Qu'est-ce qu'une ville?

Thierry Paquot est l'auteur de cette article.
Il provient de la revue Sciences humaines, no 70 mars 1997, p.26-27

Les critères de définition de la ville varient considérablement d'un pays à l'autre. Le nombre d'habitants agglomérés est le critère le plus répandu, mais il peut couvrir des différences : en France, une ville est, au sens de l'Insee, une commune de plus de 2 000 habitants; au Danemark, le seuil minimal est fixé à 200 habitants, au Japon, à... 50 000. Dans d'autres pays - au RoyaumeUni, en Union sud-africaine, en Tunisie...- c'est l'organisation administrative qui sert de principe de définition. Certains pays combinent les deux critères : c'est le cas des Etats-Unis, du Canada, de la Turquie ou de la Norvège. Le facteur économique n'est pas toujours absent: en Italie, par exemple, les communes dont la population active est majoritairement agricole ne sont pas des villes. Au risque de rendre encore plus difficile les approches comparatives, des pays prennent en considération l'aspect urbain (Israël) ou modifient leur classification (les États-Unis, dans l'après-guerre).

A l'heure de la mondialisation

Venise, Amsterdam, Gênes... le rôle des cités-États et des villes-monde dans l'émergence du capitalisme a été amplement souligné par l'historien Fernand Braudel.

A la suite des travaux pionniers de l'économiste anglais A. Marshall (1842-1921) sur les districts industriels et les économies d'agglomération, économistes et géographes s'attachent depuis une vingtaine d'années à montrer les atouts que présenteraient de nouveau les villes - en fait les plus grandes d'entre elles : les métropoles, les mégapoles, les mégavilles... - dans le contexte de mondialisation et de remise en question de l'économie nationale., comme cadre d'analyse.

Aux États-Unis, un courant de recherche met en avant l'émergence de villes d'un nouveau: les cités globales (Global cities ou world cities). Principales caractéristiques de ces villes : la forte concentration de sièges de multinationales et d'activités tertiaires à forte valeur ajoutée (publicité, conseil juridique, finance ... ) et l'influence qu'elles exercent au-delà des limites nationales. Dans La Ville globale (1), l'économiste américaine Saskia Sassen va plus loin en avançant la thèse selon laquelle certaines villes (New York, Tokyo, Londres) préfigureraient un modèle de développement post-fordiste.

La localisation des sites de production ou de bureaux à proximité des grandes métropoles donne accès à toutes sortes de ressources : financières, partenaires, main-d'oeuvre qualifiée... et réduit en conséquence les marges d'incertitudes liées à la compétition internationale. Cette thèse a été étayée par les travaux de Pierre Veltz, en France, ou A. Scott, aux Etats-Unis.

A la suite de P. Aydalot, tout un courant de recherche s'attache à montrer le rôle des villes dans la production et la diffusion de l'innovation. Dotées de réseaux d'entreprises et de centres de recherche, certaines villes s'apparentent à de véritables milieux innovateurs; enfin, l'analyse spatiale des réseaux (de transports ou de l'information) montre que si l'extension des flux transnationaux remettent en cause les Etats nationaux, elle renforce en revanche le poids des villes situées dans les noeuds de communication.

 

La ville comme acteur

A force d'aborder les enjeux de société à l'aune de l'Etat ou de la société, on avait fini par l'oublier: la ville peut être aussi un acteur susceptible d'intervenir dans les domaines économique, social ou politique. Plusieurs tendances relevées par l'Observatoire du changement social en Europe occidentale depuis au moins les années 70 sont venues le rappeler :

- la mobilisation accrue des communes dans le domaine économique :

afin d'attirer les investissements des entreprises ou les subventions de l'État, les villes se sont lancées dans ce que l'économiste D. Harvey qualifie de compétition interurbaine" (création de zones industrielles, de lotissement pour les cadres, de technopoles...).

- En réponse aux restructurations industrielles des années 70 et 80, les villes concernées ont mis en place des dispositifs sociaux. Par la suite, les politiques urbaines lancées dans la plupart des États européens en ont fait des partenaires .

- Parallèlement, on a assisté au renforcement des relations internationales entre villes, à travers le renouvellement des jumelages, la conclusion d'accords de coopération, la constitution de réseaux de villes... Certains de ces réseaux ont reçu le soutien des institutions européennes (le réseau quartiers en crise - par exemple); ils sont pour certaines grandes villes, l'occasion de raviver un passé prestigieux, antérieur à la constitution des ƒtats-nations.

 

Vers la gouvernance urbaine ?

Toutes ces tendances nourrissent un débat théorique parmi les géographes, les économistes et les spécialistes de sociologie ou de politique urbaine autour de la notion de gouvernance urbaine entrepreneuriale ". En vogue dans les pays anglo-saxons, cette notion souligne l'importance de plus en plus grande des formes de partenariat entre les collectivités locales et le secteur privé en lieu et place des formes de régulations étatiques traditionnelles.

Pour d'autres spécialistes (1), l'affirmation de la ville comme acteur collectif est loin de signifier la relégation de l'État. Face à l'exclusion sociale, les villes n'ont pas eu d'autres solutions que de se tourner vers l'État Providence, celui-ci contribuant au financement des politiques urbaines.

Dans certains pays, les échelons administratifs intermédiaires (les régions en France, les Lânder en Allemagne ... ) peuvent restreindre le pouvoir des villes. Pour l'économiste et sociologue italien Amaldo Bagnasco (2), si le renforcement du pouvoir politique et économique des villes est un phénomène général à l'Europe, il s'exprime différemment selon que le pays a une forte tradition centralisatrice ou non.

 

La ville, objet de recherche

Réalité tout à la fois économique, territoriale, politique,urbanistique, historique..., la ville constitue de longue date un important champ de recherche des sciences humaines. Toutes ou presque l'ont successivement investi à partir de la fin du XIXe, siècle en donnant naissance à des sous disciplines: la sociologie urbaine, (développée dans l'entre-deux-guerres par l'École de Chicago), la géographie urbaine,, dont les premiers manuels paraissent dans l'après-guerre à l'initiative de G. Chabot (Les Villes, 1958); sans oublier l'ethnologie urbaine, l'histoire urbaine,,, l'économie urbaine... Au cours des dernières années, le développement de la législation sur la ville a donné lieu à la publications d'ouvrages de "droit urbain tandis que l'évaluation des politiques urbaines a justifié l'intérêt de la science politique, et tout spécialement des spécialistes des politiques publiques. Renouant avec les interrogations autour de la cité, les philosophes font également un retour remarqué. En témoigne la publication récente de La Troisième ville, du philosophe Olivier Mongin. Il n'est pas jusqu'à la sémiologie qui ne se soit intéressée à la ville comme objet à décrypter à partir des années 60-70 (F. Choay, Le Sens de la ville, Seuil, 1972). Enfin, les villes s'internationalisant, les études comparatives complètent les traditionnelles monographies.

Ces dernières années, l'heure est à la pluridisciplinarité. En réponse aux demandes croissantes exprimées par les élus locaux et l'État dans le cadre des politiques urbaines, des programmes de recherche ont été mis en place. Réunissant des spécialistes de différents horizons disciplinaires et professionnels (chercheurs, travailleurs sociaux, élus, consultants... ils privilégient une approche transversale des enjeux urbains.

En France, le programme Pir-Villes illustre cette orientation. Créé en 1992 dans le sillage du Comité interministériel de la ville, ce programme de recherche couvre des thèmes aussi différents que la cohésion sociale et la dynamique des territoires, "le bien-être urbain" ou "les valeurs de la ville".


Notes

(1) Patrick Le Galès et Alan Harding, "Villes et États", dans Vincent Wright et Sabino Cassese (dir.), La Recomposition de l'État en Europe, La Découverte, 1996.

(2) Arnaldo Bagnasco et Charles F. Sabel (dir.), PME et développement économique en Europe, La Découverte, 1994.


Thierry Paquot - Décembre 1998

Cet article est reproduit par l'Association d'économie politique AÉP
L'article provient de la revue Sciences humaines, no 70 mars 1997, p.26-27


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