville) et des travaux sur l’économie sociale de par l’objectif principal de notre démarche qui se situe surtout à une échelle macro-sociologique, au niveau des théories du changement ou des transformations sociales. Bien qu’ambitieux, cet objectif répond à l’idée que l’utopie d’aujourd’hui est la réalité de demain, admirablement formulée par Victor Hugo, et que les pratiques aujourd’hui marginales et isolées sont en fait les germes du système socio-économique caractéristique du prochain âge du capitalisme.

Axes de recherche

Nous avons fait le choix d’un programme de recherche qui identifiera et étudiera des expériences sociales qui proposent, sciemment ou non, une ou des façons nouvelles de développer des rapports culturels à orientation sociale, économique et politique. Notre proposition porte donc sur des pratiques politiques et économiques solidaires.

Nous avons choisi d’étudier une population de pratiques solidaires qui sont innovantes dans la façon de penser les rapports sociaux. À titre indicatif, une pratique qui propose de penser de façon novatrice la solidarité entre producteur et consommateur est plus propice à retenir notre attention qu’une pratique qui propose une approche classique de mise en rapport du producteur et du consommateur lorsqu’il s’agit de mettre en scène un nouveau produit ou un nouveau service. Dans le même sens, nous porterons une attention particulière aux initiatives qui cherchent à définir autrement la valeur, le marché, les rôles sociaux, la propriété (ses droits et ses non-droits), etc. Enfin, nous retiendrons d’étudier des expériences qui pensent différemment la solidarité à initier entre des territoires de proximité (ville-campagne) ou éloignés (solidarité Nord-Sud).

Notre programme de recherche est actuellement structuré autour de cinq axes, en collaboration avec plusieurs chercheuses et chercheurs d’universités et de disciplines différentes.

L’étude des modalités de régulation, de justification et de coordination des actions collectives à vocation socio-économique, sous la direction du CEPS (Jean-Marc Fontan, dép. de sociologie, UQÀM, co-directeur de l’ARUC; Corinne Gendron, titulaire, Chaire de responsabilité sociale et de développement durable, dép. d’Organisation et de Gestion des ressources humaines, École des sciences de la gestion, UQAM; Anna Kruzynski, École de travail social, Université de Montréal; Anne Latendresse, Dép. de Géographie, UQÀM; Patrice Rodriguez, Patrice Rodriguez Conseils).
L’étude des mécanismes autogestionnaires, des rapports genrés et des stratégies d’action collective, sous la direction de Anna Kruzynski.
L’étude de l’entrepreneuriat collectif dans la nouvelle économie, sous la direction de Jean-Marc Fontan, dép. de sociologie, et Juan-Luis Klein, dép. de Géographie, UQÀM.
L’étude des régimes de gouvernance déployés à l’échelle locale, sous la direction de Anne Latendresse.
Le développement d’une réflexion et d’outils sur le renouvellement des pratiques et du paradigme d’insertion sociale au Québec, sous la direction de Patrice Rodriguez.