ÉCOLOGIE, ÉCONOMIE ET SOCIÉTÉ

Urs Pierre Thomas, chercheur post-doctoral, sociologie, U. de Montréal
Jean-Guy Vaillancourt, professeur, sociologie, U. de Montréal

Un des principaux enjeux auxquels nous avons à faire face en ces années de fin de millénaire, c'est la question de la nécessaire réconciliation entre l'écologie, l'économie, et la société. C'est ce qu'on appelle communément aujourd'hui la question de l'écodéveloppement ou du développement durable ou soutenable (Vaillancourt, 1995). L'écologie économique et l'écosociologie se sont développées depuis quelques années en science économique et en sociologie pour étudier cette question du développement durable, un concept complexe qui accorde une importance considérable aux préoccupations économiques, sociales et environnementales. En cette période de retour en force du libéralisme économique et du libre-échange, qui est caractérisée par une compétitivité de plus en plus impitoyable, les acteurs sociaux, y compris les entreprises, se trouvent tiraillés par de multiples priorités économiques, sociales, humaines et environnementales.

L'approche en termes de développement durable s'oppose aux théories macro-économiques classiques et néo-classiques basées sur le libéralisme et sur l'idée que les ressources naturelles sont à toute fin utile infinies et inépuisables. De la même façon, la pollution est habituellement considérée par ces théories comme une externalité qui ne doit pas faire partie des préoccupations principales dans l'élaboration des politiques économiques, fiscales et socio-politiques. La théorie macro-économique encore dominante aujourd'hui est basée sur le postulat que l'être humain est essentiellement un homo economicus, c'est-à-dire un individu qui veut obtenir le plus de biens et de services possibles pour le moins de travail possible.

Les discussions économiques dans les médias et dans les revues savantes évacuent régulièrement la question des limites de la capacité de support d'un écosystème - qu'il soit global, national ou régional (Goodland, 1995). Plus grave encore, les théories économiques classiques et néo-classiques de droite et même de gauche obligent les économistes à considérer les processus de la destruction des ressources naturelles, tels que la coupe à blanc des forêts ou la surexploitation des stocks de poissons, comme une contribution positive au bilan économique de la nation. De la même façon, les coûts des travaux de nettoyage après un déversement de pétrole par exemple sont ajoutés au produit national brut même si certains dégâts peuvent être irréparables, tandis qu'une saine gestion qui sait éviter des accidents humains et écologiques et qui insiste sur la protection, la conservation et l'usage modéré des ressources ne peut pas apporter ce genre d'apport économique "positif".

Ce sont là des exemples de la défaillance des théories et des approches qui dominent encore en science économique. Celles-ci sont axées sur le court terme, et elles ne considèrent pas et n'intègrent pas l'impact des activités économiques à moyen et à long terme. C'est pour cette raison qu'elles échouent au test ultime de tout cadre analytique sociétal à moyenne et à longue échéance, c'est-à-dire dans leur capacité de fournir des points de repère et des réponses concernant les droits légitimes des jeunes et des générations futures. Elles sont donc peu utiles pour l'analyse des dimensions environnementales, économiques et sociales de l'équité intergénérationnelle.

La notion du développement durable ou soutenable offre cependant une piste conceptuelle plus fructueuse. Elle est le concept clé du "Rapport Brundtland" intitulé Notre avenir à tous, dont la version originale anglaise a été publiée par la Commission mondiale sur l'environnement et le développement en 1987. Ce concept a été défini par la commission de la façon suivante (p. 51): "Le développement soutenable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs". Cette définition rend explicite le fait que les questions environnementales principales, qui ont toutes des implications et des ramifications à long terme, sont par ce fait même des questions d'ordre intergénérationnel. Celles-ci sont primordiales dans toute discussion des dimensions économiques du rapport entre l'écologie et la société. Pour apprécier toute l'importance de ce simple fait, il faut le contextualiser, c'est-à-dire qu'il faut l'associer à plusieurs autres problématiques sociétales cruciales qui sont caractérisées elles aussi par leur aspect intergénérationnel. On peut penser par exemple à la dynamique du vieillissement dans les pays industriels qui fait que, proportionnellement, de moins en moins de travailleurs doivent payer pour les pensions et les soins médicaux des personnes retraitées et pour la dette de l'État que nous laissons derrière nous, avec des perspectives et des conditions du marché du travail généralement peu reluisantes pour les jeunes.

Pour pouvoir faire face aux sérieux problèmes environnementaux qui menacent actuellement non seulement nos habitats locaux et régionaux, mais de vastes écosystèmes sur toute la surface terrestre et aquatique de la planète, nous devons changer nos façons de penser, surtout dans le domaine économique. Les approches néo-classiques, tout autant que les répliques matérialistes et réductionnistes de la gauche traditionnelle, doivent être remplacées par des approches innovatrices qui intègrent le souci de la protection des ressources naturelles, de la qualité de vie, et du développement durable et équitable.

Le développement soutenable ou durable n'est pas la croissance durable de la production industrielle, ce qui serait une contradiction dans les termes. Dans les pays industrialisés, le besoin social de développement peut être satisfait tout en allégeant la charge qui pèse sur l'écosystème par une réduction de la consommation gaspillatrice, par la réutilisation et le recyclage des ressources, et par le déplacement d'une partie de plus en plus importante de l'activité économique sur le secteur des services, à condition que des critères environnementaux judicieux déterminent cette métamorphose de l'économie nationale. Dans le cas des pays pauvres, par contre, il faut encore, bien sûr, de la croissance industrielle, mais l'économie doit être mise au service de la société, et non l'inverse, et elle doit aussi respecter les contraintes environnementales, c'est-à-dire stabiliser la demande à l'intérieur des frontières soutenables des écosystèmes terrestres.

L'État a un rôle crucial à jouer ici: l'outil principal pour diriger l'économie dans cette direction, et pour inciter et faciliter ces changements, est une réforme en profondeur de nos politiques fiscales et de nos subventions (Rees, 1995:298). Il faut s'attendre à la résistance d'une bonne partie du milieu des affaires, mais il y a de plus en plus d'entreprises qui soutiennent des associations ayant pour but de développer une conscience environnementale, telles que les Tables rondes sur l'environnement et l'économie au Canada ou bien, au niveau international, le World Business Council for Sustainable Development situé à Genève. On pourrait aussi citer le défi lancé à la vague de fond libérale par le professeur Michael Porter de la Harvard Business School. Cet auteur de plusieurs livres sur la compétitivité, avec sa vaste expérience de consultation auprès des grandes multinationales, se fait le défenseur d'un État régulateur fort et actif en environnement, qu'il considère favorable à l'innovation en environnement et à l'efficacité énergétique (Makower, 1995:80). En conclusion, que ce soit dans les pays du nord ou du sud, il nous semble qu'il est urgent de mettre beaucoup plus d'efforts sur la réconciliation entre les besoins de l'écologie, de l'économie et de la société.

 

BIBLIOGRAPHIE

COMMISSION MONDIALE SUR L'ENVIRONNEMENT ET LE DÉVELOPPEMENT (1988), Notre avenir à tous, Montréal, Les éditions du fleuve.

GOODLAND, ROBERT, "The Concept of Sustainability", Ecodecision, Vol. 15, hiver, pp. 30-32.

MAKOWER, JOEL (1995), "The Competitiveness Conundrum", Tomorrow-Global Environment Business, Vol. 5/3, July-September, pp. 80-82.

REES, William E. (1995), "More Jobs, Less Damage: A Framework for Sustainability, Growth and Employment", Alternatives, Vol. 21/4, October/November, pp.24-31.

VAILLANCOURT, JEAN-GUY (1995), "Penser et concrétiser le développement durable", Ecodécision, Vol. 15, hiver, pp. 24-29.

VAILLANCOURT, JEAN-GUY (1996), "Sociologie de l'environnement: de l'écologie humaine à l'écosociologie", Chapitre I dans Robert Tessier et Jean-Guy Vaillancourt (dir)., La recherche sociale en environnement. Nouveaux paradigmes. Montréal, Presses de l'Université de Montréal, 1996 (sous presse).