Le développement durable : de la théorie à la pratique Corinne Gendron, CRISES-UQAM Après avoir fait l'objet de nombreux débats et de multiples interprétations, le développement durable semble aujourd'hui incorporé aux discours usuels de plusieurs acteurs sociaux, non sans quelques contradictions. Il importe donc d'en saisir le sens véritable, mais aussi en quoi ce concept renouvelle la question plus ancienne, même si non moins actuelle, du développement à proprement parler. Le développement durable : un concept humaniste Comme le rappelaient Thomas et Vaillancourt dans le numéro d'octobre 96 de ce bulletin, le concept de développement durable a été défini par le rapport Bruntland comme étant "un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs". Thomas et Vaillancourt ajoutent que les questions environnementales posent l'inévitable question du long terme, ce qui a pour conséquence de placer l'élément intergénérationnel au coeur même du concept de développement durable. La perspective écologiste présentée par les auteurs peut être qualifiée d'humaniste puisqu'elle motive la nécéssité de protéger les écosystèmes par le bien-être de l'espèce humaine. Elle se démarque ainsi des courants de l'écologie profonde qui fondent sur le respect de la nature en soi et même pour soi toute mesure de conservation. Une conception du développement durable qui serait fondée sur une telle philosophie pourrait mener à bien des écarts sur le plan politique, puisqu'elle supposerait que le débat à travers lequel sont négociées les valeurs sociétales doit être encadré par les intérêts supérieurs d'une nature sacralisée, lesquels s'imposeraient sans pouvoir être débattus à la manière d'un dogme religieux. Inscrire le concept de développement durable dans une perspective humaniste ne signifie pas par ailleurs qu'il faille sacrifier le futur de l'espèce humaine au nom du bien-être des populations d'aujourd'hui. Une philosophie humaniste de développement durable sacralise la personne humaine dans toute son historicité, et non simplement l'individu temporel. Comme nous venons de le dire, c'est le principe même du développement durable que d'intégrer le souci de la temporalité dans la prise de décision alors que des irréversibilités d'un nouveau type menacent jusqu'à l'existence des sociétés humaines. Risques et irréversibilité La nature de ces irréversibilités transforme nécessairement le traitement des incertitudes dans la mesure où se profile un risque susceptible de réduire dans des proportions inédites le domaine des possibles, et par conséquent les possibilités de développement. C'est dans cette perspective que Hans Jonas plaide pour une éthique de la responsabilité en mesure de limiter un pouvoir dont l'être humain maîtrise mal les conséquences. Dans un entretien rapporté par la revue Prévenir, Ewald rappelle qu'il existe trois attitudes devant l'incertain : la notion de prévoyance, développée au XIXe siècle, consiste à tenir compte de l'aléatoire et à organiser la compensation de pertes inévitables grâce à la découverte de lois probabilistes. Au XXe siècle est développée la notion de prévention, par laquelle on ne se contente pas de planifier la compensation de pertes, mais on cherche à réduire leur probabilité grâce au secours de la science. Comme l'explique Ewald, la prévention suppose une adéquation entre savoir et pouvoir et entretient l'idée d'une possibilité d'auto-contrôle total. Enfin, le principe de précaution fait son apparition à l'aube du XXIe siècle et met en lumière la distorsion entre la relativité des connaissances et la nécessité des décisions à prendre. Il s'agit de prendre conscience que les savoirs donnent des capacités techniques qui ne sont pas entièrement maîtrisables par ces savoirs. Le discours absurde de la croissance Ce principe remet donc en question le dogme de la science salvatrice et son corrolaire industriel qui énonce que les surplus issus de la croissance économique permettront de traiter les problèmes d'environnement. Les dysfonctionnements écologiques sont précisémment issus d'un type de développement propre aux sociétés industrialisées, dont les résultats ne sont assimilés à une croissance que par le biais d'une comptabilité issue de conventions. C'est pourquoi il est impératif, comme l'explique Daly (1990), de distinguer croissance et développement, la première étant une construction quantitative, et le second une appréciation qualitative. La comptabilité contemporaine fait encore aujourd'hui abstraction des coûts environnementaux et des risques de la production industrielle. C'est ainsi qu'à l'échelle nationale, on enregistre une plus value nette suite à l'occurence d'un accident industriel ayant nécessité réparation, alors qu'on devrait logiquement soit n'enregistrer aucune variation, soit enregistrer une baisse de la valeur puisqu'une perte temporaire est survenue. On comprend dès lors toute l'absurdité de prétendre réinvestir la plus value ainsi comptabilisée d'une activité donnée pour pallier à des pertes précisémment engendrées par cette activité. La dimension politique de la protection de l'environnement La reconnaissance de ces coûts et leur imputation, que l'on traduit par le mécanisme d'internalisation des coûts, ne pourra se faire sans résistance politique puisqu'elles supposent un nouveau partage de la plus value entre les différents agents. Qu'il s'agisse de réglementation ou d'instruments économiques, les mesures de protection de l'environnement impliquent nécessairement des coûts pour les industriels forcés de modifier leurs procédés de production, ou de traiter leurs rejets. Il ne faut pas croire qu'avant l'entrée en vigueur de ces mesures, ces coûts n'existent pas, mais bien réaliser qu'ils sont assumés par d'autres agents sans nécessairement être explicites; la dégradation du milieu de vie ou de la qualité de l'air est bel et bien le même coût environnemental qu'un investissement dans un équipement anti-pollution requis par la réglementation, mais il est assumé alors par le citoyen, plutôt que par l'industriel. Or, les politiques de croissance économique, contrairement au projet de développement durable, ne s'intéressent pas plus à la répartition de la plus value qu'à celle des charges environnementales. En pratique, celles-ci devraient donc relever du système politique. Mais la problématique environnementale possède des spécificités qui rendent difficile la mise en oeuvre de véritables mesures de protection de l'environnement. Comme l'expliquent Hoberg & Harrison (1994), le choix des politiques dans un contexte démocratique obéït à deux impératifs : rechercher le crédit et éviter le blâme. Idéalement, les instruments politiques choisis pour arbitrer un enjeu offriront des bénéfices concentrés (c'est à dire liés à une catégorie d'acteurs précis et organisés) et éviteront les coûts concentrés. Or, les politiques de protection de l'environnement ont ceci de particulier qu'elles favorisent des bénéficiaires diffus - dans le temps et dans l'espace- tout en exigeant paiement à des acteurs concentrés - les industriels. On comprend dès lors l'insuccès de leur mise en oeuvre. Une prise en charge tardive Si bien qu'il est à craindre que seule la matérialité de la crise environnementale ne préside à l'adoption de mesures concrêtes de protection de l'environnement, ce qui suppose que plusieurs phénomènes irréversibles soient déjà sérieusement enclenchés. Quant au concept de développement durable, il nous semble bien qu'il est depuis longtemps galvaudé, en ce sens que nombreux sont les acteurs qui y font référence sans avoir pris la pleine mesure de ses implications aux plans économique, politique, technologique et scientifique. Octobre 1997 Retour à la page Débat |