Plus que jamais, la critique Jean-Marc Ferry, 1995.
L'impasse économique actuelle La crise que traversent actuellement les sociétés occidentales s'exprime à travers des formes nouvelles et plus radicales d'exclusion. L'enjeu social central de nos sociétés dépend de la manière que l'on interprète et explique ce phénomène. Là se joue le sort des exclus. En bref, on remarque trois types de réponses à cette crise, dont deux se définiraient conformément au paradigme économique actuel. En dépit du constat d'un chômage qui persiste même en présence d'une croissance économique, plusieurs acteurs sociaux voient encore dans cette croissance le moyen de parvenir au plein emploi. Dans cette perspective, la situation actuelle ne s'interprète pas comme une crise structurelle, mais comme une mauvaise conjoncture pouvant être <<gérée>> en fonction de la structure économique actuelle, voire de son renforcement. Ainsi, cette voie libérale légitime les mesures politiques qui encouragent le déploiement des lois du marché en regard de l'emploi. Cette avenue libérale développe du même souffle un discours et une politique qui font peser sur la tête des exclus la responsabilité d'insérer le marché de l'emploi. Ce discours peut d'autant plus se traduire par des mesures concrètes que l'État, croulant sous le poids de la dette, voit sa marge de manoeuvre politique se subordonner aux impératifs du marché et met en cause sa fonction d'intégration sociale, voire la réduit à un rôle policier. Reléguant la responsabilité d'intégrer les exclus du marché de l'emploi à ces derniers, le rôle de l'État consiste en amont de créer les conditions de marché favorable à l'insertion des exclus pour en aval adopter une attitude punitive à l'égard des mauvais élèves. La frontière entre les exclus et les inclus se détermine alors par la logique implacable et impersonnelle du marché de l'emploi. Cette logique implacable explique et même cautionne la présence d'exclus dans la société. Elle pose ce problème au seul niveau du marché et de l'individu devant s'y insérer. La question devient alors de savoir quelles sont les meilleures conditions pour favoriser l'insertion individuelle des exclus. Ces conditions s'expriment par des incitatifs qui doivent se traduire par une réponse adéquate de la part de l'individu exclu. Cette forme de gestion du social n'est pas sans rappeler une certaine utopie du conditionnement social. Notons au passage que cette forme de gestion du problème de l'emploi par une régulation marchande laisse dans l'ombre toute solution politique et social au problème, pour le réduire à sa dimension économique. Face au constat de l'exclusion économique, d'autres acteurs font une lecture différente de la logique économique en soutenant que l'exclusion pourrait être sensiblement atténuée, non pas en transformant la logique économique du marché de l'emploi, mais en l'encadrant par des mesures sociales. Il s'agit de parer aux ratés actuelles du marché de l'emploi en le socialisant par des mesures qui vont dans le sens de la création et du maintien de l'emploi. L'objectif du plein emploi est toujours valide, mais le seul jeu du marché de l'emploi ne peut suffire à l'atteindre. D'autres mesures, comme le partage du travail ou des politiques sérieuses de formation et d'employabilité, doivent être promues. Il est notable que tant pour cette avenue, plus social-démocrate, que pour l'avenue libérale, l'inclusion passe pour l'essentiel par l'obtention d'un emploi. L'Allocation universelle, une voie de sortie du paradigme économique actuel Dans un récent ouvrage, le philosophe français Jean-Marc Ferry soutient que : "Le sens du travail change; le grand intégrateur qu'il était jadis s'est effondré". Ce constat lui permet de proposer une solution alternative qui s'appuie sur une compréhension originale de la crise actuelle. Cette crise comporte, selon son analyse, trois dimensions: 1) la dette mondiale, 2) la troisième révolution technologique et 3) l'idéologie du plein emploi. Voici brièvement exposée son analyse. 1. L'approche monétariste des pays du nord en regard des pays du sud comporte l'inconvénient de bloquer l'émergence d'une demande solvable au sud pour les produits des pays du nord. Au lieu d'encourager le développement de cette demande, au nom d'un keynesianisme étendu cette fois-ci à l'échelle mondiale, on étouffe ces pays en leur imposant des conditions impossibles pour régler leur dette. Les producteurs du nord se coupent ainsi d'un marché colossal. 2. La troisième révolution technologique de l'informatique engendre deux attitudes: celle qui voit dans le modernisme technologique le fer de lance des économies occidentales, c'est-à-dire le moyen par lequel l'occident tirera son épingle du jeu de la concurrence mondiale face aux pays dont les coûts de main d'oeuvre sont moindres; et celle qui tente de protéger les acquis sociaux et même de profiter des gains de productivité pour réduire le temps de travail et ainsi, mieux le partager. Ferry critique cette dernière position en proposant le thème de l'Allocation universelle qui aurait le mérite selon lui de penser distinctement le droit au revenu et le droit au travail [2]. Selon lui, les tenants du partage du travail font du droit au travail en fait une contrainte, un devoir <<imposé de l'extérieur par la nécessité de gagner un revenu, lequel ne fait toujours pas l'objet d'un droit indépendant>> (p. 46). L'Allocation universelle aurait donc l'avantage de faire du travail non pas une contrainte, mais un droit au sens propre, puisqu'elle émanciperait le travailleur de la contrainte. Ferry n'adopte pas pour autant la position libérale. Il renvoie en fait dos-à-dos les deux formes de conservatisme que sont, selon lui, le néo-libéralisme et l'éthique syndicale. 3. L'idéologie du plein emploi dissimule le fait que l'identité ne se construit plus guère par le travail-emploi qui est passé du métier à la fonction. La fonction définie au sein d'une organisation n'offre plus guère l'espace d'une formation identitaire. Cet espace se trouve dès lors confiné à la vie privée. Selon Ferry, <<l'idéologie du plein emploi salarial est le plus gros obstacle à un dénouement positif de la crise actuelle>> (p. 51). Face à ce triple constat, il semble que nous sortions d'une société du travail salarié et il semble opportun de penser distinctement le revenu. Ferry voit dans l'Allocation universelle la possibilité de former et de reconnaître <<la liberté positive d'initier des activités socialement utiles>> (p. 76). Cette liberté peut être perçue du point de vue d'une liberté accrue face aux offres d'emploi d'une part, et du point de vue d'une possibilité nouvelle de créer des activités socialement utiles et économiquement rentables. L'inclusion des individus serait facilitée grâce à la reconnaissance de ces activités qui sont aujourd'hui marginalisées ou difficilement reconnues. De l'avis de Ferry, cela engendrerait un secteur d'activités (qu'il nomme quaternaire) plus <<ancrée dans le monde des personnes>> (p. 111). Ce secteur ne constitue pas un compartiment séparé des autres secteurs. Il s'infiltre plutôt dans toutes les sphères économiques et sociales pour former une économie sociale qui s'affranchit d'une économie mondiale (p. 111). Certes de nombreuses questions se posent, notamment celles concernant la dimension technique de cette forme de distribution de revenu (son coût, son financement, etc.); le risque que ce revenu ne provoque des formes d'apathies sociales, qu'il cautionne même l'exclusion ou qu'il n'engendre qu'une gestion économique de l'exclusion; les répercussions économiques (inflationnistes) que peut engendrer ce revenu; et la possibilité qu'il dispense de la formation de l'identité par le travail. À ces questions, Ferry prend soin de répondre. Voici brièvement les réponses qu'il en donne. Il estime par exemple que les coûts de l'Allocation universelle ne seraient pas aussi élevés qu'il peut le sembler au premier abord. Il faut considérer toutes les économies qui seraient obtenues grâce à l'Allocation universelle. Pensons à tous les programmes d'assurance collectives et à toutes les prestations déjà existantes (bourses d'études, allocation familiale, pension de vieillesse, etc.). Il prend en compte également les coûts qui sont plus difficilement chiffrables engendrés par les pathologies dues à l'exclusion (criminalité, psychopathologie, santé, etc.), de même que les coûts engendrés par le manque de motivation des emplois non valorisant. Ferry ne croît pas qu'une telle allocation provoque de l'apathie sociale, ni qu'elle renforce certaines formes d'exclusion, car il s'appuie sur un <<optimisme anthropologique>> qui permet de penser que les individus voudront s'insérer en effectuant des activités utiles socialement et enrichissantes personnellement. Cet optimisme serait selon lui plus réaliste que l'optimisme implicite de l'idéologie du travail salarié qui suppose plutôt une motivation chez les individus à exercer des fonctions non valorisantes. Il voit donc dans l'Allocation universelle une ouverture vers de nouveaux espaces de formation identitaire qui n'excluent pas les espaces traditionnels liés au travail. En ce qui concerne les impacts économiques inflationnistes, Ferry prétend qu'ils pourraient être amoindris si l'Allocation universelle était instaurée dans le cadre communautaire européen, où il y aura une monnaie unique et où participera l'ensemble des pays. Il faudrait néanmoins revoir cette question dans le contexte américain qui tant d'un point de vue institutionnel qu'idéologique semble loin de cette forme de solution à la crise de l'emploi. En terminant, afin de bien saisir toute la pertinence de l'Allocation universelle, il importe de rappeler qu'elle n'apparaît pas seulement d'un point de vue économique, mais du point de vue de la citoyenneté. Il ne s'agit donc pas de résoudre un problème purement économique par des moyens économiques. Il s'agit de résoudre un problème économique et social, par un moyen certes économique, qui offre cependant les bases matérielles à la vie sociale. C'est en ce sens que doit s'orienter la réflexion sur l'Allocation universelle. Notes [1] Jean-Marc Ferry, L'allocation universelle. Pour un revenu de citoyenneté, Paris, Les Éditions du Cerf, 1995, 125 p. La présentation de cet ouvrage vise moins à exprimer mon point de vue en la matière qu'à susciter la réflexion. [2] Chez Ferry, l'Allocation universelle constitue un revenu versé inconditionnellement à toute la population. Ce revenu serait le même pour tous, peu importe le revenu des gens. Ce revenu n'exigerait aucune contrepartie de la part des prestataires. D'autres versions envisagent certaines conditions à l'obtention de cette allocation en fonction du revenu des gens ou du fait d'avoir un emploi.
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Association d'Économie politique (AEP) Dernière modification : 24 juin 1997 URL : http://www.unites.uqam.ca/aep/aep-bulletin97a-ferry.html |