Artiste Wassily Kandinsky
Œuvre Composition VI
Date de création 1913
Dimension 195 x 300 cm
Média Huile sur toile
   
Principales caractéristiques

Réalisé en 1913, cette œuvre abstraite est riche en variations de couleurs et en contrastes : passant de la couleur opaque à la teinte légère, de la précision au flou, elle comporte à la fois des couleurs claires et froides ( du rosé au bleu). Bien que certaines teintes soient sombres, la composition demeure lumineuse et douce. Les traits noirs accentuent l’impression de mouvement et définissent certains contours en opposition aux masses de couleurs floues qui se fondent les unes dans les autres. L’essentiel des couleurs s’organise autour de trois centres définis par Kandinsky 1 : à gauche, le centre délicat, rose et légèrement estompé, avec au milieu, des lignes faibles et incertaines ; à droite, le deuxième, plus grossier, rouge-bleu, légèrement détonnant, avec des lignes acérées (...) et entre ces deux centres, le troisième (...) qui est en définitive le centre principal (rose et blanc écume).


Situation dans l’œuvre de l’artiste

Pour Vassily Kandinsky, la vue de La Meule de foin de Giverny de Monet, exposée à Moscou en 1895, fut un événement détonateur 2. Cette peinture impressionniste dont le sujet était à peine reconnaissable, le troubla et accentua son penchant pour l’abstraction. C’est d’abord à travers les oeuvres qu’il intitulait Improvisations, Impressions et Compositions que l’artiste se détacha résolument de la figuration en dématérialisant la forme. Ses Compositions sont des peintures plus élaborées que les premières, étant précédées de nombreuses esquisses et études préparatoires. Kandinsky les compare à des symphonies où toutes les parties se conjuguent pour donner le maximum de cohésion à l’ensemble 3. La composition VI par exemple, est la version finale d’une peinture sur verre faite en 1911, sous le thème du Déluge, un des nombreux thèmes prophétiques traités par le peintre à cette époque. Partant donc d’une œuvre construite d’éléments figuratifs la composition se transforme en abstraction sous les couches de peinture. Kandinsky explique 4 : j’ai porté le tableau en moi pendant un an et demi et j’ai souvent été amené à penser que je n’en viendrais pas à bout.(...) Enfin le jour vint et une paisible tension intérieure bien connue de moi me donna une certitude parfaite. Cette œuvre sera probablement l’une de ses plus démonstratives, où la marche vers le sens et le « voyage à l’intérieur du tableau » seront pour le spectateur attentif, les plus forts et les plus bouleversants. 5


Situation dans son contexte

Au début du XXe siècle, deux courants principaux initièrent le début de la modernité : le cubisme et le fauvisme. À Paris, des artistes comme Picasso et Braque, ayant subi l ‘influence de Cézanne, développèrent une nouvelle façon de peindre qui déconstruisait carrément les sujets représentés en géométrisant les volumes. Ce courant, appelé cubisme, qui reportait l’expérience sculpturale à la peinture en y apportant un rapport tactile, s’éloignait de plus en plus de la représentation du réel. Les fauves tant qu’à eux, rejetant également les valeurs de l'art classique, exaltaient la couleur, toujours vive, dans une simplicité des formes et un abandon du modelé. Malgré le fait que ces mouvements exploitaient toujours des thèmes figuratifs, le vrai sujet de leurs œuvres devenait, de plus en plus la peinture en soi. Ce sont donc ces deux courants qui ouvrirent la porte à la peinture abstraite. Les premiers artistes à avoir exploré l’abstraction en art furent entre autres Kandinsky, Mondrian, Delaunay et Malevitch. L’abstraction proprement dite consiste à extraire de l’œuvre toute référence au reconnaissable, à la Nature, en créant une œuvre qui existe pour elle-même. Aucune suggestion d’image ne doit y résider. Kandinsky qui fut grandement inspiré par les fauves, peignait au départ, des sujets concrets (comme ses thèmes prophétiques) qu’il déformait en utilisant les couleurs pour leurs résonances 6 (sonorité pouvant mettre l’âme du spectateur en vibration). C’est entre autres à travers ses Improvisations et Compositions qu’il arriva à abandonner progressivement toute référence au réel dans ses oeuvres jusqu’à atteindre l’abstraction complète.

 

Incidences

Vassily Kandinsky fut l’un des principaux protagonistes de l’abstraction et même pour certains, le premier artiste à traiter de cette question dans l’histoire de la peinture moderne. Un conflit autour de la réelle datation de sa première aquarelle abstraite 7(1910, selon l’artiste) nous empêche de lui donner en toute certitude, le titre du premier peintre abstrait. Ce qui est certain par contre, c’est que son apport à l’art fut considérable. En supprimant définitivement l’idée de copier la nature, il utilisa l’univers pictural comme le lieu d’un voyage vers le sens, une sorte de projection de la conscience du spectateur 8. Dans son ouvrage intitulé Regards sur le passé 9, il décrivait la Composition VI ainsi : Ainsi, tous les éléments, et même ceux qui se contrarient, ont atteint un parfait équilibre intérieur, si bien qu’aucun élément n’a la prépondérance, que le thème qui a inspiré le tableau (déluge) se dissout et se métamorphose en une essence intérieure purement picturale, autonome et objective. Les compositions de Kandinsky étaient le point culminant de ses efforts de créer "une peinture pure" qui fournirait la même puissance émotive qu’une composition musicale. Kandinsky n’a pas seulement réussi à se détacher des contraintes du réel, il a fait accéder l’art à une dimension métaphysique. 10


 

1 KANDINSKY, Wassily, Regards sur le passé et autres textes 1912-1922,réédité et présenté par J.P.Bouillon, Hermann, 1974, Paris, p.137

2 TIO BELLIDO, Ramon, Kandinsky, Hazan, Paris, 1987, p.5

3 Idem, voir p.72

4 KANDINSKY, Wassily, Regards sur le passé et autres textes 1912-1922,réédité et présenté par J.P.Bouillon, Hermann, 1974, Paris, p.136

5 SERS, Philippe, Kandinsky, philosophie de l’abstraction, Edition d’Art Albert Skira, Genève, 1995, p.147

6 Idem, p.269

7 Voir TIO BELLIDO, Ramon,Kandinsky, Hazan, Paris, 1987, p.5

8 SERS,Philippe, Kandinsky, philosophie de l’abstraction, Edition d’Art Albert Skira, Genève, 1995, p.271

9 KANDINSKY, Wassily, Regards sur le passé et autres textes 1912-1922,réédité et présenté par J.P.Bouillon,Hermann,1974,Paris , p.138

10 TIO BELLIDO, Ramon, Kandinsky, Hazan, Paris, 1987, p.7


Bibliographie

TIO BELLIDO, Ramon, Kandinsky, Hazan, Paris, 1987

KANDINSKY, Wassily, Regards sur le passé et autres textes 1912-1922,réédité et présenté par J.P. Bouillon, Hermann,1974,Paris

SERS, Philippe, Kandinsky, philosophie de l’abstraction, Edition d’Art Albert Skira, Genève, 1995

 

Commentaire

Emilie Tremblay

 

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